L'homosexualité dans la République populaire de Croatie

Publié le 13 Janvier 2010

"Vous vous adonnez à la fornication contre nature qui sape les fondements mêmes de la Croatie socialiste"


Zagreb - En octobre 1948, le tribunal de district à Zadar avait condamné à une peine de prison comportant un travail obligatoire un agriculteur et marin âgé de 58 ans, originaire de Zaglav, parce que "à plusieurs reprises, au total environ vingt fois, durant plusieurs années, il s'est adonné à la fornication contre nature" et parce qu'il a porté atteinte aux organes du pouvoir populaire et à Tito en personne. Le juge avait estimé que l'homosexualité de l'accusé mérite dix-huit mois de prison, et que ce dernier représente "un danger social".

En février 1950, dans le premier grand procès intenté en Croatie contre un groupe d'homosexuels que nous révèlent les archives, sept Zagrébois furent condamnés pour s'être "livrés durant une longue période à des rapports sexuels avec toute une série de personnes masculines, principalement des jeunes, âgés de 16 à 21 ans" et de la sorte avoir commis un acte criminel contre la morale publique, puisque c'est ainsi que les Tribunaux qualifiaient alors les pratiques sexuelles entre individus de même sexe. Pour cette raison et plusieurs autres faits, allant de la revente de devises au commerce illégal, ils écopèrent d'une peine allant entre un an et demi et six ans selon les cas.

Le jugement montre clairement qu'il s'agissait d'un groupe d'amis et de connaissances dont l'âge variait : un employé chargé de la presse au ministère des Travaux publics de la République populaire de Croatie, un metteur en scène de 32 ans né en Suède, un responsable des ventes au ministère du Commerce, un perruquier originaire de Ribnjak, un traducteur de français âgé de 46 ans travaillant à l'Institut de l'édition de Croatie, un photographe d'âge moyen résidant dans la rue Amruševa. Ce qui, aujourd'hui comme alors, dans un contexte hétérosexuel ne serait rien d'autre que du batifolage, par exemple une invitation à converser sur un sujet d'actualité tout en prenant un verre, dans ce contexte gay était sévèrement et rudement qualifié de "méthodes éprouvées telles que la tentative d'obtention de boissons alcoolisées, par des paroles séduisantes, à l'occasion de quoi ils se sont principalement servis de théories de divers écrivains décadents".


"Assouvissement sexuel"

Leur mode de vie est traité de dégoûtant, leurs vues de pseudo-intellectuelles. L'affirmation des accusés selon quoi leur homosexualité est chez eux naturelle et innée s'oppose à l'expertise d'un psychiatre qui les affuble de divers diagnostics improbables et sortis du chapeau comme, par exemple, "homosexuel de naissance, psychopathe avec une homosexualité héritée, psychopathe de nature bisexuelle, psychopathe avec des manifestations sexuelles hétérogènes". Dans ce jugement des pratiques sexuelles tout à fait habituelles, que ce soit les caresses érotiques ou bien la pénétration, sont appelées "assouvissement sexuel".

Il reste que le crime exige une victime. Mais qui aurait bien pu être lésé dans cette affaire, si l'on admet que la rencontre sexuelle s'est produite d'un commun accord comme cela apparaît dans le document conservé aux Archives nationales à Zagreb parmi le fond de la Cour suprême de la République populaire de Croatie ? En tout état de cause pas l'un des partenaires consentants, mais plutôt l'Etat et la société toute entière que l'on considère comme les victimes de relations intimes privées.

Le juge avait tenu à souligner que leur comportement est "un grand danger social auquel est exposée notre jeunesse sur le plan spirituel et physique suite aux agissements non naturels, sexuellement détraqués, dépravés, et décadents de parasites sociaux tels que le sont les accusés". Dans cette législation périmée et cette pratique judiciaire désormais rejetée, cette soi-disante "fornication contre nature" était signalée comme un "danger social aigu pour le développement de la construction socialiste de notre pays". 

Le directeur du séminaire de l'évêché à Šibenik, un prêtre et chanoine de 47 ans, fut condamné au printemps 1948 pour avoir eu une série de relations sexuelles pendant tout un temps avec d'autres adultes homosexuels, et cela à l'intérieur d'espaces religieux (dans le séminaire des élèves et dans sa chambre). Toutefois, en abusant de sa position, il avait commis d'autres actes paillards sur les séminaristes confiés à ses soins.


Le cercle gay de Šibenik

Compte tenu de cette seconde circonstance il fut condamné à une peine totale de douze ans. Dans ce même procès contre les homosexuels de Šibenik furent également condamnés un habitant de Novigrad, âgé de 23 ans, travaillant au Commandement du Génie militaire et domicilié à Zagreb, place Svačićev, ainsi qu'un commerçant et sacristain à l'église sv. Jakov, chacun à cinq années de réclusion, parce qu'ils s'étaient souvent rencontrés dans un atelier de cordonnerie et y avaient créé un petit cercle pour les gays de Šibenik.

Un quatrième accusé, un peintre en bâtiment qui connaissait les trois individus précités, qui savait où les trouver et à quoi ils s'adonnaient, mais sans les avoir dénoncés à la police, s'en sortira avec une peine plus clémente : six mois de travaux de redressement. Le tribunal avait établi que le prêtre et le sacristain étaient très proches, des amants occasionnels semble-t-il. Le juge, de même que dans d'autres procédures similaires, avait estimé que ces actes représentent "un danger social" et il avait insisté sur la nécessité que soient éradiqués de tels "vices", compte tenu de ce qu'ils sont "indissolublement liés à une société exploitante putréfiée qui par intérêt pour ses profits crée des dégénérés, des ivrognes et des fornicateurs".


Injection de poisons 

L'homosexualité est considérée comme le produit bourgeois et décadent du capitalisme perverti, une relique du passé. Or, dans la société socialiste, seuls les prêtres et les intellectuels décadents, la classe bourgeoise, pouvaient encore y être enclins, mais en aucun cas la jeunesse et les travailleurs sains et progressifs. Le procès à l'encontre du prêtre de Šibenik correspondait très bien au climat anticlérical d'alors : "les accusés - selon les termes du jugement - se révèlent être les représentant des restants de cette société vieillie, putréfiée, immorale, qui aujourd'hui encore tente, sans aucun sens de la responsabilité, d'injecter du poison dans un organisme national sain, par lequel leurs semblables ont empoisonné le peuple des années durant". 

Les accusés sont qualifiés d'homosexuels audacieux et incorrigibles. En revanche, pour le jeune de Novigrad il est dit qu'il a commencé à se comporter de la sorte car il est tombé "victime d'une société pervertie", non seulement de quelques cercles établis en Dalmatie mais aussi de marins américains qu'il avait fréquentés un certain temps, l'un d'entre eux lui ayant envoyé une lettre d'amour en provenance des USA que ce dernier, par vantardise, avait exhibée à Šibenik. Nous pouvons imaginer quel genre de drames personnels se déroulèrent en détention provisoire et dans le prétoire, débouchant parfois sur une issue fatale : le sacristain de Šibenik en avril 1950, moins d'un an après que fut prononcé la condamnation, mis fin à ses jours en prison.

A Zadar, en 1948, un homme avait écopé de deux ans et demi de prison après qu'il eut été établi que pendant une vingtaine d'année il avait été en liaison avec une personne du même sexe. Un jugement datant de 1950 a également été trouvé dans lequel, outre des délits mineurs pour escroquerie et vol, quatre femmes d'Osijek, des couturières employées dans une coopérative, sont condamnées pour amour lesbien.

Les accusés et accusées dans les jugements jusqu'ici révélés portant sur la période 1947-1952 tentèrent de se défendre de diverses manières, en niant complètement ou en prétendant que l'homosexualité ne devrait pas faire l'objet de poursuites, qu'il s'agit d'un phénomène normal que certains scientifiques de l'époque ne considèrent pas punissables, à tel point qu'en Yougoslavie aucune poursuite judiciaire n'avait encore été prévue pour la dénommée fornication contre nature.

Effectivement la Yougoslavie reconstituée avec le Parti communiste à sa tête faisait face à une sorte de vide juridique. Après la guerre avait été votée une loi qui abolissait les dispositions légales des régimes précédents à chaque fois qu'elles s'opposaient aux acquis de la lutte de libération nationale et à la révolution, en d'autres termes au nouveau système idéologique. Le nouvel État pendant tout un temps encore, jusqu'en 1951, se retint de passer un nouveau Code pénal en vue de spécifier les diverses peines et infractions.

En matière juridique le modèle soviétique était de mise. Comme on peut le lire à partir des jugements cités, le communisme regardait l'homosexualité comme "une aberration bourgeoise" et "un phénomène contre révolutionnaire" dangereux pour la société socialiste. En URSS l'homosexualité avait de nouveau été criminalisée en 1934, si bien qu'à l'époque des idées et projets staliniens sur "la naissance du nouveau citoyen soviétique" avait été introduite une peine allant de trois à cinq ans suite à la même réforme qui avait à nouveau interdit l'avortement.

En Yougoslavie on interprétait avec une grande subjectivité "l'atteinte à la morale publique", de même que l'on se référait au précédent Code pénal du Royaume de Yougoslavie qui prévoyait jusqu'à cinq ans de prison en régime sévère. L'Assemblée fédérale finit par prévoir en 1951 dans le Code pénal qu'en vertu de l'article 186 "la fornication contre nature entre des personnes de sexe masculin est passible pour l'auteur des faits de la réclusion pouvant aller jusque deux ans".


Abandon du péché

Cependant, la Yougoslavie socialiste n'était nullement une exception à cette époque lorsqu'il s'agissait de criminaliser l'homosexualité, pas plus que cela n'était une spécificité de l'idéologie communiste. Dans le droit pénal européen on note deux grandes vagues où sont réprimées "la sodomie" et "la fornication contre nature" : au Moyen Âge lorsque les conceptions religieuses y voient un péché et à l'époque moderne, en particulier au 19ème siècle, lorsque le concept d'homosexualité apparaît pour la première fois, permettant ainsi de taxer certaines caractéristiques négatives imprécises, que ce soit une santé chancelante, un nez bizarre ou encore le penchant pour la boisson, ou même des inventions sur les relations difficiles avec la mère.

Aujourd'hui nous parlons des gays et des lesbiennes comme de personnes avec une identité sexuelle construite de la sorte et de l'homosexualité comme de l'une des variations possibles de la sexualité humaine.

La morale bourgeoise du 19ème siècle et d'une partie du 20ème avait traité l'homosexualité avec une sévérité particulière, du moins en public. Elle était ordinairement vue comme condamnable sur le plan social, importée de pays étrangers, liée à des "cercles décadents" car communément perceptible dans la société intellectuelle et aristocratique, même si, bien entendu, elle avait existé partout, à toutes les époques historiques et parmi toutes les classes et groupes sociaux. C'est ce qui transparaît notamment au travers de quelques exemples en Croatie remontant à une soixantaine d'années. La différence réside uniquement dans la façon où les normes dominantes d'ordre idéologique, social et juridique appréhendaient l'homosexualité.


Une réhabilitation tardive

Ainsi, pour ne s'en tenir qu'au territoire croate, nous voyons par exemple que le Statut de Šibenik datant de 1608 énonce que : "Nous voulons, en revanche, que les sodomites ou ceux qui dissimulent le péché contre nature, soient brûlés sur le feu ou se consument jusqu'à ce que mort s'ensuive", tandis que les Statuts de Korčula datant du XIIIe siècle ou de Lastovo du XIVe siècle ne stipulent rien de tel. Dans le premier Code pénal moderne croate introduit sous le ban Mažuranić en 1897, il est stipulé que : "La fornication contre nature, c'est-à-dire entre personnes de sexe masculin, ou entre un homme et un animal, crée un crime et est passible des travaux forcés jusqu'à cinq ans ou de la prison pour par moins d'un an".

Par conséquent, la fornication contre nature dans la République populaire de Croatie n'avait rien de nouveau. La nouveauté se produit en 1977, lorsque l'on adopte le nouveau Code pénal de la République, plus exactement lorsque la majeure partie du droit pénal de la fédération devient du ressort de la Croatie. Depuis lors, la République populaire de Slovénie, la République populaire de Croatie, la République populaire du Monténégro et la Province socialiste autonome de Voïvodine cessèrent de prévoir des peines pour l'amour homosexuel.

Les personnes qui en Croatie et ailleurs furent sanctionnées jusque là comme des criminels en vertu de ces dispositions, bien qu'il n'y ait jamais eu de véritable victime, méritent aujourd'hui que l'histoire s'intéresse à elles ou du moins qu'elles soient symboliquement réhabilitées par la société.

Par Franko Dota

Source : jutarnji.hr, le 9 janvier 2010.

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Dissidents et persécutés

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