Le site de Krapina

Publié le 11 Septembre 2010

1. La découverte de Krapina

 

 

Capitale d'une province éloignée de l'Empire d'Autriche, Zagreb restait, au milieu du XIXe siècle, une petite ville de 20.000 habitants. La répression qui se fit sentir dans les provinces de l'Empire autrichien, de 1848 à 1860, avait pour but de supprimer le nationalisme, mais elle allait plus loin, cherchant à décourager aussi les innovations, la recherche scientifique et la liberté d'expression (RADOVCIĆ, 1988). Un petit nombre d'individus, presque tous enseignants dans les écoles secondaires, qui avaient de la curiosité pour les sciences naturelles, réussirent pourtant à maintenir pendant cette période une certaine activité scientifique. Le Musée national d'Histoire naturelle, fondé en 1846, resta ouvert pendant cette période et continua d'acquérir d'importantes collections. Mais les livres de sciences naturelles utilisés à l'époque offraient une vue traditionnelle et biblique de la création du monde, en six époques (RADOVCIĆ, 1988). Un climat politique et intellectuel plus progressif permit la formation de l'Académie des Sciences, en 1866, et surtout la réouverture de l'Université, en 1874. Celle-ci accueillit des hommes formés à l'étranger, dont l'esprit était ouvert aux théories de l'évolution. Parmi eux, Radovcić mentionne Djuro Pilar qui, de retour à Zagreb après plusieurs années d'études à Bruxelles, devint conservateur au Musée national des Sciences naturelles et occupa plus tard la chaire de Géologie à l'Université, et Spiridion Brusina, paléontologue contemporain de Pilar, qui défendit avec vigueur, dans ses écrits et ses conférences, l'oeuvre de Darwin et plus spécialement les vues concernant l'origine de l'homme exprimées dans The Descent of Man. Les théories darwiniennes restaient encore controversées dans la communauté scientifique des années quatre-vingts, mais du moins étaient-elles présentes dans les discussions. C'est dans cette atmosphère de changement et de débat intellectuel que grandit l'inventeur de Krapina.

 

Karl Kramberger naquit en 1856, d'une mère croate et d'un père cordonnier-aubergiste dont la famille d'origine allemande s'était établie en Croatie. Il fit des études secondaires à Zagreb et il semble que son intérêt pour les sciences naturelles se soit développé au contact d'un voisin pharmacien qui était aussi taxidermiste au Musée d'Histoire naturelle (RADOVCIĆ, 1988). Il poursuivit des études supérieures de paléontologie à Zurich, puis à Munich sous la tutelle de Karl Zitter, et enfin à Vienne. De retour à Zagreb en 1880, il devint conservateur de Minéralogie et Géologie au Musée national et en 1884 professeur de Paléontologie des Vertébrés à l'université. C'est à cette époque qu'il prit le nom de Gorjanović pour bien marquer son appartenance à la nation croate.

 

En 1899, alors qu'il poursuivait des recherches sur le terrain en vue de préparer une carte géologique, il fit un détour jusqu'à Krapina pour examiner la carrière de sable d'où provenaient les ossements fossiles que l'instituteur local, Josip Rehovic, lui avait fait parvenir. Dans son carnet de notes, Gorjanović décrit son étonnement à la vue du site. Il était fasciné par ces bandes noirâtres faites de cendres et d'ossements qui apparaissent à l'intérieur des couches de sables jaunes formant le remplissage naturel de l'abri de Krapina. En examinant la coupe, il eut la chance, mais surtout le flair, de trouver une dent humaine en place dans l'une de ces bandes noires. Ceci l'amena à reconnaître qu'il s'agissait là de traces de foyers construits par des hommes primitifs ou, pour utiliser ses propres termes, les traces d'habitat des hommes diluviens (RADOVCIĆ, 1988). Enthousiasmé par ces trouvailles, Gorjanović mit sur pied un programme de recherches qui lui permit de revenir à Krapina le mois suivant et, avec l'aide de Stjepan Osterman, son assistant au Musée d'Histoire naturelle, il entreprit la fouille du site.

 

Gorjanović est donc venu à la préhistoire par le hasard de la découverte ; pour lui comme pour beaucoup d'autres à cette époque, la fouille d'un site paléolithique était l'extension du travail sur le terrain d'un géologue et l'étude des restes osseux appartenait à la paléontologie. Il aborda la fouille avec méthode, suivant les niveaux naturels qu'il avait reconnus. La provenance du matériel à l'intérieur des couches était soigneusement notée dans les carnets de fouilles et le numéro des couches était mentionné sur les pièces. Et si les couches étaient épaisses et dégagées à la pelle, si les petits éclats et fragments n'étaient pas toujours ramassés, il n'en reste pas moins que la collection de Krapina fut l'une fut l'une des mieux documentées de son époque. Il est regrettable que la numérotation d'origine, qui permettait d'établir l'origine stratigraphique des pièces, n'ait été conservée que sur certaines pièces et que les séries aient été mélangées. On a ainsi perdu en partie le bénéfice du travail soigné de Gorjanović et Osterman. Car s'il est possible, grâce aux carnets de fouilles, de rétablir l'origine précise de la plupart des fossiles humains (SMITH, 1976 : 26-27), il n'est pas possible de déterminer la provenance de nombreux outils et éclats (SIMEK, 1991 : 61-62 ; MIRACLE, 1994b).

 

Gorjanović consacra le reste de sa vie à l'étude de ce matériel. Selon Tobias (RADOVCIĆ, 1988), il fut probablement le premier à utiliser la radiographie pour étudier les restes humains fossiles, alors que les rayons X venaient d'être inventés. Il utilisa les méthodes craniométriques que Gustav Schwalbe, le paléontologue de Strasbourg, venait de mettre au point pour étudier le crâne de Néandertal. Les publications restent un remarquable monument de précision et de détails. Et il faut bien dire qu'il n'y a pas de comparaison possible entre la qualité des dessins originaux de l'outillage lithique et celle des illustrations que l'on trouve dans les études plus récentes.

 

Convaincu d'avoir mis au jour à Krapina les éléments qui prouvaient les théories de Darwin, Gorjanović publia les conférences et les interventions dans les centres de recherches d'Europe centrale. Et l'attention des chercheurs se tourna, pendant un moment au moins, sur Krapina et le Musée de Zagreb. D'autres découvertes à la Ferrassie et la Chapelle-aux-Saint vinrent plus tard attirer l'attention du monde savant. Gorjanović n'en continua pas moins à défendre ses vues sur l'évolution, notamment sur la position intermédiaire des fossiles de Krapina entre l'homme moderne et les grands singes. A travers toute son oeuvre, il fit preuve d'innovation et d'intuition et continua son activité scientifique après sa retraite en 1924 et jusqu'à sa mort en 1936. Krapina reste la collection la plus étendue et la plus diversifiée de restes de l'homme de Néandertal.

 

Source : Anta Montet White, Le paléolithique en ancienne Yougoslavie, Editions Jérôme Millon, 1996, pp 12-15.

 

 

 

 

2. Ere de Néandertal, les plus anciens bijoux au monde découverts en Croatie

 

Découvertes il y a plus d'un siècle sur un site préhistorique en Croatie, plusieurs serres d'aigles viennent de dévoiler leur secret : il s'agit des plus anciens bijoux au monde fabriqués il y a 130.000 ans par les Néandertaliens, bien avant l'apparition en Europe de l'homme moderne.

 

"Lorsque j'ai réexaminé les huit serres de l'aigle à queue blanche, j'y ai remarqué de nombreuses marques de coupes et cette révélation m'a frappée : elles ont été modelées par une main d'être humain", raconte Davorka Radovcic, conservatrice au Musée d'histoire naturelle de Zagreb où sont conservées depuis la fin du 19e siècle ces griffes de rapaces.

"Il s'agit, au moins pour l'instant, des plus anciens bijoux au monde", affirme Davorka Radovcic, précisant que ces serres sont datées d'il y a 130.000 ans.

115 ans pour trouver

Davorka Radovcic s'était donné en 2013 pour mission de réexaminer la collection d'objets découverts sur le site néandertalien de Krapina, à une cinquantaine de kilomètres au nord de Zagreb. Sa recherche a abouti par la publication en  ligne, début mars, d'une étude internationale par la revue scientifique  américaine PLOS. Le site de Krapina, qui dissimulait notamment des restes osseux de quelque 80 individus, avait été découvert en 1899 par le paléontologiste croate Dragutin Gorjanovic Kramberger. Il s'agit de la plus riche collection de  fossiles néandertaliens découverte dans le monde. Il a pourtant fallu 115 ans pour comprendre que les huit serres découvertes à Krapina faisaient partie de parures et qu'ils avaient été utilisés à des fins symboliques.

Selon Davorka Radovcic, "une approche nouvelle et fraiche" lui a permis de remarquer ce qui échappait à de nombreux scientifiques durant des décennies. Épaulée par deux collègues croates, Ankica Oros Srsen et Jakov Radovcic, et un professeur américain d'anthropologie à l'université de Kansas, David Frayer, elle a soigneusement étudié les échantillons portant des marques de coupes, de polissage et d'abrasion, à savoir les éléments suggérant que ces griffes  avaient été modelées pour être transformées en bijoux.

Les scientifiques n'ont pas pu établir si ces serres faisaient partie de colliers ou de bracelets. Ils assurent, en revanche, que les Néandertaliens avaient collectionné et modelé des griffes d'aigles et que celles exhumées à Krapina appartenaient à trois oiseaux.


Capacité de pensée abstraite des Néandertaliens

Par ailleurs, ces bijoux de Krapina viennent confirmer à leur tour plusieurs autres études selon lesquelles les Néandertaliens avaient la capacité de pensée abstraite, contrairement à une idée générale de notre époque les décrivant comme des "brutes" et "stupides". "Les Néandertaliens étaient dotées d'une culture symbolique quelque 80.000 ans avant l'apparition de l'homme moderne en Europe", dit Davorka Radovcic. "Je crois qu'ils admiraient les aigles. Ces bijoux sont un message. Nous ne savons pas ce qu'ils signifient, mais peut-être qu'ils voulaient ainsi  s'accorder les caractéristiques d'un aigle", ajoute-t-elle.

La découverte croato-américaine a aussitôt provoqué des réactions des pairs. "Elle révèle que les pratiques symboliques étaient ancrées dans les cultures matérielles des Néandertaliens avant ce que l'on pensait jusqu'à présent", dit l'archéologue italien Francesco D'Errico, chercheur au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) français, cité par la revue  Sciences et avenir.

Des griffes similaires, mais plus "jeunes" déjà découvertes en France et Italie

A ce jour, les plus anciens bijoux provenaient des sites préhistoriques découverts en Israël (Skhul et Qafzeh). Il s'agit de colliers de coquillages modelés il y a 110.000 ans par l'espèce dont l'anatomie était celle de l'homme moderne. Des griffes similaires à celles de Krapina avaient été découvertes sur plusieurs sites en France et en Italie, dont la plus ancienne, à Pech-de-l'Azé,  dans le sud-ouest de la France, est datée de quelque 100.000 ans.

Les Néandertaliens peuplaient pendant 250.000 ans certaines partie d'Europe, d'Asie centrale et de ce qui est aujourd'hui le Proche-Orient. Les raisons de leur disparition complète, il y a environ 40.000 ans, font toujours l'objet de débats. Selon certaines théories, des hivers extrêmement froids en sont la cause.  D'autres spécialistes croient qu'ils ont été surpassés par l'homme moderne  (Homo sapiens), plus intelligent et plus sophistiqué, qui avait investi le  territoire peuplé par les Néandertaliens en arrivant en provenance de ce qui est aujourd'hui l'Afrique.


 

Source : culturebox.francetvinfo.fr, le 23 mars 2015.

 

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Archéologie

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