La Garde de l'Adriatique

Publié le 23 Janvier 2010

La Garde de l'Adriatique  (Jadranska straža)


Préambule

La Garde de l’Adriatique est une organisation maritime basée à Split qui fut active de 1922 à 1941. Son objectif était de développer chez tous les habitants du pays la conscience de l’importance de la côte orientale de l’Adriatique et par-là de renforcer le souci pour sa préservation et pour les activités maritimes. Un gros effort fut investi afin d’atteindre ce but et un résultat enviable en naquit. 

La Garde de l’Adriatique fut créée dans le cadre des circonstances spécifiques marquant l’apparition du premier état yougoslave : le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes. Elle se développa et fonctionna en son sein pour y vivre immanquablement tous les soubressauts de cette époque. Elle avait vu le jour en 1922 compte tenu de la nécessité de s’opposer aux desseins du Royaume d’Italie, lequel visait à régner sur la plus grande partie de la mer adriatique et de ses rivages orientaux à une époque où la direction de l’état yougoslave n’en était pas capable et où le contexte international n’était pas favorable pour ce pays. Grâce une rapide diversification la Garde de l’Adriatique toucha tous les secteurs économiques et bien d’autres et elle accompagna le développement de tous les projets affectant le littoral. Par le nombre de ses affiliés dans le pays et en dehors de celui-ci elle a revêtu le caractère d’un mouvement populaire et a tenté d'atteindre son objectif final, à savoir la création d’un état centré sur l’activité maritime dans l’Adriatique.

La Garde de l’Adriatique fut active de 1922 à 1941. Son activité sera interrompue lorsque s’effondrera le Royaume de Yougoslavie et que l’occupant italien s’installera à Split. Dès lors la Garde de l’Adriatique ne sera plus jamais mentionnée. Aujourd’hui compte tenu des évidences historiques nous sommes en mesure d’analyser et d’étudier les intentions et les réalisations de la direction et des affiliés de cette organisation et de distinguer ce qui appartient irrémédiablement au passé de ce qui mérite désormais d’être mis en exergue. 

La Garde de l’Adriatique était toujours insatisfaite de ce qui avait été atteint et cherchait constamment un meilleur mode de fonctionnement. Les succès se comptèrent dans toutes ses activités : l’édition ; les manifestations publiques ; l’organisation de conférences ; l’organisation d’excursions et de séminaires de propagande maritime ; la création de gîtes, de foyers et de stations de villégiature ; la création du Musée maritime et de la Bibliothèque maritime ainsi que des Archives pour la propagande de l’Adriatique. Le cercle des affiliés recherchait et trouvait de nouvelles formes d’activités telles que les Confréries de l’Adriatique  (Jadranska bratstva) ou les Sections maritimes (Pomorske sekcije). On encouragea les recherches de scientifiques et d’experts en mer adriatique ainsi que la mise sur pied de l’Institut adriatique et océanographique. Par des concours littéraires et des fondations on amena les hommes de lettres et les jeunes auteurs à ce qu'ils écrivent sur la vie en mer et dans ses abords. Il en allait de même avec les hommes de sciences et les spécialistes de toutes orientations pour ce qui relève des travaux scientifiques. Par ses excursions et croisières en Méditerranée, la Garde de l’Adriatique sortit du cadre étatique et eut pour effet de ranger le Royaume de Yougoslavie parmi les nations méditerranéennes. Elle s’efforça également d’établir des contacts entre pairs avec les organisations maritimes étrangères bénéficiant d’une longue tradition.

La ténacité et le goût du travail, l’enthousiasme, une bonne organisation, des objectifs ambitieux, le caractère public des activités mais aussi l’engagement de la part de la direction et des membres contribuèrent à faire connaître les questions maritimes et à propager la conscience de ce milieu. Cependant l’objectif final qui était de créer un état aux orientations maritimes ne sera pas réalisé. Prolongée sur 19 années, l’activité à la fois bien conçue, patiente et opiniâtre, cherchant à harmoniser les mentalités et la tradition, les coutumes et les ambitions, sera interrompue par la Seconde Guerre mondiale et par l’effondrement du Royaume de Yougoslavie allant de pair avec l’arrivée de l’occupant à Split en 1941 et de la mainmise de Rome sur d’autres territoires croates.

Ce travail constitue la première analyse portant sur la Garde de l’Adriatique. Le fil conducteur pour traiter ce thème en est l’organe de presse Jadranska straža dans lequel on trouve des données circonstanciées et des rapports sur toutes les assemblées importantes et les congrès de l’organisation – exposés principaux, conclusions et résolutions. Parmi les articles dont certains sont juridiques et même scientifiques on répondait à une série de questions liées aux affaires maritimes et au littoral. Dans cet organe il était fait grand cas de l’opinion générale, aussi peut-on y suivre l’activité du Comité exécutif  tout autant que les projets et réalisations de l’organisation. 

Les informations ainsi recueillies ont été complétées par les écrits concernant la Garde de l’Adriatique qui avaient été publiés dans différents journaux. Les informations dans le Novo doba [1] sont précieuses pour ce qui a trait à la création et à la première année d’activité. Ce journal avait régulièrement informé les lecteurs de Split et de Dalmatie sur l’activité des membres de la Garde de l’Adriatique.

Pas mal de matériaux d’archives sur la Garde de l’Adriatique se trouvent déposés à Split parmi ceux de l’Institut pour le travail scientifique et artistique de l’Académie croate des science et des arts (Arhiv Jadranska straža à Split) au palais Milese, là où le Musée maritime avait été installé jusqu'en 1963. C’est là que dans 49 cartons se trouvent des matériaux non classifiés répartis par années. Ce sont principalement les correspondances du Comité général et exécutif qui sont conservées mais aussi les statuts en plus de quelques pages de statuts et de rapports ayant été utilisées comme papier brouillon. Des données précieuses ont pu être trouvées parmi les feuillets de ce vaste matériau. Les dépositions des séances du Comité départemental et local de Zagreb (Oblasni i Mjesni odbor Zagreba) sont conservées dans les archives de la ville de Zagreb et sont employées dans ce travail.

Sont parvenus jusqu’à nous deux films qui sont en possession des Archives de l’état croate à Zagreb et qui avaient été tournés en 1938. Ils se rapportent à la station de villégiature de la Garde de l’Adriatique à Jelsa ainsi qu’à la célébration de l’ouverture du Foyer de la Garde de l’Adriatique à Split. Les objets du Musée maritime se trouvent aujourd’hui partiellement dans la réserve de l’Institut de l’Académie à Split tandis qu’une autre partie avait été transférée dans l’ancien Musée de la marine militaire pour être maintenant exposée au Musée maritime à Gripe.

Ce travail permettra de focaliser et de réajuster notre point de vue sur la Garde de l’Adriatique, non pour la glorifier ou la noircir mais pour saisir son rôle durant cette période difficile où l’on cherchait une solution au sein de ce nouvel état communautaire. Ne pas correctement estimer le labeur et les réalisations de ses membres serait faire acte d’injustice à leur égard en les laissant ainsi dans l’oubli. En même temps une période importante sur le plan historique, mais insuffisamment explorée, se verrait privée d’un élément qui compte dans l’histoire du peuple croate.


[1] Novo doba, un journal de Split paru du 9.VI. 1918. jusqu’au 22. IV. 1941. Rédacteurs : V. Kisić (1918-1927), V. Brajević ( 1927-1941 ), D. Crljen ( 1941 ).


La situation générale en Dalmatie à la fin de la Première Guerre mondiale

La Dalmatie avait été une province située dans la partie autrichienne de la Double monarchie. Au niveau de l’administration, de la géographie et du système de communications elle était séparée du reste du territoire croate. De même que l’Istrie avait son Parlement (Sabor) à Poreč, la province dalmate disposait d’un Parlement spécifique à Zadar  tandis que ses représentants siégeaient au Conseil d’empire, à la chambre basse du parlement de la partie de la Cisleithanie appartenant à la Monarchie des Habsbourg [2]. La Dalmatie était jugée importante par Vienne pour des raisons stratégiques au regard du Royaume d’Italie, en premier lieu en raison de sa côte. Vienne n'avait donc pas négligé ses progrès.
   
L’agriculture avait continué d’être la branche principale de l’économie en Dalmatie durant la première décennie du 20e siècle. Selon le recensement réalisé en 1890, la Dalmatie comptait 527.426 habitants au total dont 86,12% s’occupaient d’agriculture [3]. Ils vivaient misérablement car leurs efforts ne suffisaient pas pour assurer leur propre alimentation. Un sol trop peu fertile rempli de pierres et de terrains marécageux, des précipitations irrégulières, des propriétés émiettées avec beaucoup de propriétaires et de copropriétaires, des relations confuses en termes de droits de propriété ainsi qu’une exploitation primitive de la terre étaient les raisons principales qui faisaient que les revenus du pays étaient nettement inférieurs à ceux des autres parties de la Monarchie. Seule une portion minime des grands propriétaires fonciers se souciaient dans une certaine mesure de promouvoir le travail de la terre tandis que le paysan-laboureur toujours entravé par les relations du colonat ne pouvait ni ne savait améliorer sa situation. Les autorités autrichiennes n’avaient pas touché à la juridiction sur les biens fonciers en considérant que cela relevait du domaine privé [4].     

Afin que la population de la Dalmatie puisse s’alimenter il fallait quasiment tout importer, que ce soit du froment de première nécessité (7 à 11 mille wagons par année) ou encore du foin qui était importé d’Italie, d’Albanie et d’autres parties de l’Autriche-Hongrie [5].     
   
La Dalmatie était isolée économiquement de la Croatie continentale (la Croatie Civile) et les contacts n’étaient qu’intermittents avec la Bosnie-Herzégovine, cet arrière pays naturel qui lui aussi faisait partie de la Monarchie. Le commerce était principalement à caractère local. L’absence de gros capitaux avait un impact négatif sur le développement des affaires maritimes. Dès les années 50-60 du 19e siècle les voiliers avaient définitivement perdu la bataille face aux navires à vapeur et le capital pour acquérir de nouveaux bateaux faisait défaut. L’industrie était à l'état embryonnaire [6].

De 1900 à 1910 allaient s’expatrier 5% des habitants de la Dalmatie, soit 3184 d’entre eux, principalement des hommes dans la force de l’âge [7]. La Première Guerre mondiale épuisa une Dalmatie déjà bien appauvrie. Il n’est guère surprenant que de 1915 à 1917 la natalité chuta de 50% et la mortalité augmenta de 40%. Dans certaines parties de la Dalmatie la situation était pire encore, la natalité y avait diminué de 80% et la mortalité avait atteint 100% et même davantage par rapport au nombre des naissances [8]. La faim emporta ses victimes et les champs restèrent non exploités étant donné que la mobilisation générale de 1914 avait laissé de nombreuses familles sans leurs soutiens. Il faut ajouter à cette tendance négative le nombre des blessés et des disparus sur les champs de bataille.

L’importation dont dépendait l’alimentation de populations ayant à souffrir de conditions de guerre se compliqua nettement pour la Dalmatie. Le trafic avec Trieste qui représentait le principal centre dans le littoral autrichien fut interrompu ; les marchands hongrois cessèrent d’apporter des lenticules tandis que la nourriture expédiée depuis Vienne via les organisations de ravitaillement n’arrivait par Rijeka que dans des quantités insuffisantes et irrégulières, ce qui était dû à la pénurie de wagons et de navires à vapeur. Le produit de la pêche et de la récolte en huile d’olive était entièrement affecté aux nécessités de l’armée. Le sel, le sucre, le bois et le charbon venaient à manquer [9]. C’est avec raison que l’on accusait l’Autriche-Hongrie pour tous ces malheurs, aussi la fin de la guerre était-elle attendue avec grand espoir.

Les chefs des partis politiques et les hautes personnalités de Dalmatie avaient été arrêtés durant les premiers jours du conflit. Dans l'ensemble ils furent maintenus en prison jusqu’à l’amnistie générale de l’année 1917. Un nombre plus restreint de Croates avait abandonné la patrie juste avant que n’éclate la guerre pour se réfugier dans une Italie encore neutre à ce moment-là [10].

Tout en réfléchissant à la manière de venir en aide à une patrie hagarde et à celle de s’affranchir du joug austro-hongrois, les regards s’étaient tournés vers le Royaume de Serbie et sur ses relations avec l’Entente. D’une façon peu réaliste on avait attendu son aide pour libérer les Yougoslaves et pour créer un état commun.

L’idée de créer un état yougoslave s'était notamment affermie parmi la jeunesse aux sentiments nationalistes pugnaces. C’est justement Split qui était devenue le foyer de cette partie du mouvement de la jeunesse ayant à sa tête Vladimir Čerina et Oskar Tartaglia [11]. De tels sentiments seront renforcés [12] par les succès des alliés des Balkans, à savoir la Serbie, le Monténégro, la Grèce et la Bulgarie en lutte contre la Turquie lors de la première guerre balkanique menée d’octobre 1912 à mai 1913. Toutefois, chez les plus âgés, la seconde guerre balkanique entre les ex-alliés allait considérablement refroidir les esprits.

Pour la Croatie fragmentée la tournure des événements durant la Première Guerre mondiale n’allait pas jouer en sa faveur. Afin de renforcer leurs rangs, les forces de l’Entente [13] souhaitaient rallier l’Italie pour qu’elle entre en guerre contre l’Autriche-Hongrie. En retour elles étaient prêtes à lui accorder une partie de la Croatie dès que la guerre serait finie. Les négociations aboutirent au Traité de Londres en vertu duquel la Grande-Bretagne, la Russie et la France promirent à l’Italie, en 1915, de lui céder Trieste, Gorizia, l’Istrie et la Dalmatie avec les îles lui appartenant [14], en échange de sa participation dans la guerre. Ignorant la chose un groupe de patriotes avait fondé le Comité yougoslave [15] – l'organe représentatif des peuples sous l’Autriche-Hongrie – afin de mener une action de lobby à l’étranger visant à la désintégration de la Monarchie et à la création d’un état indépendant. C’est Ante Trumbić qui sera choisi afin d'en être le représentant [16].

La majorité des membres du Comité yougoslave provenait de Dalmatie, du Littorial croate (Hrvatsko primorje) et de l’Istrie. En 1915, 11 membres sur 17 étaient issus des régions côtières et en 1918 ce seront 24 membres sur 36, si bien que les deux tiers étaient originaires de l’Adriatique [17]. Tous ses membres, en particulier Frano Supilo [18] et Ivan Meštrović [19], chacun à sa manière, avaient pris la mesure de l’injustice infligée par les promesses faites lors des accords de Londres.

Pas même l’entrée en guerre des Etats-Unis aux côtés des forces de l’Entente en 1917, ni la proclamation de base connue sous le nom des points de Wilson, n’avaient prévu la possibilité d’une désintégration de l’Autriche-Hongrie mais plutôt sa réorganisation afin de satisfaire tous les peuples au sein de ce grand état multinational [20].

La résistance de la petite Serbie épuisée par les guerres balkaniques [21], ses premiers succès face à une puissante armée austro-hongroise bien préparée, la terreur exercée par les occupants, le calvaire engendré par le transfert du reste de l’armée et de ses chefs au franchir des montagnes albanaises, tout cela allait conférer à cette active alliée de l’entente une auréole de martyr pour ce qui est du courage et de l’endurance. Malgré les réserves de F. Supilo et d’autres ayant réclamé la prudence et l’approche à long terme dans la résolution des problèmes, c’est en 1917, au nom du Comité yougoslave, que Trumbić signa à Corfou avec les représentants du Royaume de Serbie un accord de principe sur la création d’un état commun – le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes. Cet État devait être une monarchie démocratique, constitutionnelle et parlementaire ayant à sa tête la dynastie des Karađorđević [22].
   
En 1918 on commençait à entrevoir la fin de la guerre. S'ensuivit la paix de Brest-Litovsk, par laquelle le front de l’Est dirigé contre l’Union Soviétique cessa d’exister [23]. La fin de la guerre n’était plus qu’une question de temps.

En Croatie la situation était confuse, on ressentait de la perplexité et de l’impréparation à résoudre de nombreux problèmes. En nombre croissant les soldats désertaient  les fronts austro-hongrois et ils se réfugiaient dans les forêts pour former de la sorte le cadre vert (zeleni kadar). Un Congrès national allait être organisé à Split le 2 juillet 1918. Après quatre années de guerre ce fut le premier rassemblement au cours duquel les représentants de tous les partis politiques formulèrent leurs vues inscrites dans le premier point de la Résolution politique, à savoir que « l’unité éthique du peuple des Serbes, des Croates et des Slovènes dispose du droit inaliénable et du devoir de réaliser au moyen de l’autodétermination son état unifié » [24] Le 12 juin sera élue à Split la direction de l’Organisation nationale en tant qu'organe administratif et politique provisoire. Quelques jours plus tard, le 14 juillet, l’Organisation nationale pour le Hrvatsko primorje et l’Istrie sera créée à Sušak, ensuite viendront le Conseil national (Narodni svet) à Ljubljana, le 16 août, puis le Conseil national (Narodno vijeće) le 5 octobre à Zagreb [25].

Dans le tourbillon de la fin de la guerre et de la désintégration de l’Autriche-Hongrie, le Parlement croate en tant qu'organe politique légitime suprême dans la Croatie de l’époque rompit les relations juridico-étatiques avec l’Autriche-Hongrie et il proclama la naissance de l’Etat des Serbes, Croates et Slovènes ayant à sa tête le Conseil national siégeant à Zagreb [26]. L’état nouvellement créé comprenait la Slovénie, la Croatie, tous les territoires yougoslaves de la Monarchie défunte des Habsbourg, la Bosnie-Herzégovine, le Srijem et la Voïvodine. En soi la proclamation de l’Etat ne signifiait pas pour autant une reconnaissance du nouvel Etat, même si le 27 octobre les Etats-Unis avaient déjà reconnu la Tchécoslovaquie, un nouvel état engendré sur un mode similaire à la suite d’une séparation avec l’Autriche-Hongrie.

La situation générale dans le pays et sur les champs de bataille, l’indiscipline de l’armée et les troubles aux accents révolutionnaires en contre-coup de la révolution d’octobre précipitèrent la décision de l’Empereur Charles de Habsbourg de céder la flotte militaire au Conseil national de l’Etat SHS. L’acte de passation se déroula à Pula qui était le principal port militaire de la Monarchie.

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Le protocole de l’acte de passation fut signé le 31 octobre à Pula sur le vaisseau amiral Viribus unitis par l’amiral Mikloš Horthy [27] d'un côté et de l’autre par les représentants du Conseil national de l’Etat SHS ayant à sa tête Ante Tresić-Pavičić [28]. Cependant, cette même nuit, un commando de sabotage italien coula le navire amiral en entraînant avec lui des centaines de marins ainsi que leur capitaine Janko Vukovi Podkapelski [29]. Il fallait encore s’assurer de la remise des navires à Trieste, Rijeka, Šibenik et Kotor. Les représentants yougoslaves avaient naïvement fait appel à l’aide des alliés. Après des négociations entre le vice-amiral français et des représentants du gouvernement de Pašić à Corfou le 7 novembre on vit Tresić-Pavičić envoyer un rapport optimiste au Conseil national à Zagreb [30].

 
La Grande-Bretagne et la France ne manifestaient pas d’intérêt pour les problèmes de la Croatie. En tant que membre de la coalition alliée victorieuse l’Italie exploita la situation avec habileté. Le 3 octobre 1918, lors de la signature du cessez-le-feu à Padoue avec les mandataires austro-hongrois, ils parvinrent à introduire dans le document une ligne de démarcation jusque laquelle l’armée austro-hongroise devait se retirer et qui coïncidait avec la ligne établie par le Traité de Londres.

Rome s’employa méthodiquement à occuper les zones riveraines croates et slovènes ainsi que d’autres régions. Les soldats italiens pénétrèrent à Trieste dès le 3 novembre et à Pula le 5 novembre. C’est ainsi qu’ils s'installèrent définitivement en Istrie et dans le littoral slovène. Les navires italiens firent leur apparition devant Opatija et Plomin tandis qu’un détachement de l’armée occupait Pazin le 8 novembre. En peu de temps allaient être occupées les îles du Kvarner, Zadar, Šibenik ainsi qu’une grande partie de la Dalmatie depuis Karlobag jusque Trogir en plus des îles de Vis, Mljet, Lastovo, Korčula et Hvar [31]. L’entrée en rade des navires de guerre italiens provoqua l’incertitude et la confusion sur la façon dont il fallait se comporter à leur égard. L’Etat tout récemment créé des Serbes, des Croates et des Slovènes était sans armée et ne pouvait défendre son territoire par la force contre des troupes qui agissaient au nom des Puissances de l’Entente auprès desquelles le jeune Etat attendait la reconnaissance de son indépendance et de sa souveraineté. L’appel à la mobilisation générale pour la défense de la nation lancé par le médecin Mate Drinković [32], le délégué du Conseil national de l’Etat SHS, resta pratiquement sans réponse tandis que les mises en garde adressées aux Italiens n’eurent pas le moindre effet. A Split germa l’idée de créer des régiments de volontaires qui se seraient opposés les armes à la main à l’expansion italienne mais il n'en fut rien pour divers motifs [33].
   
Les Italiens franchirent la ligne de démarcation compte tenu du manque de préparation mais aussi de l’impuissance, de la maladresse et de l’irrésolution des instances dirigeantes de l’Etat SHS. Selon les données disponibles pour l’année 1921, sur les 12.732 km² de l’ensemble du territoire dalmate, 6.866 km² se trouvaient sous occupation italienne, signifiant par-là que 31 municipalités sur 88 se voyaient occupées [34].

La situation était vraiment mauvaise pour les Croates mais la question était surtout de savoir ce qui pouvait être tenté.
Un facteur important lorsque l’on évalue le rôle de l’Etat SHS tient aux anciens idées yougoslaves que bon nombres entretenaient quant à la manière dont la Serbie s’emploierait à unifier les peuples yougoslaves au vu de ce qu’avait fait le Piémont dans la péninsule italienne. Le fait majeur était que seul le Royaume de Serbie possédait un statut d’allié ainsi qu’une armée pourvue d’une auréole de vainqueur. On n’avait pas pris en considération son occupation de la Voïvodine malgré que celle-ci faisait partie intégrante de l’Etat SHS ni l’occupation et l’abolition du Royaume indépendant du Monténégro. Avoir attendu une aide de la Serbie des Karađorđević allait s’avérer tout à fait irréaliste. Les puissances européennes, l’Angleterre et la France, avaient accepté à Versailles [35] la création du Royaume SHS comme barrage à l’expansion germanique et comme gage contre l’influence soviétique dans le sud de l’Europe. Il leur fallait un état docile qui admettrait leur diktat. 

La première Yougoslavie qui avait renoncé à une partie de son territoire était un Etat souffrant d'importants antagonismes internes sur le plan des nationalités et était plombé par des problèmes économiques et étatiques. En outre, il lui manquait la volonté de les régler sur une base égalitaire. Le concept de Yougoslavie était interprété différemment en Croatie et en Slovénie au regard de ce qu’il l’était en Serbie. En Croatie, nombreux étaient ceux qui attendaient des relations égalitaires tandis qu’en Serbie on n’y voyait qu’un élargissement de l’Etat sous la direction des Serbes.

L’enthousiasme provoqué par la fin de la guerre et par l’affranchissement de l’Autriche-Hongrie ainsi que les espoirs irréalistes placés dans le tout nouveau Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes allaient rapidement retomber [36].  Les problèmes nés de la nouvelle situation secouèrent la Dalmatie et les zones riveraines pour aggraver plus encore des circonstances déjà désolantes. Outre la pénurie totale de nourriture, la panne de l’économie et les difficultés de transport, il fallait entretenir les familles des soldats et secourir les combattants et invalides qui depuis les champs de batailles avaient rejoint leurs foyers dans un état d’épuisement [37].  Il était nécessaire d’organiser au plus tôt une protection sanitaire afin de stopper la propagation des maladies infectieuses.
   
Cependant le coup le plus dur allait venir de l’occupation italienne des régions croates. L’occupant se comporta avec arrogance envers la population non italienne et des familles entières n’eurent d’autre choix que d’abandonner leurs foyers et leurs biens pour affluer dans la ville de Split ou dans d’autres parties de la Croatie [38].  Hormis de quoi les nourrir, les autorités municipales en appelèrent aux citoyens de Split afin qu’ils les accueillent et leur assurent un logement tant qu’on ne leur aurait pas prodigué une solution durable et un emploi. La nouvelle administration municipale, avec comme maire Ivo Tartaglia [39] élu le 6 novembre 1918 au sein du conseil communal [40], se débrouilla dans la mesure de ses moyens pour régler la situation après avoir compris qu’elle devait s’en charger par elle-même.

On suivit avec attention le cours de la conférence de paix à Versailles et plus particulièrement les efforts du ministre des affaires étrangères du Royaume SHS, Ante Trumbić, dans ses négociations avec les Italiens, et l'on ne manqua pas d'observer le peu de soutien du gouvernement de Belgrade. L’exaspération de la population se fit sentir en 1920 et 1921 lors de rassemblements protestataires à Split, Dubrovnik, Zagreb, Osijek, Ljubljana, Ptuj et ailleurs [41]. Par le traité de Rapallo allaient échoir à l’Italie : l’Istrie et l’Idrie, les îles de Cres et de Lošinj, et en Dalmatie la ville de Zadar et les îles de Lastovo et de Palagruža [42] L’annonce d’une telle nouvelle retentit comme un coup douloureux [43]. On tenta de défendre Rijeka mais celle-ci fut abandonnée à l’Italie par le traité de Rome. La Dalmatie se sentit délaissée et oubliée. Il fallut se résigner provisoirement à ce que ce territoire soit perdu en sachant que 500.000 compatriotes vivaient en Italie et l’on se mit à attendre patiemment le départ des Italiens hors des zones occupées qui avaient été attribuées aux Croates [44].  Le nouvel Etat n’avait pas offert la sécurité à ces régions ni ne s’était soucié de leurs populations.


[2] A propos du Sabor dalmate, voir Ivo Perić, Dalmatinski sabor, Zadar, 1978.
[3] Šidak, Gross, Karaman, Šepić, Povijest hrvatskog naroda, 1860-1914, Zagreb, 1968., page 319. Tableau I.      
[4]  Stanko Ožanić, Poljoprivreda Dalmacije u prošlosti, Split, 1955. ; Grga Novak, Prošlost Dalmacije, livre II, Zagreb, 1944.
[5] Dinko Foretić, « O ekonomskim prilikama u Dalmaciji », Hrvatski narodni preporod u Dalmaciji i Istri, Zagreb, 1969., 29-140.
[6] Igor Karaman, « Privredni razvitak Dalmacije pod austrijskom upravom », Mogučnosti, Split, 1965., num. 6., 640-661.
[7] Mijo Mirković, Ekonomska povijest Jugoslavije, Zagreb, 1958. ; Većeslav Holjevac, Hrvati izvan domovine, Zagreb, 1968.
[8] Ivo Tartaglia, « Zemlja koja izumire », Novosti, Zagreb, 1918., num. 255., 257., 258.    
[9] Frane Ivanišević, « Gospodarska rezolucija », Novo doba, 3.VII. 1918., num. 24. ; le Novo doba avait quotidiennement informé sur la situation dans la ville et sur les réserves de nourriture depuis le 9. VI. 1918 jusqu’au 30. XII. 1919.
[10] Ivan Meštrović, Uspomene na političke ljude i događaje, Zagreb, 1969., 35.
[11] Mirjana Gross, « Nacionalne ideje studentske omladine… », Historijski zbornik, 1969., num. 21.-22., 75-140 ; Vice Zaninović, « Mlada Hrvatska uoči Prvog svjetskog rata », Historijski zbornik, Zagreb, 1958.-1959., tome 11.-12., 65-109 ; Norka Machiedo Mladinić, « Oskar Tartaglia : od jugoslavenskog nacionaliste do žrtve komunističke represije », Časopis za suvremenu povijest, 2003., num. 3., 903-920.
[12] Oskar Tartaglia, « Pismo iz Serbije », Sloboda, Split, 1913., num. 162-176.
[13] L’Entente est un système d’accords entre la France, la Russie et la Grande-Bretagne durant la période 1904.-1907. ; elle recevra sa forme finale suite à l’éclatement de la première guerre mondiale lorsque allaient y adhérer d’autres pays en conflit avec les puissances de l’axe. Au cours de la première guerre mondiale elle fut rejointe par l’Italie, la Grèce, le Japon et les Etats-Unis dans la lutte contre l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et la Turquie.
[14] Voir Ferdo Čulinović, Dokumenti o Jugoslaviji, Zagreb, 1968., 195.
[15] Le Comité yougoslave avait été fondé le 30.V.1915 à Paris, en tant qu’organisation de politiciens croates, slovènes et serbes ayant pour objectif que les pays slaves du sud faisant partie de l’Autriche-Hongrie soient unis à la Serbie et le Monténégro. Le siège avait été transféré à Londres. Le comité cessa ses activités en mars 1919.Voir M. Paulova, Jugoslavenski odbor, Zagreb 1925. ; D. Šepić, Italija, saveznici i jugoslavensko pitanje 1914.-1918., Zagreb, 1970. ; B. Krizman, Hrvatska u Prvom svjetskom ratu, Zagreb, 1989.
[16] Ante Trumbić ( Split, 17. V. 1864. – Zagreb, 11. III. 1938 ), juriste, politicien, député au Sabor croate à partir de 1895 ainsi qu’au Conseil impérial à partir de 1897. Initiateur de la politique du nouveau cap (novi kurs), bourgmestre de Split en 1905, président du Comité yougoslave. Premier ministre des affaires étrangères dans le Royaume des Slovènes, des Croates et des Serbes. Après la conclusion du Traité de Rapallo ( 1920 ) il donna sa démission et passa dans l’opposition. En 1926 il fonda le Parti paysan fédéraliste croate
(Hrvatska federalistička seljačka stranka) ; après l’attentat contre Stjepan Radić il collabora étroitement avec le HSS et intégra le cercle restreint de la direction du HSS.
[17] M. Mirković, op. cit.
[18] Frano Supilo ( Cavtat, 30. XI. 1870. – Londres, 25, IX. 1917. ), politicien et essayiste. Il rédigea le journal Crvena Hrvatska à partir de 1891 et le Novi list à partir de 1900. Il sera l’initiateur de la politique du nouveau cap et de la Coalition croato-serbe en 1905. Il entra au Sabor croate en 1906. Il sera un des membres importants du Comité yougoslave mais le quittera en raison de son désaccord avec les conceptions  sur le futur état.
[19] Ivan Meštrović ( Vrpolje, 15. VIII. 1883. – South Bend, USA, 16. I. 1962. ) sculpteur, un des artistes européens de premier plan. Il rencontra l’intérêt mondial lors de l’exposition en 1911 à Rome. Il sera actif en tant que membre du Comité yougoslave. A partir de 1947 il vécut et travailla aux Etats-Unis.
[20] Thomas Woodrow Wilson ( 1856.-1924 ), homme d’état américain, président des USA en 1913.-1921. Son plan en 14 points sur l’autodétermination des peuples et sur la paix des peuples ( 1918 ) sera remis en jeux par le Traité de Versailles. Le point 10 traitait des peuples de l’Autriche-Hongrie.
[21] La première guerre balkanique est celle de la Serbie, du Monténégro, de la Bulgarie et de la Grèce contre la Turquie, à partir d’octobre 1912 jusque mai 1913. La seconde guerre balkanique, de juin à août 1913, est celle de la Serbie, de la Grèce, du Monténégro, de la Turquie et de la Roumanie à l’encontre de la Bulgarie qui avait revendiqué la Macédoine pour elle-même. En définitive seront confirmées la création de l’Albanie ; la Serbie et la Grèce se partageront la Macédoine ; la Roumanie recevra la Dobrudja méridionale tandis que la Turquie recevra Edirne.
[22] Le texte de la déclaration se trouve dans l’Enciklopedija Jugoslavije, Zagreb, 1962,. tome 5., 395.
[23] La paix à Brest-Litovsk est un traité de paix entre l’Union Soviétique et les puissances centrale, 1918.
[24] « Narodni zbor u Splitu », Novo doba, Split, 3. VII. 1918., num. 24., 1.
[25] Bogdam Krizman, Raspad Austro-Ugarske i stvaranje jugoslavenske države, Zagreb, 1977., 40-47.
[26] F. Čulinović, op. cit., 76-77.
[27] Mikloš Horthy ( 1868.-1957.) amiral austro-hongrois ayant livré l’ensemble de la flotte au Conseil national.
[28] Ante Tresić-Pavičić ( Vrbanj na Hvaru, 1867.-Split, 1949.) écrivain et politicien. Il fut élu au Conseil d’empire. C’est au nom du Conseil national qu’il prit possession de la flotte en 1918. De 1919 à 1927 il sera actif dans la diplomatie yougoslave.
[29] Janko Vuković Podkapelski ( Jezerane, 1871.-Pula 1918. ), amiral du royaume et de l’empire. Après la chute de l’Autriche-Hongrie le Conseil national de l’Etat SHS le nomma le 21 octobre 1918 contre-amiral et commandant de la flotte. Il est décédé en refusant d’abandonner le navire amiral que les Italiens coulèrent.
[30] B. Krizman, op. cit ;, page 116.
[31] B. Krizman, op. cit., pages 117-120.
[32] Mate Drinković ( Jelsa, 1868, Vienne 1931 ), médecin, politicien, essayiste. Député au parlement Dalmate (1908-1918), délégué pour la défense nationale en 1918, ministre dans divers gouvernements yougoslaves.
[33] I. Meštrović, op. cit., 119.
[34] Prethodni rezultati popisa stanovništva u Kraljevini SHS, Sarajevo, 1924.
[35] A Versailles fut signé le 28 juin 1919 un traité entre les puissances victorieuses de la première guerre mondiale et l’Allemagne. Le Royaume SHS ratifia le traité en 1922.
[36] « Prvi koraci nove vlade », Novo doba, 26. II. 1920., num. 47. ; « Još jedno razočaranje », Novo doba, 21. II. 1922., num. 42. ; Bogdan Radica, « Živjeti – Nedoživjeti », Zagreb, 1982. Livre I.
[37] N. Machieo Mladinić, « Split u prvim poslijeratnim godinama ( 1918-1919 ) », Kulturna baština, Split, 1995., num. 27/28, 119-132.    
[38] Novo doba, 1919., num. 7.
[39] Ivo Tartaglia ( Split, 1880. – Lepoglava 1949. ), politicien, essayiste, mécène. Split connaîtra un développement économique et culturel sous sa direction ( 1918.-1928 ). Il fut le premier ban de la Primorska banovina ( 1929.-1932. ), fondateur, vice-président ( 1922.-1928. ) et président de la Jadranska straža (1928.-1941. ). Propriétaire et éditeur du Jadranski dnevnik ( 1934.-1936. ). Lors de la seconde guerre mondiale les Italiens l’internèrent à Lipari ( 1941-1942 ). Après avoir été condamné par le régime communiste il est décédé au pénitencier de Lepoglava. Pour en savoir plus voir le livre : N. Machiedo Mladinić, Životni put Ive Tartaglie, Split, 2001.
[40] Procès verbal de la séance du Conseil municipal ( 1918.-1928. ), collection manuscrite de la Bibliothèque universitaire de Split.
[41] « Skupština u Splitu », Novo doba, 7. I. 1919., num. 4. ; « Protestna skupština », Novo doba, 2. II. 1919., num. 7. ; « Manifestacija protiv nasilja », Novo doba, 27. I. 1920., num. 21. ; « Sjednica općinskog vijeća-Rezolucija o jadranskom pitanju », Novo doba, 15. IV. 1920., num 21.
[42] F. Čulinović, op. cit., page 201-202 ;
[43] « Jugoslavensko-talijanski sporazum », Novo doba, 12. XI. 1920., num. 256. ; 13. XI. 1920., num. 257., 14. XI. 1920., num. 258.
[44] L’armée italienne était censée avoir abandonné la première zone d’occupation ( Korčula, Mljet, Hvar, Vis ) pour le 18 avril 1921, la deuxième ( Šibenik, Benkovac ) pour l’été 1922 et la troisième ( la Dalmatie septentrionale ) pour février 1923.

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Rédigé par brunorosar

Publié dans #Transport et tourisme

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