La Garde de l'Adriatique (III)

Publié le 29 Janvier 2010

L’âge de la maturité


La tenue à Split du Premier congrès de la Garde de l’Adriatique du 30 octobre au 1er novembre 1927 marqua pour l’organisation la fin de la période initiale et le passage à l’âge de la maturité [93].

Les représentants habilités des comités principaux, les invités et les hôtes rassemblés au Théâtre national reçurent un rapport circonstancié de tous les organes de l’organisation sur les cinq années d’activité écoulées. Le rapport trésorier révéla que la partie positive était nettement supérieure aux attentes et que les sommes réservées pour l’achat de navires étaient en hausse. L’activité du Congrès avait été bien préparée. On avait travaillé par section et lors de la séance plénière des décisions importantes furent prises en matière de fonctionnement, de prise de décision et sur les activités ultérieures. Les doutes quant à la forme de l’organisation trouvèrent leur solution sur le modèle suivant :  les décisions pour la période à venir seront prises durant les congrès par approbation de tous les représentants des comités principaux, et par la suite des comités départementaux (oblasni odbori) qui jouissaient des mêmes droits, et c’est sur base de leurs propositions que seront fournies les orientations d’activité. Chaque comité restait libre pour mettre en oeuvre à sa guise les orientations définies lors du congrès. Le centre de coordination de l’organisation muni des pouvoirs exécutifs était le Comité exécutif à Split que seuls les habitants de la ville pouvaient intégrer afin de faciliter le travail. Le congrès élisait pour la période à venir jusqu’au prochain congrès les membres du Comité exécutif ainsi que le président qui était en même temps le président pour l’ensemble de l’organisation. Les statuts promulgués définissaient les droits et les devoirs des différents organes ainsi que leurs activités. Juraj Biankini fut élu président à vie sur approbation générale.

Après le Premier congrès allait suivre un travail intense. Effectivement, tel que Biankini l’avait souligné dans son discours d’ouverture du Congrès, les tâches de la Garde de l’Adriatique « ne sont pas momentanées mais durables, de même que doit être durable le travail pour résoudre les problèmes existants et ceux que la vie porte avec elle. Le but ne peut être atteint d’une seule fois mais seulement par un travail constant, durable et obstiné. » Dans son discours on nota l’idée suivante : « La mission de l’association et de préserver les caractères nationaux et la tradition de la mer et du littoral yougoslave, d’éveiller parmi toutes les couches du peuple la conscience de l’importance de la mer et du littoral, de promouvoir l’exploitation de la mer et du littoral yougoslave pour tous les besoins de l’État et du peuple ainsi que de soutenir tout champ d’activité qui ait quelque rapport avec cela. » [94]. Par une telle formulation on voulait souligner que l’approche de la mer axée sur l’Adriatique était la seule possible, la seule justifiée et profitable pour l’ensemble de l’Etat. Par là on souhaitait écarter toute velléité d'avoir accès à la mer en se tournant vers le Danube ou Salonique comme certaines personnes haut placées en Serbie y avait fait allusion à cette époque

Les tergiversations n’étaient plus de mise, l’objectif de la Garde de l’Adriatique recouvrait tous les segments de la problématique liée à un état maritime. Le cadre de l’organisation recevait sa forme finale. La nouveauté venait de ce que l’on souhaitait intégrer dans son activité la jeune génération chez qui la mentalité du monde de la mer irait en se développant.

Rapidement après le Premier congrès, le 27 mars 1928, allait mourir Juraj Biankini à l’âge de quatre-vingt-un an. Il est difficile de dire dans quelle mesure Tartaglia, le vice-président de la Garde de l’Adriatique, avait contribué à l’orientation de l’organisation jusqu'à présent mais l’on sait que Biankini s’appuyait sur lui en tout point avec une pleine confiance. D’autre part le programme que Tartaglia  avait mis en œuvre en qualité de maire de Split était similaire au programme que s’était fixé la Garde de l’Adriatique. Tartaglia avait toujours été à portée de main d’un président atteint par l’âge et cela explique qu’il avait été fortement engagé dans l’organisation et l’activité du Premier congrès. Par son discours d’ouverture Biankini avait lancé le congrès mais la conduite ultérieure en fut abandonnée aux soins de Tartaglia. Après le décès de Biankini c’est en tant que vice-président que Tartaglia dirigea la Garde. Lors du deuxième congrès il fut élu président et il dirigera l’organisation tant qu’elle exista.

Après le Premier congrès la Garde de l’Adriatique intensifia ses travaux. Des activités déjà bien rodées jusqu’à présent allaient être poursuivies. Les journées de l’Adriatique se tenaient régulièrement et étaient attendues dans la joie. Chaque année on y introduisait quelque chose de neuf. Suivant ses aptitudes chaque organisation avait la possibilité d'en régler les modalités. De nouveaux outils de propagande furent mis au point : des films, des projections de diapositives, des textes nouveaux de conférences.  La Bibliothèque maritime fut fondée, la première du genre dans le pays, avec des ouvrages en matière maritime à la fois nationaux et étrangers. L’activité éditoriale fut renforcée. On publia des revues, des brochures populaires et des livres. On lança des concours littéraires pour des œuvres portant sur les thèmes maritimes, on ouvrit des gîtes que l'on mit gratuitement à disposition (plus exactement contre une rétribution minimale) en vue d'excursions d’élèves afin qu'un maximum de jeunes puisse se familiariser et s’attacher à l’Adriatique. Une attention particulière fut réservée aux sports nautiques. On organisa des séminaires axés sur la mise en valeur des choses de la mer tout en plaçant un même accent sur les conférences et les excursions. On veilla à promouvoir les Archives pour la propagande de l’Adriatique dont la fondation remonte à mars 1927 [95]. On se chargea de cataloguer le matériel illustré ayant été rassemblé afin qu’il soit accessible à l’Union du littoral pour la promotion du tourisme ainsi qu’à d’autres organisations similaires. L’organisation de la jeunesse fit l'objet d'une attention accrue [96].

Que ce soit lors des assemblées de la Garde de l’Adriatique ou lors de congrès, jamais ne seront soulevées des questions politiques touchant au pays ou à l’étranger mais l’on ne rata pas l’occasion d’attirer l’attention sur le danger italien. Dans les organes de presse de la Garde de l’Adriatique on ne trouvait pas d’article marqué par un contenu politique si ce n’est quelques-uns où l’on précisait seulement dans quelle mesure divers événements se répercutaient sur les affaires maritimes. On poursuivait par conséquent la politique visant à une maximale autonomie d'activité au profit de la côte croate.

On suivait les travaux des multiples organisations maritimes italiennes. Les affiliés ainsi que le public en étaient tenus informés. La Garde de l’Adriatique continuait d’être la seule organisation maritime à caractère général dans le pays alors qu'en Italie il en existait une quantité affichant un programme irrédentiste de conquête et d’annexion des parties croates restantes de l’Adriatique. Elles étaient soutenues par de nombreuses associations officielles et semi-officielles, par des universités populaires et d’autres institutions. Il y avait là des organisations récentes et moins récentes : Lega Nazionale, Lega Culturale, Dante Alighieri, Pro Dalmazia, Conscienza Adriatica, Pro mare nostro, Comitati azione Dalmatica, Associazione volontari di guera, Gruppo di Azione Dalmazia per le scuole italiane, Societa Dalmatica di storia patria, Niccolo Tommaseo, etc.,  ainsi que diverses associations sportives apparaissant sous le vocable de Dalmazia. Les journaux leur étaient le plus souvent acquis et il existait des organes de presse dont le discours se bornait  au point de vue irrédentiste [97].
 
La Garde de l’Adriatique soulignait l’injustice commise envers les Croates et les Slovènes en Istrie et ailleurs tout en condamnant la terreur exercée à leur encontre par les autorités italiennes étatiques et autres. Des sociétés artistiques et culturelles d’Istriens, d’expatriés et de réfugiés participèrent aux manifestations de la Garde de l’Adriatique. Le défilé à Zagreb en 1933 avec lequel débutèrent les Journées de l’Adriatique aura à sa tête des Istriennes revêtues de costumes traditionnels [98]. Une importante publicité sera accordée à l’assassinat de Vladimir Gortan que les fascistes fusillèrent en 1927 à Pula bien que sa culpabilité n’eût pas été établie. À l’époque on ignorait encore que Gortan avait tenté de fuir et que les représentants yougoslaves l’avaient reconduit à la frontière du pays en l’exposant de ce fait à la mort. A cette occasion seront imprimés des faire-parts dédiés à Gortan « martyre et héros, fils de l’Istrie fière et asservie ». Les citoyens seront invités à une messe commémorative « afin d’exprimer la tristesse et la douleur envers une victime de l’injustice et de la tyrannie mais aussi de montrer ainsi clairement leur conscience nationale et de signaler à leurs frères asservis d’Istrie le soutien moral en ces durs moments de leurs tribulations contre l’étranger » [99].

Le Comité départemental (Oblasni odbor) de Belgrade lors de la préparation pour le Deuxième congrès de la Garde de l’Adriatique qui devait avoir lieu à Sarajevo en 1929 proposa le prince Paul [100] comme président de l’organisation en s’imaginant que les délégués ne pourraient refuser la candidature d’une personnalité d’un tel rang. Le plan avait été bien conçu et ils crurent qu’avec le prince Paul en tant que président ils parviendraient enfin à s'emparer de la direction de l’organisation, ce qui ne leur avait pas réussi lors des tentatives précédentes [101].  Cependant Ivo Tartaglia allait être élu président à la grande majorité des voix comme une chose allant de soi. Etant donné qu’Alfirević avait volontairement renoncé à exercer des fonctions importantes au sein de l’organisation, Tartaglia s’appuya de plus en plus sur Rubić et Juras. Parmi les projets immédiats de l’organisation fut inclue la tâche d’œuvrer à l’accroissement du nombre des affiliés afin que la Garde de l’Adriatique puisse au mieux réaliser l’orientation maritime du pays. Il était prévu que d’ici au prochain congrès qui serait organisé dans trois ans le nombre de membres devait passer des actuels 40.000 à 100.000 individus. Compte tenu de ce que l’engouement pour la mer ne se propageait que dans la mesure où on la connaissait, il fut projeté d’organiser un maximum d’excursions et de randonnées. L’organisation s’efforcerait de mettre davantage d’ordre dans la conduite des affaires financières et économiques, dans le recouvremetn réguliers des cotisations et dans une plus grande vente d’objets pratiques au nom de la Garde de l’Adriatique [102].

La Garde de l’Adriatique avait constamment affiché son orientation hors parti et son apolitisme car elle y voyait l’unique façon d’attirer parmi ses rangs des populations issues des autres régions du pays. On était d’avis que l’orientation politique relevait d’une décision privée de chaque membre de la Garde de l’Adriatique. Etant donné la quantité des membres, une analyse de leur appartenance politique n’est pratiquement pas possible en l’état actuel. Cependant les membres des instances dirigeantes peuvent être répartis en trois catégories en fonction de leurs positions politiques. Il y avait ceux qui étaient membres de divers partis politiques, ceux qui avaient leurs vues politiques mais qui n’adhéraient à aucun parti politique et ceux qui se tenaient à l’écart de toute orientation politiques et n’avaient d’autres visées que les travaux scientifiques et professionnels. Ceci dit, dans la majorité des cas l’orientation yougoslave était évidente et la cause en était la domination italienne sur la rive orientale de l’Adriatique. Il est difficile de dire qu’elle était le parti politique qui était le plus représenté parmi les affiliés de la Garde de l’Adriatique. On peut noter que les membres du HSS allaient progressivement gagner en nombre et que Vladko Maček [103] en personne rejoindra les rangs de la Garde de l’Adriatique dès le moment où elle eut corrigé ses conceptions. Ce dernier voyait dans le cadre de la Banovina Hrvatska, la première et unique province autonome dans le Royaume de Yougoslavie, la réalisation de ses objectifs [104].

Il va de soi que de fortes secousses politiques et économiques au niveau de l’Etat n'avaient pas manqué de toucher la Garde de l’Adriatique. La direction tenta de se focaliser sur les questions d’ordre maritime et de suivre l’activité des associations et de la politique maritime des pays étrangers en procurant des informations sur leur puissance et leurs activités en mer.

L’attentat contre les députés HSS avec à leur tête Stjepan Radić, au Parlement national en 1928 [105]  fut décrit sans trop grands commentaires dans l’article « Coup de feu au Parlement national ». [106]  C’est dans la rubrique des informations sociales que le numéro suivant de la revue Jadranska straža publia à l’occasion de la mort de Stjepan Radić [107] sa biographie ainsi qu'un télégramme adressé à la présidence du HSS à Zagreb au nom de la Garde de l’Adriatique [108]. 

L’instauration de  la dictature le 6 janvier 1929 [109], sur décision royale, fut formellement comprise comme une tentative d’emprunter une voie nouvelle. Le Comité exécutif continua de compter sur l’appui royal pour réaliser ses objectifs. Un des principaux changements dans le pays fut la création de 10 banovina [110]. C'est justement Ivo Tartaglia que l'on nomma ban de la Primorska banovina. Persuadé d'apporter son meilleur concours au pays entier, il accepta cette fonction tout comme il avait apporté son aide au développement de Split [111]. Cependant, après que la Constitution octroyée eut été adoptée en 1931, les pouvoirs des banovina allaient être réduits et par conséquent le domaine d’activité du ban. Lors du premier anniversaire de l’introduction de la dictature, on pu lire la chose suivante dans la revue Jadranska straža : « le 1. XII. 1918 [fut] le seul [jour] qui respira le yougoslavisme lorsque chacun de nos semblables était enthousiasmé par l’unification et lorsqu’il n’y avait pas de dissenssions tribales. Mais plus il en alla et plus cela empira. Chaque nouvelle année était plus sombre, chaque jour y était davantage empli d’un gaz inflammable. Chaque individu et chaque groupe étaient irritables à l'extrême et cela chaque année toujours plus et toujours plus fort (…). Le danger menaçait d’un accrochage entre les frères et qu’avant une seconde décennie tout ce qui avait été construit ne soit détruit » [112].

La situation de la Yougoslavie dans les années trente, affaiblie par des dissensions et des tensions internes, restait en suspens sous l'angle international étant donné que le pays se trouvait tenaillé entre des puissances adverses. Certains voulaient l’attirer dans leur zone d'influence et d’autres tentaient de la dépecer en faisant main basse sur ses composantes. C’est pourquoi la direction de la Garde de l’Adriatique était persuadée de la nécessité et de l’importance de son action. Elle ne s'était pas épuisée dans des débats stériles sur la légitimité de ses objectifs et elle s'était efforcée de réaliser ce qui la rapprochait de cet objectif,  persuadée « que l’Adriatique est d’une grande nécessité pour elle-même [la Yougoslavie] et pour chacune de ses composantes, que la communauté étatique et l’unité nationale s’arc-boutent de son pilier le plus robuste sur l’Adriatique." [113] Cependant, les cercles dirigeants continuaient à soutenir un débouché irréaliste en mer d'Egée au travers du port grec de Salonique et à accorder la préférence à la voie danubienne jusque Brăila en mer Noire, en infligeant ainsi un énorme préjudice au peuple croate tout d'abord mais aussi à l’Etat dans son ensemble.

La grande crise économique mondiale se fit ressentir dans tout le pays et alla de pair avec une tension politique qui se manifestait surtout dans les régions les moins développées, telles que la Primorska banovina. Déçu par ses compétences rabotées, Tartaglia démissionna de ses fonctions de ban en 1932, ce qui fut perçu comme une offense envers la Couronne [114].

Après dix années d’activité de la Garde de l’Adriatique le moment était venu de considérer ce qui avait été accompli et ce qui restait à faire. Selon Tartaglia, la Garde de l’Adriatique s’était développée en « un mouvement maritime et adriatique yougoslave qui ne peut plus être stoppé ». Aujourd’hui, « notre mer, sa valeur, ses avantages, ses beautés, son sens et son importance ne nous sont plus inconnus (…), la conscience est éveillée, l’amour est renforcé, le désir de fréquenter et de faire connaissance est plus fort, la détermination est grande de défendre et préserver, et l’intérêt s’est accru pour mettre à profit les richesses de la mer». Y aura contribué « si ce n’est exclusivement, [du moins] en prépondérance (…) la propagation de l’idéologie [de la Garde de l’Adriatique] parmi toutes les régions et les couches de la nation ». [115]

Tartaglia était toutefois persuadé qu’il faudrait encore bien du travail afin d'atteindre les objectifs, d’autant plus que la situation économique était difficile dans le pays et à l'échelle mondiale. Cela demandait « d’assurer la possession paisible de ces côtes et de notre mer comme condition de survie, de progrès, de développement et de prospérité pour la Yougoslavie ».

Toujours selon Tartaglia, les objectifs hauts placés de la Garde de l’Adriatique ne pourraient se réaliser que « si une forte conscience maritime et adriatique imprègne le peuple entier, qui doit créer pour lui-même son orientation adriatique et fixer son programme yougoslave (…) la Garde de l’Adriatique a voulu et veut que le peuple tout entier  pénètre l’essence de la mer, se familiarise et s’éprenne de beautés et de valeurs ; qu’il comprenne que la mer est un élément de vie, une source de prospérité et une source de force, et c’est pourquoi il faut la mettre à profit à tout égard ; qu’il soit conscient de notre nécessité nationale et étatique d’une possession pacifique de la rive orientale de l’Adriatique et de la préservation de son caractère yougoslave millénaire ainsi que de sa possession en vue de préserver la paix en Europe ; qu’il ressente  le besoin de réaliser des liens véritables, réels et vitaux entre toutes les parties de la Yougoslavie et de notre mer et de les faire se rapprocher et rattacher mutuellement ; qu’il comprenne que pour nous sans la mer et le Littoral il n’y a pas de véritable progrès et de développement matériel et spirituel, raison pour laquelle il faut développer notre Littoral et l’élever à ce niveau et ce sens que lui ont assignés la situation géographique et la nature, la prospérité de la mer et son rôle dans les communications internationales ; qu’il croie que la mer est le fondement de la grandeur politique de notre pays, car nos plus hauts intérêts étatiques et nationaux sont liés à l’Adriatique, car nous sommes de par notre possession de la mer un facteur important dans la vie internationale, aussi est-il indispensable de mener à bien la conception du Royaume de Yougoslavie en tant qu’état maritime, (…) ".
[116]

Lors du troisième congrès à Skopje en 1932 le discours de Tartaglia, le président du Comité exécutif,  intitulé "Notre destin est en mer" fut imprimé sous forme de brochure spéciale. A cette occasion il déclara : « Jusqu’à présent s’est propagé la défense et l’éveil de la conscience adriatique, maintenant il faut travailler à ce que le peuple et l’état à tous les niveaux - politique, économique et commercial - se réoriente vers l’Adriatique (…) car avoir sa mer et ne pas être tourné vers elle signifie renoncer à tous ces bienfaits incommensurables que la mer procure aux besoins de la vie étatique et nationale (…). Cela ne sera pourtant pas réalisé tant que les régions nord-est, orientales et méridionales de notre patrie seront tournées vers des fleuves internationaux, des ports et des mers étrangères alors même que ce n’est ni justifié ni profitable aussi bien géographiquement qu’au niveau des échanges, et tant que l’Adriatique avec tous ses problèmes leur sera inaccessible. » Il était constaté que les voies ferroviaires en direction de l’Adriatique étaient telles que l’Autriche-Hongrie les avait projetées à l’époque d’avant-guerre sans avoir songé au bénéfice des ports croates.

« A cause d’une politique tarifaire commerciale erronée dans les chemins de fer, nos ports maritimes se trouvent désertés, sans les ateliers, hangars et machines portuaires nécessaires, tandis que les travailleurs du port et les marins sont sans emplois. Notre blé et nos plantes légumineuses pour les ports de la Méditerranée, de l’Europe occidentale et septentrionale s’en vont à Brăila par le Danube et ensuite à destination au travers des ports étrangers. Jusqu’à présent tous les navires de notre flotte ont effectué leurs réparations dans des ports étrangers car pour la construction de chantiers navals il n’y a pas eu d’intérêt ni de compréhension alors que l’on aurait pu y construire une marine de guerre. (…) La pêche est encore et toujours primitive, non rationnelle et non organisée, sans les bateaux, les filets et les équipements nécessaires, sans moyens et possibilités d’obtenir des crédits, elle n’est pas régulée par la loi ni protégée. Il pourrait facilement nous arriver que le capital étranger s’intéresse à cette activité et profite de ce qu'a manqué notre politique économique erronée. »

A l'aide de quelques exemples Tartaglia voulait attirer l’attention sur les erreurs commises et sur les dommages occasionnés. Il déclara néanmoins : « Dans l’organisation de la défense sur mer et du littoral il y a eu des avancées durant cette période mais cela est encore loin de ce qu’il aurait fallu avoir." [117]

La Garde de l’Adriatique oeuvra à accroître le nombre de ses affiliés, elle imprima des œuvres éditées par dizaines de milliers d’exemplaires et travailla à la construction de foyers, à l’organisation de la jeunesse. On tenta d’inciter les scientifiques à réaliser des études et les capitalistes à investir. L’année 1933 fut celle de la réussite pour la Garde de l’Adriatique. C’est ainsi qu'eut lieu à Zagreb une brillante célébration qui contribua à l’éclosion de la société dans la Savska banovina [118]. Toute la ville avait été sous le signe de la Garde de l’Adriatique, depuis la gare ferroviaire jusque Maksimir où se déroulèrent de grandes festivités populaires.

Le président du comité départemental, le comte Miroslav Kulmer [119], le vice-président Mavro Winterhalter et les membres des comités avaient fait preuve de leurs aptitudes mais surtout on en arriva à un sentiment d’engouement généralisé pour l’organisation. Celle-ci s’était bien organisée en Slovénie, c’est-à-dire dans la Dravska banovina, en particulier auprès des jeunes. À Jelsa et Omiš seront créées de nouvelles stations de villégiature ; le voilier école Jadran sera confié le 6 septembre à la marine de guerre ; la première série de la Bibliothèque maritime en cinq tomes ainsi qu’une édition spéciale seront éditées ; le Musée maritime ouvrira ses portes au public dans les locaux provisoires du Foyer de la Garde de l’Adriatique à Split.

Le voisin qui occupait l’autre portion de l’Adriatique ainsi que ses représentants sur la rive croate qu'il détenait suivait avec une pointe de dépit ces succès en les tenant pour des provocations. A cela Tartaglia fera la réflexion suivante : Si cela embarrasse l’Italie que nous appelions cette rive comme étant notre alors cela signifie qu’elle la revendique pour elle, ce qui est à vrai dire une provocation pour nous, et un danger pour l’Europe. Tartaglia se demanda de quel droit l’Italie accusait-elle le pays en raison du succès de la Garde de l’Adriatique et il y répondit ceci  : « La Garde de l’Adriatique a fait tout cela [le navire et le Foyer de la Garde de l’Adriatique à Split] par initiative et par ses fonds propres et elle seule répond de ses œuvres et non Belgrade. Autant qu’il en coûte à l’Italie elle doit savoir que la Garde de l’Adriatique n’est nullement une organisation belgradoise et qu’elle n’est pas en liaison avec la Défense nationale et qu’elle n’est pas subventionnée par l’état (…) Notre programme et purement national, culturel, économique et social sans soupçon d’hégémonie et d’aventures. Nous voulons faire progresser, promouvoir, renforcer et défendre ce qui est à nous, notre et seulement notre rive adriatique." [120]

La Garde de l’Adriatique commença à partir de 1933 à organiser des croisières en Méditerranée. Ces voyages à première vue touristiques avaient un sens profond et des ambitions durables. Ils eurent pour effet d'introduire la Yougoslavie maritime parmi le concert des pays méditerranéens. Allaient y participer les responsables de la Garde de l’Adriatique, un nombre important d’affiliés, des personnalités en vue, des représentants de l’autorité ainsi que des amis venus de Tchécoslovaquie. Les voyages étaient préparés dans le moindre détail. Les excursionnistes recevaient une information sur les pays et les peuples qu’ils visiteraient, sur leurs cultures et leurs coutumes tandis qu’on élaborait et arrangeait soigneusement leur séjour dans les divers ports et pays. Les représentants des autorités locales les accueillaient chaleureusement en leur témoignant l’attention due à des représentants d’un jeune état qui importe par sa situation de pays méditerranéen. La Garde de l’Adriatique pour sa part était reçue au même titre qu’une organisation maritime équivalente à celles de plus longue tradition. Lors des premiers voyages seront visités les pays de la Méditerranée occidentale, à savoir la France, l’Espagne et l’Algérie [121]. Pour les suivants, en 1934, ce seront la Grèce, la Turquie et l’Egypte [122]. Les participants étaient satisfaits d’avoir contribué à accroître le prestige de leur pays et d’avoir réalisé que du point de vue de la situation, de la culture, des forces et aptitudes, mais aussi de la diversité, de la richesse et des débouchés économiques « nous ne sommes pas les derniers en Méditerranée mais au contraire sur 20 pays méditerranéens nous occupons une place très confortable et honorable ». En comparant le trafic dans les ports étrangers, la taille des entrepôts et des ateliers sur les quais ainsi que les navires de guerre et de commerce, ils purent se faire une idée de ce qu’il leur manquait encore. Ces voyages avaient justement pour but de nouer des relations et de se rapprocher des gens et des pays de la Méditerranée tout en affirmant la Garde de l’Adriatique comme un membre à part égale parmi les associations maritimes en Méditerranée. En retour à tout cela une visite à Split de l’organisation maritime française sonna comme une confirmation.

Par ces voyages la Garde de l’Adriatique avait voulu faire en sorte que ses gouvernants acceptent enfin la Yougoslavie comme un état maritime et qu’ils comprennent que « la Yougoslavie est appelée à assumer la direction sur mer, ce en quoi elle possède un droit indéniable du fait de sa situation sur le plan géographique et du trafic dans l’Adriatique ». [123]

L’échec de la conception centralisatrice, absolutiste et dictatoriale de l’état au début des années trente était patent aux yeux de tous. Quant à la création de banovina sans compétences autonomes, ce n’était encore qu’un faux-semblant de démocratisation de la part du pouvoir qui n’échappait à personne. Dans les rangs des affiliés de la Garde de l’Adriatique d’âpres débats étaient également menés concernant son profil futur. On notait parmi la Garde un renforcement croissant de l’orientation croate.

La suite
 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Transport et tourisme

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