Ivica Buljan

Publié le 17 Février 2012

Ivica Buljan

 

 

1. Biographie

 

Né en 1965 à Sinj, Ivica Buljan, a fait des études de Lettres Modernes, de Littérature comparée et de Sciences politiques, à l'Université de Zagreb.
Il fut directeur du Théâtre National de Croatie à Split de 1998 à 2002.
En 2002, il fonda sa propre compagnie, Novo kazali
šte.
En 2003, il a créé le Festival International de Théâtre à Zagreb qu'il dirige encore aujourd'hui.
Le Festival invite des artistes comme Robert Lepage, Eimuntas Nekrosius, Luc Bondy, Josef Nadj, Piotr Fomenko, Thomas Ostermeier, Rimas Tuminas, Rezo Gabriaze, Eugenio Barba, Peter Brook, Krystian Lupa, Lev Dodin, Jan Fabre, Joel Pommerat, Arpad Schilling, Oskaras Korsunovas, Pippo Delbono, Luk Perceval, TG Stan, Wajdi Mouawad...

 

Les spectacles d’Ivica Buljan ont été présentés dans de nombreux pays et lors de festivals internationaux (Italie, Autriche, Allemagne, France, Pologne, Hongrie, Grande-Bretagne, Suisse, Espagne, Portugal, Belgique, Russie, Iran, Venezuela, Colombie, Grèce, Egypte, Cuba, Bosnie et Herzégovine, Serbie, Bulgarie...)

 

Il est le lauréat des prix : "Petar Brečić" pour les activités d'écriture théâtrale (1998); "Dubravko Dujšin" pour le meilleur spectacle en Croatie (1997) ; "Peristil" pour le meilleur projet de recherche théâtrale (2001) ; Grand Prix pour le meilleur spectacle dans le cadre du festival Borštnikovo srečanje en Slovénie (2003 et 2007) ; Prix européen pour le meilleur spectacle dans le cadre du festival Actores en Slovaquie (2004) ; Lion d’or pour le meilleur spectacle dans le cadre du festival Lion d’or à Umag (2005 et 2006) ; Médaille de La Havane (2005), Prix Villanueva pour le meilleur spectacle présenté à Cuba (2005)…

 

Ivica Buljan a édité une monographie sur Dunja Vejzović en 2003 et une "Anthologie de la dramaturgie contemporaine française" en 2006.

 

Il a traduit en croate Le nom sur le bout de la langue de Pascal Quignard, Roberto Zucco, Dans la solitude des champs de coton, Sallinger, Le procès ivre, Combat de nègre et de chiens de Bernard-Marie Koltès…

 

Il a mis en scène : Le nom sur le bout de la langue de Pascal Quignard (1995), Phèdre de Marina Tsvetaeva (1996), Pylade de Pier Paolo Pasolini (1997), Retour au désert de Bernard-Marie Koltès (1999), Oedipe de Sénèque (2001), La Nuit juste avant les forêts de Bernard-Marie Koltès (1999), Blanche neige de Robert Walser (2002), Medée Materieau de Heiner Muller (2003), Combat de nègres et de chiens de Bernard-Marie Koltès (2004), Le jour des meurtres dans l'histoire d'Hamlet de Bernard-Marie Koltès (2004), Drames des princesses d’Elfriede Jelinek (2005), Mais ne te promène pas donc toute nue de Georges Feydeau (2005), La marche de Bernard-Marie Koltès (2005), L’une et l’autre de Botho Strauss (2006), Les Nobles Glembay de Miroslav Krleža (2006), Oedip de Ivo Svetina (2006), Quartett de Heiner Muller (2007), Porcherie de Pier Paolo Pasolini (2007), Gatsby Le Magnifique de F. Scott Fitzgerald (2007), La chair fraiche de Hervé Guibert (2007), Madame de Sade de Yukio Mishima (2008). Créations de théâtre musical et de chorégraphie Bas beton (1999). Jazz (2004), Europe (2005), Le petit poisson de Pier Paolo Pasolini.

 

Créations de performance Comment faire un bloc de Joris Lacoste, Genes 01 de Fausto Paravidino (2006), Jackie d’ Elfriede Jelinek (2008). Ivica Buljan a dirigé des stages principalement consacrés à la question de la présence de l’acteur : en Croatie, Slovénie, Belgique, France, Russie, Espagne, Italie, au Théâtre La Mamma de Ellen Stewart, à La Comédie de Saint-Etienne.

 

 

Source : http://www.theatre-contemporain.net/biographies/BULJAN-Ivica/presentation/

 

 

 

 

 

 

 

2. Entretien

 

Ivica Buljan, le théâtre comme antidote contre nos psychoses

 


Le metteur en scène Ivica Buljan, connu pour son engagement, vient de prendre la tête de la programmation du Théâtre national de Zagreb (HNK). Son objectif : mettre l’accent sur la « création vivante » plutôt que la « reproduction ». Il commence son mandat en proposant Le berger allemand de Miroslav Krleža, une « pièce de guerre » dont la radicalité est toujours d’actualité, en Croatie comme dans le reste de l’Europe.


 

Novosti (N) : La première de votre mise en scène de Vučjak (Le berger allemand) de Miroslav Krleža au Théâtre national marque l’anniversaire de la première représentation de cette pièce. Il y a très exactement 91 ans, Branko Gavella la mettait en scène dans ce même théâtre. La semaine dernière, vous avez été nommé directeur d’art dramatique au HNK. Est-ce que ce choix de monter Krleža donne le « la » à votre future politique de direction ? Pourquoi cet auteur semble-t-il avoir été évincé des planches ces dernières années en Croatie ?

Ivica Buljan (IB) : Récemment, une critique conservatrice s’est décidée à démontrer justement le contraire, elle prétend que Krleža a été beaucoup monté, particulièrement ces deux dernières décennies. Le nombre de mises en scène, surtout lorsqu’il s’agit d’adaptations simplifiées, n’est pas une unité de mesure qui permet de définir notre rapport à l’héritage de Krleža. Le patriotisme local et le nationalisme sont de vrais problèmes, ce sont des murs qui cloisonnent les esprits, au même titre que tous les autres dogmes pernicieux. Pour des raisons politiques et sociales, à cause de la guerre, du chômage, parce qu’ils mènent des vies vides de sens, les gens se sentent protégés par le collectif. Je méprise cette étroitesse et je dénonce le danger qu’elle représente. C’est pour cette raison que Krleža n’est pas accepté à l’unisson en Croatie, c’est aussi pour ça que Danilo Kiš, dont j’ai monté Un tombeau pour Boris Davidovič cette année, a été attaqué de son vivant et renvoyé aux oubliettes après sa mort. Ces deux auteurs ont démasqué certains des aspects les plus terribles de nos cultures. La « martyrologie » et la résurrection du passé font partie de nos mentalités, croate et serbe. Personne ne peut rejeter ses racines, sa naissance, mais l’Homme doit les comprendre comme un fait universel. Il doit s’établir en tant que cosmopolite et en tant que citoyen. Quand Un tombeau pour Boris Davidovič faisait face à de lourdes critiques, Krleža écrivait à Kiš : « Je vous prie avant tout de ne pas dramatiser cette affaire qui n’est que naturelle et logique. À l’aide votre plume, vous stimulez le monde autour de vous ; plus que ça encore, vous l’irritez exprès, pourquoi vous étonnez-vous donc ? Laissez cette mini-tempête (qui pourrait être contenue dans un verre d’eau) se calmer. Vous jeter ’précipitamment’ (en français dans le texte) dans la gueule du loup ne sert à rien ! ».

 

N : On attend beaucoup de la nouvelle programmation du HNK, ce qui n’était pas le cas ces dernières années. Quelle sera la nature de ce changement radical que tout le monde attend ?

IB : Alors que les médias insipides imposent une mémoire courte qui efface même ce qui est arrivé hier, nous n’avons jamais eu autant besoin de la mémoire. La misère, le nouveau type d’exploitation économique brutale mis en place dans le monde, ainsi que les privatisations grotesques (en Croatie) ont créé de nouveaux rapports politiques qui mènent au fanatisme que l’on croise tous les jours. C’est ainsi que naissent les monstres qui deviennent des dictateurs. S’il tient à garder son sens et à se développer, le théâtre, en tant que forme d’art la plus éphémère, en tant que forme qui laisse derrière elle des sentiments indéfinis, doit se définir par rapport à son propre passé. Le théâtre n’est pas une illustration, il se doit d’être une forme de réalité qui contient jugement, sentiment et passion. Nous avons pour mission de « réaliser », de « réaliser » avec patience, une mission très difficile dans cet environnement qui a déjà détruit un grand nombre d’institutions de valeur, de médias et la critique. Nous voulons sortir du cercle vicieux du manque de moyens, nous voulons inviter les auteurs à écrire pour nous, inviter les meilleurs metteurs en scène à travailler avec nos comédiens. Nous devons être engagés dans la création vivante et surtout pas dans la reproduction.

 

N : Dans Le berger allemand, on ne polémique pas mais on fait de la démonstration. Quelle est la tonalité de cette pièce selon vous ? Est-ce une pièce sur la résignation, la réflexion, la rage, l’impuissance ? Une pièce sur la mentalité locale, cette mentalité de « serf », de « cadre vert » [1], qui s’est après 1918 transformée en une forme de détermination emblématique, antihistorique ? Ou bien est-ce un témoignage de l’état d’après guerre de l’Europe entière ?

IB : L’actualité du Berger allemand se trouve dans la réalité croate contemporaine, mais aussi dans son contexte européen. C’est comme si ces mots-là avaient été écrits aujourd’hui : « Au milieu de la décomposition et du désordre global, la richesse de l’Europe est aujourd’hui aussi perverse qu’une cage d’or pur incrustée de bijoux, dans laquelle voltigent des petits colibris verts et rouges, sautillant d’un perchoir en argent à un autre, et alors que ce joujou pour milliardaires coûte plusieurs milliers de livres sterling, devant la vitrine passent les visages verdâtres et affamés de l’Europe, ombres du marasme et de l’inactivité, qui meurent de faim parce que des machines travaillent à leur place ». La décomposition de la monarchie habsbourgeoise réveille les espoirs et détruit les illusions en même temps. Dans les cadres verts, Krleža voit avant tout un potentiel révolutionnaire dans la lignée de la révolution d’Octobre. Le chaos qui entoure les évènements décrits dans Le berger allemand passe surtout par des personnages de nationalistes romantiques confus, des héros morts d’une mort mythique sur les champs de bataille des guerres balkaniques, d’individus à l’esprit révolutionnaire sauvage qui ne font aucune différence entre la terreur anarchiste et les mouvements de masse, de prophètes sectaires, de rebelles d’Odessa, des universitaires de tous bords politiques. Krleža disait : « Il est frappant de constater que les premières phalanges de (notre) mouvement de gauche étaient constituées de très peu de prolétaires ouvriers ». La ressemblance avec notre quotidien est frappante – une gauche désunie qui n’existe même pas car elle a trahi les prolétaires et s’est offerte aux oligarques et au capital. Le peu qu’il reste de la gauche est dissimulé par une idéologie de fausse évolution, par une préoccupation pour une fausse forme de progrès. Une des illusions de la gauche molle est qu’elle peut régler les malentendus à l’aide d’un dialogue civilisé dans le contexte social. Dans ce monde de conflits latents, nous manquons de thèmes épiques au théâtre. Les pièces de guerre telles que Le berger allemand portent une forme de radicalité, elles sont un avertissement, elles nous rappellent la guerre et les armes. Le berger allemand est une démonstration absolue de nos névroses et de nos dysfonctionnements.

 

N : Quel message souhaitez-vous faire passer avec ce Berger allemand ?

IB : Walter Benjamin dit que le passé laisse sa marque dans les œuvres littéraires de la même façon que les images laissées par la lumière sur la plaque photographique, et que seul le futur dispose de développeurs assez puissants pour mettre en valeur ses contours. Le pilier temporel du Berger allemand se situe au XXe siècle. Si nous vivons aujourd’hui des événements similaires à ceux qui sont décrit dans la pièce, cela veut dire que ceci attire notre attention sur la conception cyclique du temps et de l’histoire. Le contenu du présent est le contenu du passé et il sera le contenu du futur. Krleža est persuadé que l’histoire est la régénération constante des mêmes contenus et il décide d’entrer dans l’épicentre psychique de l’être humain. Nous, ce qui nous intéresse, c’est justement de faire face à cet épicentre.

 

[1] Les cadres verts étaient des membres de la garde nationale croate qui désertèrent les rangs de l’armée austro-hongroise à cause de la grande mortalité et par manque de motivation. Cachés dans les bois, ils vivaient tels des haïdouks, pillant et dépouillant les commerçants, les paysans riches et les nobles, NDT


 

 

 

 

Propos recueillis par Branimira Lazarin

 

Traduit par Jovana Papović

 


 

Source : balkans.courriers.info, le 12 janvier 2015.

Article paru à l'origine sur portalnovosti.com, le 24 décembre 2014

 

 

 

 

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Théâtre et danse

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