La longue marche des Juifs de Croatie

Publié le 29 Janvier 2013

La longue marche des Juifs de Croatie

 

 

La présence de communautés juives est attestée sur le sol de l’actuelle Croatie depuis l’Empire romain. La région devint au XVIe siècle un refuge pour les Séfarades chassés d’Espagne, plus tard rejoints par une forte immigration ashkénaze. Pourtant, les discriminations restèrent courantes, tant sous l’Empire des Habsbourg que dans la Yougoslavie royale. La Seconde Guerre mondiale et quarante ans de communisme ont porté un coup presque fatal à toute pratique religieuse juive en Croatie. Les années 1990 et l’idée d’une réconciliation avec les anciens oustachis au nom de l’« unité nationale » n’ont rien fait pour arranger les choses. Dans ce pays vilipendé pour son indulgence supposée à l’égard de l’antisémitisme, la communauté juive était bel et bien en voie d’extinction. Aujourd’hui, elle revit, mais doit encore lutter pour affirmer son identité.


 

Le cimetière juif d’Osijek


La communauté juive est présente sur le territoire de l’actuelle Croatie depuis une période comprise entre les second et IVe siècles : cette présence est établie grâce aux restes de cimetières découverts à Salone, près de Split, et dans l’arrière-pays d’Osijek. Leur installation coïncide avec l’arrivée des Romains, notamment en Dalmatie, le littoral servant l’expansion des échanges commerciaux. La présence des Juifs sur ce territoire précède d’au moins trois siècles la colonisation de la péninsule balkanique par les peuples slaves – qui n’a eu lieu qu’au VIIe siècle.


Des traces de l’influence de la culture juive sur le développement de la culture et de la société croate sont déjà identifiables à la fin du IXe siècle : Cyrille et Méthode font le choix d’insérer des phonèmes hébreux dans l’alphabet glagolitique. Il faut rappeler que les travaux linguistiques des deux moines avaient pour objectif la conversion au christianisme des peuples slaves des Balkans – mais, paradoxalement, ils n’ont pas inséré de phonèmes latins. Leur alphabet a connu une importante diffusion durant tout le Moyen-âge ; et le pape Innocent IV a accordé aux Croates le droit d’utiliser leur langue ainsi que l’alphabet glagolitique dans la liturgie ecclésiastique – un cas unique dans le monde catholique.



Les premières migrations


La première migration d’importance des Juifs vers l’actuelle Croatie est le fait de Juifs séfarades. Chassés d’Espagne en 1492 par le catholique Ferdinand II d’Aragon, ils se sont ensuite dispersés dans tout le bassin méditerranéen.


En 1526, le territoire de la Croatie entre dans la sphère de domination des Habsbourg. Dès lors, et pour les deux siècles suivants, il n’existe plus officiellement de communauté juive. On assiste à un lent processus de ségrégation : outre les ghettos, on peut relever l’instauration d’une « taxe de tolérance », assortie d’une expulsion du territoire pour ceux qui refusent de s’en acquitter.


Les Juifs de Dubrovnik ont même connu de véritables persécutions, souvent menées suites à des accusations d’homicides rituels. Un exemple fameux, datant de 1622, est celui d’Isaac Jesurun accusé à tort d’avoir assassiné une jeune fille, dont le corps a finalement été retrouvé sous le lit de la vieille femme l’ayant dénoncé… L’affaire avait déclenché une flambée de violence antisémite.


Dans les décennies suivantes, la ville a été placée sous protectorat ottoman, un empire qui reconnaissait les activités commerciales des Juifs comme un élément positif pour le développement économique.

 


L’Edit de tolérance


Le reste du territoire est resté sous influence autrichienne jusqu’à l’écroulement de l’empire, en 1918. En 1783, Joseph II a promulgué un Edit de Tolérance – Systematica gentis Judaicae regulatio. L’édit ne s’appliquait, dans les territoires croates, qu’aux vingt-cinq familles recensées. Il a eu pour effet de supprimer tous les décrets restrictifs passés : il accordait donc aux Juifs la liberté de commerce et de circulation, ainsi que le droit d’ouvrir des écoles.

Cet édit a eu pour effet imprévu une forte immigration de Juifs ashkénazes vers les pays croates. Cette onde migratoire massive a provoqué des tensions internes à la communauté, qui s’est, plus tard, divisée en sionistes et assimilationnistes.


Les premiers, essentiellement des Juifs ashkénazes, veillaient à la préservation de leur identité culturelle et travaillaient au renforcement de leurs liens avec Israël ; ceci tout en maintenant leur ancrage dans la société de leur État de résidence. Malgré ce dernier point, les Juifs ashkénazes étaient perçus comme des étrangers, à la différence des Séfarades, dont la présence remontait à plusieurs siècles.


La communauté juive dans son ensemble n’a obtenu la pleine nationalité Croate qu’en 1873, quand le Parlement croate, le Sabor, a adopté un décret sur l’émancipation de la minorité juive.

 


Les persécutions des années 1920


Le premier juillet 1919 était crée, dans le tout jeune Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes, l’Union des communautés religieuses hébraïques (Savez jevrejskih veroispovednih opština) afin de contrer l’antisémitisme ambiant. Un acte d’importance, mais qui n’a toutefois pas suffi pour endiguer les persécutions qu’ont subi les quelques 70.000 citoyens juifs du royaume. Ces vexations étaient le plus souvent supportées par les Juifs ashkénazes. De telles mesures étaient justifiées par le pouvoir en place par l’exigence de sécurité : il s’agissait de prévenir les séditions. Le roi Alexandre, par la suite, a promulgué en 1929 la Loi sur les communautés hébraïques, qui en réglementait la formation et l’organisation tout en mettant temporairement fin aux discriminations.


Avec l’arrivée au pouvoir d’Hitler en Allemagne, une nouvelle vague d’antisémitisme s’abat sur le pays, notamment en Voïvodine, où vivait une importante communauté allemande, et à Zagreb, où les nationalistes ont fondé le mouvement des Oustachis. La situation empire encore après la mort du roi Alexandre en 1934.

 


Mémorial de Jasenovac


Dans les années 1930, le comportement de la communauté juive face à l’antisémitisme a changé : alors que les violences des années 1920 étaient perçues comme temporaires, le climat général des années 1930 ne permettait plus d’afficher une attitude détachée.


David Albala, chef de file du sionisme à Belgrade, déclarait au Congrès de l’union des communautés religieuses hébraïques de 1936 : « Il est difficile d’être juif en Yougoslavie. Je voudrais que les personnes qui ne sont pas juives le deviennent pour seulement vingt-quatre heures, pour comprendre la tragédie de notre position : ressentir ce que nous ressentons quand les regards se détournent de nous, ou quand la conversation tourne court lorsque notre interlocuteur comprend que nous sommes juifs ». Toutefois, durant le Congrès, il est maintenu que la population est largement tolérante, et que le rapprochement politique avec l’Allemagne est plus une stratégie guidée par la peur que l’expression d’une adhésion à une politique antisémite.


En effet, il n’existait pas, en Croatie, de parti politique explicitement antisémite : les Oustachis eux-mêmes étaient avant tout un mouvement politique de droite anti-yougoslave. Leur action était principalement dirigée contre le régime de Belgrade et contre les Serbes. L’un des fondateurs, bras droit de Pavelić, était juif : Vladimir Singer – il a toutefois été assassiné en 1941… par des militants oustachis. Le mouvement s’est pourtant rapidement radicalisé, et s’est rallié à l’extermination massive des Juifs.


Il existait cependant une autre Croatie qui s’opposait à ces agissements. En avril 1938, le président du Parti paysan croate (Hrvatska seljačka stranka), Vladko Maček, déclarait que « l’antisémitisme est un phénomène ridicule. Il n’existe aucune menace juive, sinon dans les hallucinations de certains partis. L’antisémitisme ne peut exister entre les Croates ». À cause de ces affirmations, Vlado Maček et l’HSS ont été accusés de comploter avec les Juifs.

 


L’occupation et l’extermination


En 1941, l’armée yougoslave a été défaite par les forces nazies en onze jours seulement (6 avril – 17 avril 1941). Le territoire de l’actuelle Croatie n’a pas été annexé, mais son gouvernement, assuré par Ante Pavelić et la Nezavisna Država Hrvatske (NDH), était soutenu par les Allemands.


L’occupation a été une période dramatique pour les Juifs de Yougoslavie. Beaucoup ont trouvé la mort dans les camps de l’île de Pag et de Jasenovac (qui a fait à lui seul plus de 20.000 victimes). La même année, l’Union des communautés religieuses hébraïques a cessé d’exister.


Seuls 5.000 Juifs de Croatie ont survécu à l’Holocauste : la plupart en entrant dans la résistance aux côtés des Partisans de Tito.

 


La Yougoslavie socialiste


Dans la République populaire fédérative de Yougoslavie, créée peu de temps après la Libération, la question religieuse devait pâtir de l’athéisme d’État. Toutefois, au même moment est née la Fédération des communautés hébraïques de Yougoslavie, dont le siège était à Belgrade. Ses objectifs étaient partagés entre la représentation légale des communautés hébraïques et de leurs intérêts auprès des pouvoirs publics, et des conditions dans lesquelles les pratiques religieuses pourraient être respectées. Elle était financièrement assistée dans son activité par l’American Jewish Aid et par les organisations d’étudiants sionistes ayant émigré dans les années 1920 mais ayant conservé des liens forts avec leur pays d’origine. Ce sont ces organisations sionistes qui ont eu le plus d’influence sur l’évolution de la communauté juive dans la Yougoslavie de Tito.


C’est dans l’objectif de faire renaître un sentiment d’union au sein de la communauté juive que la Fédération des communautés hébraïques a organisé en 1952 une campagne ayant pour but de dédier cinq monuments aux « Victimes juives du fascisme » (soit aux Yougoslaves juifs assassinés pendant la Seconde Guerre mondiale) qui seraient situés dans les cinq plus grandes villes du pays : Belgrade, Zagreb, Sarajevo, Novi Sad et Đakovo.


Ces monuments devaient remplir une double-fonction : rappeler la participation des Juifs à la libération nationale ; affirmer leur appartenance à la société yougoslave ; et contrer le révisionnisme ambiant qui, dans toute l’Europe, oubliait ou minorisait l’Holocauste. Ces monuments devaient être comme une arme contre l’oubli. L’initiative a abouti : ces monuments ont été construits.

 


L’indépendance


Au lendemain de la déclaration d’indépendance de la Croatie, en 1992, est créée la Coordination des communautés hébraïques de Croatie (Koordinacija židovska zajednica Hrvatska), avec le triple objectif d’entretenir la mémoire des Juifs de Croatie, de valoriser l’identité juive actuelle, et d’obtenir la récupération des biens confisqués à la communauté juive pendant les guerres mondiales et sous le socialisme. On lui doit également l’organisation du festival Be-Yahad, un événement d’importance auquel participe toute la communauté juive de l’ancienne Yougoslavie.


La communauté juive de Croatie doit encore lutter pour la survie de son identité, après la destruction du judaïsme européen et la perte de sentiment d’appartenance chez les jeunes générations.

 


 

Par Sandy Gentilezza

Traduit par Béranger Dominici

 

Source : balkans.courriers.info, le vendredi 18 janvier 2013

Article paru à l’origine sur balcanicaucaso.org, le 11 décembre 2013.

 

 

 

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Démographie et populations

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