La communauté juive à Dubrovnik

Publié le 20 Décembre 2011

Dubrovnik, perle de l'Adriatique


 

Près de la place centrale de l’horloge dans l’ancienne ville, une petite ruelle porte le nom de « žudiska Ulica », Rue aux Juifs. Raguse a connu une époque de prospérité et de croissance entre le 13e et le 16e siècles grâce au commerce avec les ports italiens et ceux de la mer Egée qui abritaient une importante population juive. Les Juifs furent ainsi « tolérés » comme « marchands itinérants » à Dubrovnik à partir de 1352, sans toutefois avoir le droit de s’y établir. Ce n’est qu’après l’expulsion des Juifs d’Espagne en 1492, qu’ils furent autorisés à résider dans l’enceinte de la ville.

 

En 1546, le périmètre du ghetto était limité à une seule rue, et fut élargi par la suite à deux autres artères voisines. Il y avait des portes en fer aux deux extrémités permettant le contrôle du trafic dans le ghetto. A noter que le nombre de Juifs n’a jamais dépassé les 250 sur une population totale d’environ 6.000 âmes. Aujourd’hui, la Croatie compte 2.500 Juifs, dont 1.500 à Zagreb. Les autres petites communautés se trouvent à Split, Osijek et Dubrovnik.

 

La plus ancienne synagogue séfarade en Europe

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/f/fd/%D7%90%D7%91%D7%99%D7%A9%D7%99_%D7%98%D7%99%D7%99%D7%9B%D7%A8_157.jpgC’est au deuxième étage, dans une maison étroite de style gothique datant du 14e siècle, et redécorée en style baroque au cours du 17e siècle, que se trouve la plus ancienne synagogue séfarade encore en activité. Quelque peu endommagée, la structure a résisté au tremblement de terre de 1683, aux deux guerres mondiales, au régime communiste et aux bombardements serbes des années 90. Les murs ont étés fraîchement repeints, les planchers poncés et vernis, le plafond d’un bleu azur est décoré avec une multitude d’étoiles en or. De lourdes tentures en velours marron formant un baldaquin au-dessus de l’arche recouvrent les fenêtres.


Derrière le rideau qui cache les portes incrustées, se trouvent plusieurs manuscrits sur parchemin, dont un est originaire d’Espagne. Soutenues par des chaînes, des lampes en bronze de style florentin contiennent de l’huile dans des coupes en verre, ressemblant plutôt aux lampes des églises ou des mosquées des Balkans. La plus importante œuvre d’art est un tapis de style maure datant du 13e siècle avec un dessin floral aux couleurs brillantes, sur fond sombre en soie. Certains affirment qu’il s’agirait d’un don de la Reine Isabelle à son médecin juif quand celui-ci fut contraint de quitter l’Espagne.


La partie réservée aux femmes a été agrémentée d’une galerie adossée au mur sud et en y incorporant une pièce du troisième étage du bâtiment adjacent. Un treillis décoratif la sépare de la salle de prière située en contrebas. L’accès à la galerie des femmes derrière les hautes grilles en bois se fait par la maison voisine, la maison d’Emilio Tolentino. Lorsque les nazis envahirent la ville, la famille Tolentino réussit à sauver une grande partie des objets en argent servant au culte.


L’armoire abritant traditionnellement les rouleaux de la Torah et les ornements est restée vide pendant des années, l’ancien président de la communauté, Michael Papo, ayant estimé qu’ils étaient mieux « conservés et protégés » par des Juifs croates exilés à New York que dans « une synagogue sans Juifs où ils risquaient d’être utilisés à des fins non religieuses ». Une bataille juridique s’ensuivit, avant que la Cour suprême ne décide finalement du retour des objets vers Dubrovnik.

 

« Ce n’est pas notre guerre »

Suite au déclin économique de la ville à la fin du 18e siècle, des restrictions furent imposées à tous les étrangers, y compris aux Juifs auxquels il fut interdit de faire du commerce. Ce n’est qu’avec l’arrivée en juin 1808 des troupes françaises de Napoléon, que ces restrictions furent levées. Dans une ordonnance promulguée par le général en chef  Marmont, il est dit que « toutes les lois de l’ancien gouvernement de Raguse qui restreignent les droits civils des Juifs dans ce pays sont abolies, ils jouissent des mêmes droits que les autres citoyens ».


Au cours des années qui suivirent la fin de la Première Guerre mondiale et l’intégration de la Croatie dans la République fédérative de Yougoslavie, le nombre de Juifs n’a cessé de diminuer. Au début de la Seconde Guerre mondiale, ils n’étaient plus que 87, principalement des Ashkénazes venus d’Allemagne, d’Autriche et de Tchéquie. La Croatie fut occupée en avril 1941 par les Italiens et administrée par Ante Pavelić . Les biens appartenant aux Juifs furent confisqués, mais les Italiens refusèrent de les déporter. Ce n’est qu’en novembre 1942 qu’ils cédèrent aux injonctions des nazis et que les Juifs furent internés dans l’île de Lopud, d’où ils furent déportés vers le camp de concentration de Hrab au nord de la Dalmatie, avec les autres Juifs de Yougoslavie; 27 d’entre eux périrent dans les camps de la mort.


En 1948, avec l’arrivée au pouvoir des communistes sous la direction du maréchal Tito, les Juifs émigrèrent vers Israël, à la fois pour des raisons économiques -confiscation de leurs biens- et religieuses. A l’instar des autres religions, il était en effet « mal vu » de fréquenter les lieux du culte, que ce soit des églises, des mosquées ou des synagogues.


Dernière péripétie de la Yougoslavie, la guerre qui fit éclater la Fédération. Comment les Juifs de Croatie l’ont-ils vécue ? « Ce n’est pas notre guerre » considérait une majorité de Juifs de la région. Mais les bombardements continus de la vieille ville par les Serbes -alors que ni les Turcs, ni aucun envahisseur ne l’avaient fait avant eux- seront mal vécus par l’ensemble des Croates, quelle que soit leur appartenance ethnique ou religieuse.

 

REPÈRES HISTORIQUES

 

1546 Début de la présence des Juifs à Dubrovnik, alors dénommée Raguse. 1622 Suite à une accusation de meurtre rituel, la majorité des Juifs fuient la ville pour s’établir à Florence et dans l’Empire ottoman. 1808 Conquête de la région par les troupes françaises de Napoléon. 1918 Dubrovnik fait partie du Royaume des Croates, Serbes et Slovènes. 1942-43 Occupation italienne et déportation des Juifs vers des camps de concentration. 1948 Arrivée au pouvoir des communistes sous la direction du maréchal Tito, exode vers Israël. 1963 et 79 Tremblements de terre. 1991-92 Guerre dans l’ex-Yougoslavie et bombardement de la ville par les Serbes. 1997 Rénovation de la synagogue.

 

Une femme, présidente de la Communauté

Après la rénovation de la synagogue en 1997 -notamment avec l’appui financier de deux philanthropes catholiques américains Otto et Jeanne Reusch-, c’est une femme, le Dr. Sabrina Horović, qui dirige la petite communauté, succédant à son père le Dr. Bruno Horović. « Les relations sont parfois tendues avec la communauté de Zagreb, principalement avec le rabbin loubavitch qui voit d’un mauvais œil certaines “libertés” prises par les Juifs de Dubrovnik en matière de prescriptions religieuses » confie-t-elle. « Il est probable que la présence d’une femme à la tête de la communauté ne soit pas faite pour leur plaire ».


En l’absence d’un rabbin attitré, le rabbin de Zagreb vient à l’occasion des fêtes y célébrer les offices religieux. Ni école juive, ni éducation juive institutionnelle, c’est aux parents (ou aux grands-parents) qu’incombe la transmission des connaissances juives. En été, les enfants sont inscrits dans des camps d’été, notamment en Hongrie.


Les Juifs sont principalement actifs dans les professions libérales. Le Dr. Horović est elle-même professeur en criminologie à l’Université de Sarajevo en Bosnie. Assez curieusement, peu vivent du commerce, les magasins d’or et de bijoux de la ville étant plutôt aux mains des Albanais.


S’il n’y a pas d’antisémitisme déclaré -les relations avec les voisins croates sont bonnes de l’avis de Sabrina Horović
-, il n’en reste pas moins vrai qu’il vaut mieux ne pas afficher ouvertement son appartenance juive. Comme elle l’affirme : « Si je visais une position importante dans le gouvernement ou dans l’administration croate, je devrais vraisemblablement abandonner mes fonctions de présidente de la communauté juive ».

 

 

Mardi 9 septembre 2008

 

Source : http://www.cclj.be/article/1/894

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Dubrovnik

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