La route de Zara

Publié le 2 Avril 2010

Une nouvelle route commerciale


 

La situation est donc parfaitement claire : après avoir pris possession de la Dalmatie, le roi Louis s'efforça d'établir des relations économiques avec les villes côtières : son intention était de remplacer Venise par les ports dalmates, principalement Zara, comme source d'approvisionnement en produits transités par l'Adriatique. Pour favoriser ce plan, il encouragea le développement d'une route commerciale que l'on n'avait pas coutume de suivre jusque là. Le commerce et les communications de la Hongrie avec Venise n'empruntaient effectivement pas cette route, mais se faisaient en partie par mer, de Venise à Zengg (Senj) puis, de là, par voie terrestre vers Zagreb et Buda, en partie par la route continentale de Görz (Gorizia), Laibach (Ljubljana), Pettau (Ptuj), Muraszombat (Murska Sobota). Désormais cependant, "tous les marchands", aussi bien saxons de Transylvanie que hongrois, étaient incités par le roi à traiter des affaires en Dalmatie et à emprunter la route de Zara. En outre, ce ne sont pas seulement tous les marchands de son propre royaume qu'il encourageait dans cette voie, mais aussi ses alliés, les principaux ennemis de Venise, les Gênois. Dans une charte accordée à ces derniers en 1379, le roi stipulait que tous les marchands gênois devaient bénéficier d'un libre droit d'entrée et de sortie ainsi que d'une exonération des droits de douane,  qu'ils parvinssent en Hongrie depuis l'est ou l'ouest : et, dans ce dernier cas, "de regno nostro Dalmatiae, tam per mare nostrum (c'est-à-dire par Zengg) quam per viam Jadrensem", c'est-à-dire par la route de Zara.

 

Ainsi peut-on renoncer aux arguments utilisés depuis Csanki et Meltzl. On ne doit pas interpréter les chartes du roi Louis favorisant le commerce des Saxons de Transylvanie avec la Dalmatie comme exclusives de toute possibilité, pour les marchands de Transylvanie, de se procurer également des articles du Levant par la route de l'est. La charte des Gênois englobe d'ailleurs explicitement les deux directions.

 

Les chartes analysées jusqu'à présent ne témoignent que des voeux et des ambitions du roi : organiser le trafic par la route de Zara, sur une route jusque-là nullement fréquentée ; mais ces chartes ne prouvent pas que le roi ait réussi à réaliser ses ambitions, face à l'hégémonie de Venise sur le commerce adriatique.

 

A vrai dire, il serait légitime de se demander si on pouvait se procurer "en abondance des produits du commerce maritime" dans les villes dalmates, notamment Zara, malgré Venise et son commerce. En effet, de tout temps, l'un des principaux mobiles de la politique vénitienne à l'égard de la Dalmatie fut d'empêcher que les produits du Levant ne parviennent directement dans les villes dalmates, et de faire en sorte qu'on ne puisse se procurer ces denrées qu'auprès des marchands vénitiens. Il est assez caractéristique qu'un traité commercial de 1347 entre Venise et Zara comporte une telle disposition : "De aromatibus, seta vel alio havere subtile, quod non possint deferri Jadram vel districtum aliunde, quam de Venetiis." Or, après la paix de Zara et la perte de la Dalmatie, Venise tint à poursuivre cette politique sous une forme encore plus stricte : elle réduisit encore cette source d'approvisionnement pour les villes dalmates sous domination hongroise. Dans les années mêmes où Louis d'Anjou accorda les chartes susmentionnées, encourageant le commerce dalmate de "produits maritimes", Venise n'hésita pas à prendre d'efficaces contre-mesures. En 1359 entra en vigueur une mesure d'interdiction frappant les exportations de toutes marchandises, depuis le territoire de Venise, par les marchands de Zara. Ce fut, au même moment, le début d'une longue polémique entre la ville de saint Marc et Raguse (Dubrovnik). Elle aboutit finalement, en 1372-1373, à une interdiction générale du commerce vénitien avec Raguse, suivie d'un embargo commercial contre Cattaro (Kotor) en 1372-1374, et contre l'ensemble de la Dalmatie en 1378 : bien que provisoirement affaiblie et vaincue, Venise restait une adversaire de taille en Adriatique dès qu'il s'agissait de défendre ses intérêts commerciaux. C'est pourquoi il semble difficilement croyable que Zara et d'autres villes Dalmates (que ce fût par leurs propres activités commerciales ou par l'intermédiaire de marchands transylvains et hongrois) aient pu approvisionner la Hongrie en une "abundantia rerum maritimarum", indépendamment de Venise, par défi même envers Venise, comme l'entendait le roi Louis d'Anjou.

 

Si une certaine circulation des denrées du Levant s'organisa effectivement en direction de la Hongrie et de la Transylvanie "in ipsa via Jadrensi", c'est-à-dire de Zara à Bihać, Topusko, Petrinja et Zagreb - comme si Louis avait tant souhaité voir ses sujets en prendre l'habitude - il ne peut s'être agi que d'une brève expérience, d'une importance mineure, qui ne dura pas même aussi longtemps que la suprématie du roi de Hongrie sur la Dalmatie. La Paix de Turin, conclue en 1381 entre la Hongrie et Venise, confirmait et prorogeait le droit de la Couronne de Hongrie sur la Dalmatie ; mais, après la mort du roi Louis, cette suprématie se fit en réalité, à partir de 1385, de plus en plus illusoire en raison des désordres qui agitèrent le sud du Royaume et des luttes incessantes avec les maîtres de la Bosnie et la maison de Naples. Ces circonstances permirent à Venise de reprendre possession de la région côtière en 1408-1409. La campagne dans laquelle se lança, en 1411, Sigismond de Luxembourg, roi de Hongrie (1387-1437), ne parvint pas à empêcher Venise de faire valoir ses revendications et, par l'armistice de 1413, le roi de Hongrie se vit contraint de renoncer à son droit sur une partie de la Dalmatie, puis, en 1420 et 1437, à ses droits sur l'ensemble. Mais il est assez caractéristique que le dessein royal d'organiser la circulation des denrées du Levant par la route de Zara en direction de la Hongrie et de la Transylvanie, ait été abandonné longtemps auparavant. Les chartes du roi Louis favorisant le commerce dalmate des marchands de Brasso et de Nagyszeben furent renouvelées par le roi Sigismond en 1395 et en 1406 pour la dernière fois : elles ne le furent plus jamais ensuite.

 

Source : Le Commerce du Levant et la Hongrie au Moyen Age. Thèses, polémiques, arguments

 

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Hongrie-Croatie

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