Ivana Simić Bodrožić

Publié le 6 Décembre 2011

Ivana Simić Bodrožić, auteure croate : écrire sur le passé pour un avenir commun

 

À Paris, une soirée littéraire est consacrée au drame écrit par Ivana Simić Bodrožić, auteure et poétesse de Zagreb. Bien que ce premier roman reste fidèle à la tradition de la fiction contemporaine croate, l’auteure de 29 ans parvient à provoquer l’émoi de son public français en évoquant la guerre, les femmes, le passé et notre inévitable avenir commun.

L’auteure et poétesse de 29 ans, qui vit à Zagreb, participe avec sa traductrice à une soirée littéraire à Paris, où elle lit des extraits de son premier roman Hotel Zagorje, du nom d’un hôtel où elle a vécu en tant que réfugiée dans l’est de la Croatie. Quelques instants plus tard, cet extrait est suivi d’une lecture théâtrale par une comédienne, en français. Nous apprenons que Bodrožić vient d’accepter que le titre de son livre soit raccourci en Hôtel Z pour sa publication en français par la maison d’édition Actes Sud en 2012.

 

Z comme Croatie

Parmi les personnes présentes ce soir, rares sont celles qui ont déjà eu l’occasion de lire le livre. La soirée se déroule en présence de l’ambassadeur de Croatie en France, de la direction générale de la traduction de la Commission européenne et du président de la Maison de l’Europe à Paris, où se tient l’événement. Une introduction laborieuse informe le public qu’Ivana Simić Bodrožić est une femme écrivain au nom difficile à prononcer, originaire d’un pays ravagé il y a 20 ans par une guerre et un régime communiste, et qui, par ailleurs, sera le prochain État à rejoindre l’Union européenne, devenant ainsi le 28ème Etat-membre. (« Mais peut-être n’allons-nous pas évoquer cela ce soir »). Cependant, l’évènement, qui se tient en plein cœur du Marais fait salle comble : de toute évidence, les gens s’intéressent à cette femme et à son histoire. On précise que quatre jours auparavant, le 18 novembre, a été célébré le vingtième anniversaire de la chute de Vukovar, symbole de la lutte pour l’indépendance de la Croatie dans l’ex-Yougoslavie.

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Récemment encore, Bodrožić était surtout connue pour avoir écrit le recueil de poèmes Un pas dans l’obscuritéKorak u tamu »), qui a remporté plusieurs prix. Sa poésie, tout comme sa prose, médite sur la perte de son père (vraisemblablement tué lors du massacre de Vukovar) et sur l’angoisse d’avoir dû vivre une vie d’exil. Son premier roman est un nouveau succès : Hotel Zagorje a obtenu, entre autres, le prix Kliklop du meilleur livre croate en 2010. Ce n’est pas rien quand on sait que, d’après les statistiques, les Croates n'achètent que trois livres par an. Depuis lors, la réalisatrice bosnienne Jasmina žbanić travaille sur un scénario adapté d’Hotel Zagorje, pour un film qui devrait également sortir en 2012.

 

La Croatie : plus qu’une simple fiction

L’histoire commence quand la narratrice a neuf ans. Elle et son frère de seize ans font leurs valises pour partir en vacances à la mer, juste avant que les forces serbes n’entament le siège de Vukovar, leur ville natale. Bodrožić ne cache pas l’inspiration autobiographique de cette histoire dans laquelle des enfants s’en vont en quittant leur père, involontairement, pour toujours. L’histoire retrace une période pendant laquelle la petite fille grandit à Zagreb, puis au nord de la capitale, dans un centre pour personnes déplacées de la région de Zagorje. Le centre se situe dans l’ancienne école politique du parti communiste, dans la région où est né le camarade Tito. Aujourd’hui mariée et mère de deux enfants, elle explique : « L’histoire s’inspire de mon expérience personnelle, mais j’ai essayé de la romancer ». Elle applique ainsi un néo-réalisme typique de la littérature croate contemporaine. « J’ai passé près de sept ans dans des refuges, et j’ai vu les destins différents des quelque quatre cents personnes qui y ont vécu. J’ai rassemblé ces fragments dans les différents personnages du roman. Je ne voulais pas que ces histoires disparaissent avec le temps. »

Un philosophe croate, avec qui cafebabel.com discute après la soirée, trouve ce genre de livre « repoussant ». Certains critiques ajoutent que l’on pourrait continuer à gaver le public européen d’histoire de la guerre en Yougoslavie jusqu’à la saint-glin-glin. Cependant, des générations de lecteurs croates ont laissé les chiffres des ventes de livres parler d’eux-mêmes, tandis que leurs compatriotes écrivains expliquent qu’écrire sur le passé aide à faire réellement face à l’avenir. Pour la Croatie, cet avenir signifie l’entrée dans l’Union européenne courant 2013. Après tout, on va peut-être finalement devoir apprendre à prononcer les noms de famille aux orthographes peu familières, et arrêter de réduire des titres à leurs initiales.

Par Sladana Perkovic & Nabeelah Shabbir

 

Source : cafebabel.fr, le 5 décembre 2011.

 

 

Hôtel Z :

 

Hôtel Z s’ouvre sur une scène d’adieu : une petite fille et son frère quittent Vukovar pour les vacances d’été, laissant derrière eux leurs parents, le père de famille s’étant engagé pour défendre la ville, désormais tristement connue comme l’un des symboles de l’urbicide. C’était à l’été 1991 en Croatie. Pour les deux enfants, bientôt rejoints par leur mère, il s’en est suivi une vie erratique, fragilisée par d’humiliants ballottages et par une pénurie constante. Qu’en est-il dix ans plus tard de ces trois personnages qui peinent à combler l’absence du père, porté disparu, et à redonner un sens à leurs vies déracinées ? C’est la voix claire, presque chantante, de la fillette, attentive au moindre détail, qui nous confie avec verve des scènes improbables et des personnages singuliers. C’est encore cette voix insolente, prompte à rire de tout, qui défie le destin avec l’insouciance de la jeunesse et la gravité du moment. Roman de formation et hommage émouvant à celui qui n’est plus, Hôtel Z fascine surtout par la justesse de son ton qui transforme ce récit intime et intimiste en observation définitive sur toute une société en proie aux ravages de la guerre.

 

Traduit du croate par Christine Chalhoub, Actes Sud, novembre 2012.

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Ecrivains

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