L'Oncle Maroje

Publié le 18 Septembre 2011

L'Oncle Maroje

de Marin Držić

 

 

C'est à ses comédies, Skup (l'avare), Pomet (1540, et l'Oncle Maroje, inspirées de Plaute et de la Commedia erudita, que Marin Držić doit sa célébrité.

Cette dernière comédie, l'Oncle Maroje, mérite de nous retenir à double titre. Sur le plan littéraire, d'abord, car par son action, comme par ses personnages, elle nous offre dans un raccourci saisissant, la verve de Molière et la truculence de Rabelais. Mais aussi sur le plan politique, car son prologue donne à la pièce une signification nouvelle, qui explique la destinée unique de son auteur. L'action présente un négociant de Raguse, Maroje, qui, pour éprouver son fils Maro, lui confie 5.000 ducats : il ira acheter des tissus précieux à Florence pour les revendre à Sofia aux belles Ottomanes. C'était là un trafic tout à fait banal pour un Ragusain. Mais le jeune homme oublie sa mission. Il se dirige vers Rome, cité du plaisir, pour y entretenir la courtisane Laura. Son père, qui a eu vent de cette nouvelle destination, part à la poursuite de son fils, mais surtout de son argent. De son côté Péra, la fiancée de Maro, traverse elle aussi l'Adriatique, déguisée en homme, pour retrouver son fiancé volage. Ainsi on retrouve les traits essentiels de la comédie italienne, le père avare, le fils dépensier, des valets, à l'image de Scapin, serviteurs adroits de leur maître, le thème de la poursuite, des déguisements et même des masques. La pièce a été représentée à l'occasion des fêtes du Carnaval à Raguse.

Ces ressemblances ne doivent pas pourtant nous égarer. L'action principale et le cadre sont typiques de l'activité des commerçants de Raguse : Florence était un de leurs fournisseurs en draperies ; les personnages sont ragusains et les noms des valets sont parlants : Popiva, le valet de Maro, c'est le "buveur" ; Pomet-Trpeza, le valet d'Ugo, c'est le "vide-table". Enfin, Laura, la séductrice, n'est plus l'amante éthérée de Pétrarque (était-ce voulu ?) mais, bien en chair, avide d'argent, de parures et de bijoux, elle s'emploie, avec sa servante Petrunjela, à dépouiller Maro de ses ducats. De même, le plurilinguisme, qui caractérisera à la fin du siècle la comédie italienne, est ici naturel. Les protagonistes parlent le dialecte croate de Raguse, mais des scènes entières sont en vénitien, que tout le monde comprenait, et le latin, sentencieux ou biblique, cité par des demi-savants, devient vite latin macaronique. Marin Držić ajoute de nouvelles nuances, qui caractériseront chacun des personnages, selon sa provenance (ainsi l'Allemand Ugo), chacun écorchant à sa manière son propre langage. Vivement conduite, riche d'action et de caractères, cette pièce a su garder le meilleur de la comédie italienne pour devenir, avec un verbe tout rabelaisien, une pièce authentiquement slave.

 

Mais cette comédie vaut aussi par son prologue : c'est le nécromant Nez-Long (Dugi Nas) qui entreprend de raconter, fort innocemment, l'origine mythique des gens de bien (ljudi nahbil) et des gens de rien (ljudi nahvao) "soi-disant hommes". Comme Rabelais les enfants d'Antiphysis, ces "gens de rien" se sont répandus à travers le monde. Dans le Quart Livre, ils sont représentés par les "maniacles Pistolets, les enraigés Putherbes, les démoniacles Calvins" et fustigent l'intolérance, tant parisienne que genevoise. Chez Marin Držić, ces gens de mensonge, ces gens de rien, semblent désigner d'abord ces critiques pleins d'envie, ces gens qui se disent trois fois savants : ils se croient de vrais hommes, ils ne sont que des gens de rien.

Mais Nez-Long précise : "le Prologue est peut-être plus important que la comédie que vous allez voir, car vous savez maintenant qui sont les gens de bien [...] les hommes doux, bons et sages : eux prendront comme il faut ce que je vais leur montrer. Tandis que ces figures de pantins, dominés par l'envie, guidés par la sottise, singes, bossus, ânes, chèvres, perroquets, tous ces soit-disant hommes pesteront contre tout, disant du mal de tout, car de méchantes bouches ne peuvent sortir que de méchantes paroles".

 

Qui représentent ces hommes doux, bons et sages ? Les membres de la seigneurie de Raguse, peut-on penser ? Il était commode de leur adresser ce compliment, pour mieux fustiger ennemis et critiques ! Mais une série de lettres, découvertes par le slavisant Jean Dayre, envoyées quelques années plus tard à Cosme de Médicis, duc de Florence, font entendre un tout autre son. On voit en effet Marin Držić fomenter, de Florence où il se trouve "en voyage", un complot contre "les vingt monstres, désarmés et fous", que sont les oligarques de Raguse. "Raguse, écrit-il, est une cité prospère, plus forte que Rhodes ou Malte. Mais on ne pourra y pratiquer une politique sage et utile si le gouvernement ne change, si le duc de Florence n'y met la main. Car nous avons des gouvernants fous, qui se disent sages : ils sont des gens de rien, des incapables, et leur orgueil est insupportable"  toute la page serait à citer... Marin Držić ne reçut jamais de réponse à une si folle proposition. Mais ces lettres montrent bien que les "gens de mensonge", les "gens de rien" chassés des Indes antiques, c'était aussi les oligarques de Raguse. On ne s'étonnera pas si sa patrie lui fut fermée, et c'est à Venise, l'année suivante, en 1567, qu'il mourut en exil.

par Charles Béné, 

Source : Michel Bideaux, Les échanges entre les universités européennes à la Renaissance, Librairie Droz, 2003, pp. 274-275.

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Littérature et médias

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