L'arsenal ragusain

Publié le 6 Avril 2013

Un arsenal précieusement dorloté

 

 

 

L'arsenal constituait le point névralgique du port, et la plupart des mesures votées dans les conseils concernant le port étaient liées directement à sa construction ou à son entretien. Les trois arcs qui limitent aujourd'hui l'espace du café-terrasse donnant sur le vieux port, sont les seules traces de l'arsenal qui occupait rigoureusement le même emplacement au cours du Moyen Âge. Au mois d'août 1345, le Sénat décida de fortifier l'arsenal, mesure renouvelée en 1364, le recteur de la ville étant chargé de couvrir les frais de l'opération. Les mesures s'intensifièrent au Xve siècle. En 1412 le Petit Conseil statua à nouveau sur la construction de l'arsenal en apportant un certain nombre de détails : il était précisé que la largeur de chacun des arcs de l'arsenal devait être de douze coudées (approximativement 6,12 m). Le conseil prévoyait la construction de trois cales, sous trois arcades, séparées par des murs latéraux. Le souci constant du gouvernement était d'écarter tout danger de ces lieux sensibles de la ville. En 1420, il décida de faire clore les arcades de l'arsenal en construisant un mur de petite épaisseur jusqu'à la hauteur des piliers qui soutenaient les arcs. Nous sommes partiellement informés sur les prix de ces constructions. Une ou deux exceptions permettent d'entrevoir l'ordre de grandeur : en 1425, pour la construction de deux arcs de l'arsenal (il s'agissait apparemment d'un remplacement), l'Etat dut débourser la coquette somme de 1000 hyperpères (375 ducats vénitiens, suivant le cours de l'époque).

 

Tout au long du Xve siècle, l'intérêt des Ragusains pour leur arsenal ne cessait de croître en même temps que l'importance de leur marine et le volume de leurs échanges commerciaux. A cette époque cependant, les menaces pour la ville ne venaient pas uniquemement de l'arrière-pays. Venise, à nouveau maîtresse de l'Adriatique au Xve siècle, après une éclipse de plusieurs décennies suite aux guerres vénéto-génoises et vénéto-hongroises du XIVe siècle, faisait de son mieux pour détourner le commerce ragusain au profit d'autres ports de l'Adriatique qu'elle contrôlait directement, en particulier Cattaro (Kotor) au fond du golfe du même nom, et Split. D'autre part, les pirates catalans, originaires de Sicile ou des ports de l'Italie du Sud et bénéficiant souvent d'une complicité des autorités du royaume de Naples, venaient inquiéter les Ragusains jusqu'aux pieds des murs de la ville. Les représailles ragusaines n'étaient pas toujours efficaces, d'autant plus que les Catalans jouissaient de puissantes complicités au sein de leur nombreuse colonie, constituée essentiellement de marchands de laine ibérique à Dubrovnik. C'est certainement suite à une attaque des pirates catalans contre un navire ragusain, en 1426, que les autorités de la ville décidèrent de piéger dans le port un navire marchand catalan qui approchait de la ville. Peine perdue, car du haut des murs, alors que le navire catalan se trouvait peut-être encore à la hauteur de l'île de Lopud, un marchand catalan et non des moindres, qui jouissait de l'hospitalité ragusaine, lui fit signe, torche à la main, de rebrousser chemin. Cette complicité valut au marchand un mois de prison ferme dans les geôles ragusaines pour entrave aux mesures du gouvernement.

 

Les menaces qui planaient au Xve siècle incitèrent les Ragusains à redoubler de vigilance. En 1436, de nouvelles mesures furent prises pour fermer l'arsenal face au port. Un nouveau dispositif fut mis en place. On fit enfouir de grosses pierres taillées sous les pilastres qui soutenaient les arcs de l'arsenal et sous le niveau de la mer dans le prolongement des plans inclinés le long desquels glissaient les embarcations lors de la mise à la mer. Les pierres étaient échancrées sur toute leur largeur. Entre les pilastres, à la hauteur, des chapiteaux qui soutenaient les arcs, on inséra des poutres en bois elles aussi échancrées sur leur surface intérieure, de manière à ce que les deux échancrures, celles de la pierre inférieure et celle de la poutre supérieure, correspondent parfaitement. Des poutrelles verticales furent ensuite insérées entre les deux échancrures, en nombre suffisant pour clôturer toute la surface entre les pilastres allant des poutres supérieures horizontales jusqu'aux pierres enfouies sous le niveau de la mer. Pour empêcher tout déboîtement des poutrelles verticales, la première et la dernière poutrelle dans la rangée furent munies de serrures dont les clés furent soigneusement gardées au même endroit que les clés des tours du port. Le dispositif de 1436 évoque la nécessité de creuser le mur qui séparait l'arsenal des offices de la douane du sel à l'intérieur du périmètre urbain, car la poupe de la nouvelle galère en cours de construction dans l'arsenal dépassait de deux coudées la longueur de la cale et empêchait la fermeture de l'arsenal du côté du port en cas de besoin. Accessoirement, nous apprenons que, lors de la construction, la galère était posée sur la cale, la proue tournée vers le port, contrairement à la position du navire dans le chantier naval moderne. Au cours de la même année il fut décidé que la porte de l'arsenal, probablement celle qui permettait l'accès depuis l'intérieur du périmètre urbain, serait munie d'une serrure afin qu'elle puisse être fermée à clé tous les jours entre la troisième cloche du soir et l'Ave Maria du matin. Durant la journée la clé devait être déposée auprès du recteur de l'arsenal.

 

 

 

Source : Nenad Fejic - Construire et contrôler : le gouvernement de Dubrovnik (Raguse) face au défi de la construction et de la protection des infrastructures portuaires (XIVe-XVe siècles)

 

http://www.persee.fr/

 

 


Rédigé par brunorosar

Publié dans #Dubrovnik

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