Jean Baptiste Lalangue

Publié le 7 Octobre 2010

Vie et oeuvre de Jean Baptiste Lalangue

 

 

Les scientifiques des états de Belgique, des Pays-Bas et du Luxembourg, formant actuellement le Benelux, sont d'une grande importance dans l'histoire des sciences. Ils ont apporté leur contribution particulière à la médecine au XVIIIe siècle qui est promue à partir de Hermann Boerhaave (1668-1738), appelé aussi "totius Europae praeceptor". Les circonstances religieuses de ce temps-là permettaient à quelques-uns de travailler en Belgique ou aux Pays-Bas, mais certains devaient partir dans d'autres pays. L'un de ceux-ci était Gerhard van Swieten (1700-1772), disciple de Boerhaave, qui étant catholique ne pouvait pas trouver de travail. L'impératrice Marie-Thérèse l'appela à Vienne, car la Belgique faisait alors partie de l'Autriche. Van Swieten réorganise l'hygiène publique, édite son fameux „Normativum sanitatis", perfectionne le travail à la Faculté de Médecine où naît ,,l'école viennoise". Pour activer la réorganisation de l'hygiène publique dans les provinces, il envoie en Croatie son protégé et compatriote Jean Baptiste Lalangue.

La situation était alors très grave en Croatie, car elle devait, comme „Antimurale Christianitatis", défendre l'Europe contre les invasions constantes des troupes plus ou moins nombreuses de l'armée turque, de même que contre la propagation des maladies contagieuses. Il fallait aussi fournir des troupes pour les guerres qu'on menait en Europe, où l'Autriche prenait une large part. Les féodaux exploitaient leurs serfs et par conséquent toute cette population vivait dans un état misérable. Dans ces circonstances, il fallait réorganiser l'hygiène publique et pour atteindre ce but il fallait améliorer la situation économique en général. Van Swieten confia ce devoir à Jean Baptiste Lalangue ; celui-ci y réussit entièrement et la médecine en Croatie lui en est obligée.

La biographie de Jean Baptiste Lalangue est modeste au début. Il est né le 27 Avril 1743 à Matton dans la famille du meunier Henri et de Catherine née Lhommel. Il se décide pour les études de médecine et se fait immatriculer à la Faculté de Médecine à Vienne. Son compatriote G. van Swieten lui accorde des subsides et Jean Baptiste Lalangue l'aide dans son travail. Lalangue lui-même nous fournit des renseignements sur cette époque dans son oeuvre Medicina ruralis. Il soutient sa thèse de doctorat „Dissertatio inauguralis anatomica neurologiam sistens" (2) et obtient le titre de docteur en 1770. Sa thèse traite de l'anatomie du système nerveux périphérique. Il travaille d'abord dans ,,L'hôpital espagnol" à Vienne, et comme une épidémie de typhus se propage (il n'est pas certain si c'était le typhus abdominalis ou exanthematicus), il tombe malade. Ensuite il est nommé assistant principal d'Henri Collin. Il semble que déjà à l'époque l'impératrice Marie-Thérèse et l'empereur Joseph II lui portaient de l'intérêt, très probablement par l'intermédiaire de G. van Swieten. Et quand le bân croate, comte F. Nadazdi, pria la cour de Vienne de lui recommander quelqu'un pour son médecin ordinaire, on porta le choix sur J.B. Lalangue.

En 1771 déjà le docteur Lalangue se trouve à Varaždin en fonction de médecin ordinaire du bén Franjo Nadazdi ; car à ce temps-là le bân résidait dans cette ville et l'assemblée nationale de Croatie y tenait séance. C'était donc la capitale de Croatie et de Slavonie. Le 23 Avril 1776 il y devient citoyen et on l'inscrit dans l'Album Civium. En 1776 il se marie avec Joséphine Dellbar, sa compatriote de Marchienne au Pont (Belgique). En 1777 une fille lui est née, mais elle meurt bientôt de diphtérie.

Van Swieten a réservé à Lalangue le rôle de réaliser ses réformes ; ainsi déjà en 1772 il est à Varaždin médecin du bân, donc protomedicus pour toute la Croatie et physicien de la circonscription du župan. Il était partisan du progrés, des idées libérales de son époque et surtout pétri d'idées humanitaires pour aider le peuple qui se trouvait dans des conditions bien misérables. C'est pourquoi il considéra indispensable non seulement d'organiser l'hygiène publique mais aussi de façonner la culture du peuple et de le consolider du point de vue économique. Ainsi il se mit à écrire des livres très importants et devint ainsi l'auteur des premières oeuvres de médecine originales en langue croate. Son premier livre est „Medicina ruralis illiti Vrachtva ladanyszka" („Medicina ruralis ou Traitement à la campagne") en langue croate, imprimé à Varaždin en 1776 dans l'imprimerie Trattner (3). Lalangue a écrit cette oeuvre déjà en 1774 en langue latine, et le franciscain Edmund Platušić l'a traduite en croate. L'oeuvre connue de Tisso „Avis au peuple sur sa santé" lui a servi de modèle, une oeuvre presque exclusivement à l'intention des paysans et des pauvres, contenant des instructions pour la préservation de la santé et le traitement.

La matière de son livre est répartie en une Préface et 31 Chapitres. Dans la préface il décrit son enfance, ses études et la protection de G. van Swieten, l'influence de Boerhaave sur sa formation médicale, et surtout il cite les livres pharmacologiques de Anéun Störck dont il se servait et les oeuvres d'Henri Collin. On y trouve la dédicace à son bienfaiteur le bân comte Franjo Nadezdi. Dans ses études il se servait aussi des livres des médecins d'autres pays, surtout de ceux des Pays-Bas. Ensuite il passe à l'élaboration de la matière ; ainsi, dans la première partie, il parle du pouls, de la respiration, de la peau et des maladies en général. Dans la deuxième partie il décrit les causes qui amènent de nombreuses maladies chez les paysans — travail, habitation, alimentation, saleté, alcoolisme etc. Le troisième chapitre contient des instructions pour le traitement ; dans les chapitres suivants il traite les différentes maladies et leurs symptômes et il indique les remèdes pour leur traitement.

Ce sont surtout des plantes médicinales. Pour qu'on puisse les utiliser, l'auteur donne des instructions détaillées concernant le temps de la cueillette, les parties correspondantes des plantes, la manière de les sécher et leur utilisation. Les noms des plantes sont indiqués en croate, en latin et en allemand et par conséquent ce livre représente la source de la nomenclature croate des plantes médicinales. L'auteur donne aussi des recettes pour la préparation de divers remèdes comprenant des ingrédients à base des plantes médicinales. Pour mieux aider les gens incultes, il les convie, surtout les femmes et les prêtres, à venir chez lui pour s'informer. Il est intéressant de noter qu'il indique aussi comment répondre aux questions d'un médecin quand il prend des données pour dresser l'histoire d'une maladie. Quoi qu'il en soit, son livre aidait les gens du peuple à combattre les maladies, même si, illettrés, ils éprouvaient des difficultés à s'en servir. En tout cas, ce livre a joué son rôle historique.

Comme partout dans les pays arriérés, la mortalité des nouveau-nés était grande — résultat du manque d'hygiène et de l'incompétence des sages-femmes. C'est pourquoi Lalangue pensait qu'il fallait écrire des instructions pratiques à l'intention des femmes évoluées et des sages-femmes en particulier. Ainsi se mit-il à écrire une oeuvre populaire „Brevis institutio de re obstetritia illiti kratek navuk cd mestrie pupkorezne" („Brevis institutio de re obstetritia ou brève instruction pour l'art des accouchements"), imprimée en 1777 chez Trattner à Zagreb (4). Il dédie ce livre à la comtesse Eleonora von Eszterhaz en témoignage de sa perpétuelle reconnaissance. En bon latiniste il l'écrit en latin, et le franciscain Eugen Klimpacher le traduit en croate.


Les instructions sont minutieusement décrites et commencent par celles sur l'anatomie ; l'auteur parle de la conception, il dit tout de l'accouchement en différenciant l'accouchement normal du difficile ; il décrit le traitement du placenta, les soins de l'accouchée et du nouveau-né, la nourriture, les médicaments, le régime d'hygiène, l'allaitement. Tous les termes sont écrits en croate et en allemand, car la terminologie allemande était assez courante dans la pratique de chaque jour. Les médicaments mentionnés dans le texte et qu'on emploie régulièrement à l'accouchement sont élaborés séparément. Y sont compris la camomille, la  mauve (Althaea officinalis), la manne, la rhubarbe (rheum, Radix rhei). Dans ce livre l'auteur invite aussi les femmes venant à Varaždin à lui rendre visite, pour le consulter au sujet des problèmes qu'elles rencontrent. Il tâche de former un nombre suffisant de sages-femmes censées travailler dans la région de Varaždin.

La troisième oeuvre de Lalangue est de caractère scientifique, car il y décrit les sources minérales du royaume de Croatie et plusieurs de l'Hongrie. ,,Tractatus de aquis medicatis regnorum Croatiae et Sclavoniae illiti izpiszavanye vrachtvenih vod horvatzkoga i slavonzkoga orszaga" („Tractatus ... ou description des eaux médicinales des royaumes de Croatie et de Hongrie") est imprimé à Zagreb chez Trattner en 1779 (5). C'est la première oeuvre de ce genre en langue croate. Lalangue l'écrit en latin, de même que ses oeuvres précédentes, et le franciscain Eugen Klimpacher la traduit en croate. Elle comprend les descriptions des sources minérales en Hongrie : Püret, Pey et Rabki et celles de Jamnica, Kamena Gorica, Kamensko, Lasina, Rogatec, Sveta voda, Slavetić, Tuheljske toplice, Varaždinske, Daruvar, Lipik, Krapina, Stubica, Topusko en Croatie et en Slavonie.

 

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Dans son étude il se servait des analyses faites par le docteur Hirko Crantz, professeur à Vienne. Lalangue lui envoyait les échantillons d'eau qui étaient embouteillés et emballés selon les règles prescrites, et il recevait les résultats des analyses. Il publie aussi les données complètes sur les sources, et, ce qui est très important, il en donne l'indication médicale, par quoi il a élevé les études de la balnéothérapie à un plus haut degré. Il s'efforce à ce que dans chaque station balnéaire se trouve une personne qualifiée, en général un chirurgien (ranarnik). Il a réglé la question de la phlébotomie qu'on put dorénavant pratiquer sous certaines limitations.

L'année 1784 est connue, outre la misère générale, par la grande famine. Cela a poussé Lalangue à écrire, cette fois en langue croate directement, une oeuvre sur la culture et la consommation des pommes de terre. Cette petite oeuvre est intitulée „Nachin jabuke zemelyzke szaditi y na haszen obternuti i za volyu polyakov Horvatzkoga orszaga ochituvan" („Manière de planter les pommes de terre et de les utiliser, expliquée à l'intention des paysans du royaume de Croatie"). Le livre est imprimé à Zagreb en 1788 (6). Dans la préface, l'auteur constate qu'en Europe on a déjà considérablement commencé à cultiver et utiliser comme aliment les pommes de terre et il donne aussi leur nom allemand, Grundbirne. On connaissait déjà la culture des pommes de terre dans nos régions. L'écrivain constate qu'en Styrie on cultivait les pommes de terre dès 1784 et que le physicien de la ville d'Osijek, le docteur Krčelić, avait écrit ou traduit un livre semblable traitant de la culture de ce nouvel aliment.

Pour ces raisons Lalangue compose ce livret contenant les instructions sur la qualité du terrain, le temps et la manière de la plantation, en établissant un parallèle avec la culture du maïs qui était répandue. Il décrit les avantages des pommes de terre, il donne des recettes pour la préparation des mets divers et souligne l'importance des pommes de terre dans l'alimentation. Il mentionne sa conversation avec un ami belge, lequel lui décrivait tout ce à quoi pouvait servir les pommes de terre. En d'autres endroits il donne des informations sur la Belgique et les Pays-Bas ; et comme sa femme était originaire du Luxembourg, tout cela prouve qu'il entretenait toujours des liens avec son pays natal. En Croatie on notait un retard dans la culture des pommes de terre qu'on cultivait beaucoup ailleurs, et plus spécialement en France.

La caractéristique principale du docteur J.B. Lalangue est qu'il ne tâchait pas seulement d'améliorer la protection contre les maladies dans la classe supérieure mais qu'il s'efforçait d'aider ceux qui en avaient le plus grand besoin. C'étaient les paysans et les pauvres ; c'est pour eux qu'il écrit ses instructions et il se mit à leur disposition pour en leur donner d'autres. Sachant que sans une alimentation suffisante il n'y a pas de médecine, il tâcha d'introduire les pommes de terre comme un nouvel article alimentaire. Pour pouvoir réaliser ce qu'il s'était proposé, il se servait d'une langue qui lui était étrangère et difficile au commencement. Plus tard il l'a maîtrisée et par conséquent il est l'un des écrivains des premières oeuvres de médecine originales en langue croate. Les Croates le tenaient en grande estime et durant sa vie lui rendirent les honneurs, tandis que les historiens lui réservent une digne place dans l'histoire de la médecine non seulement croate mais universelle.

LITTERATURE


(1) M.D. Crmek : Hrvatska bibliographia , Bibliographia medica Croata, Zagreb 1955.
H. Tartalja : L'Histoire de la pharmacie en Yougoslavie et sa situation actuelle. Zagreb 1959.
L. Thaller : Provijest medicine u Hrvatskoj i Slavoniji. Zagreb 1927.
M.D. Grmek : Jean-Baptiste Lalangue, ein Luxemburger, Begründer der medizinischen
Literatur im kroatischer Sprache. Séparât 1952.
M.D. Grmek : O mestriji pupkoreznoj. Zagorski kolendar 1959. Zagreb.
M. Metzger : Lanague o nasim kupalistima. Farmaceutski glasnik, Zagreb 11, 1955.
str. 345.350.
(2) Au frontispice „Luxemburgensis antiquissimae et celeberrimae Aureo-Montanae Fundationis
alumnus".
(3) Joannis Bapt. Lalangue, Belgae Luxemburgensis, medicinae doctoris, artis obstetritiae
magistri, suae excellentiae banalis una, et inclyti comitatus Varasd. Medicis. Medicina
ruralis illiti Vrachtva ladanyszka za potrebocou musev y sziromakov Horvatsckoga orszaga
y okolu nyega, blisnesse meszt. Varazdin 1776.
(4) Brevis institutio de re obstetritia illiti kratek navuk od mestrie pupkorezne, za potrebochu
muskeh y sziromaskech ladanszkeh sen Horvatczkoga orszaga y okolo nyega
blienesseh sztrankih.
(5) Tractatus de aquis medicatis regnorum Croatiae et Sclavoniae illiti izpiszavanye
vrachtvenih vod horvatzkoga y slavonzkoga orszaga y od nachina nye vsivati za potrebucho
lyudih.
Il y a encore un livre semblable pour la Hongrie : Munkaja a magyarorszagi orvosvizekrol,
es a betegsegekben azokkal valo elesznek szabott modjairol. A szegenyeknek krdvekert.
Nagy - Karoly, nyom. A. Karolyi betuvel J Kleman altal, 1783.
(6) J.-B. Lalangue : Nachin jabuke zemelyszke szaditi y nye na haszen obernuti za
volyu polyakov Horvatzkoga orszaga ochituven. Vu Zagrebu pritozkan pri Josefu Karolu
Kotsche 1788.

par le Prof. Dr. H. TARTALJA

 

Source : http://kringgeschiedenis.kava.be/SCANS/1976%20farmaceutisch%20tijdschrift%20voor%20belgie.pdf [document pdf]

Rédigé par brunorosar

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