Ivan Lovrenović

Publié le 28 Juillet 2010

Ivan Lovrenović


 

http://novine.novilist.hr/images/clanci/2006/11/231523.jpg                      I. Biographie

 

Ivan Lovrenović, né à Zagreb en 1943, est un écrivain et journaliste croate. Installé à Sarajevo, il a dirigé le magazine culturel Odjek. En 1993, il quitte la capitale bosniaque en guerre et y revient en 1996. Journaliste indépendant, il a régulièrement collaboré à l'hebdomadaire satirique croate Feral Tribune, disparu en 2008, et aujourd'hui au magazine bosnien BH Dani.

Ivan Lovrenović est l'auteur de Bosnia : A Cultural History  (New York University Press, 2001).

 

                                                                      II.  Articles

 

  1. Les Bosniaques musulmans, moins égaux que les autres


 
A partir du 1er janvier prochain, les citoyens bosniaques musulmans seront, avec les Kosovars, les seuls des pays d'Ex-Yougoslavie à avoir besoin d'un visa pour circuler dans l'Union européenne. Une mesure discriminatoire, estime le magazine de Sarajevo Dani.

La liberté de circulation est l'un des principaux critères qui permet de tester le principe fondamental de l'égalité des citoyens sur lesquel reposent l'Europe et l'Occident. En ce qui concerne les citoyens de Bosnie-Herzégovine, ils reçoivent quotidiennement aux frontières de l'Europe le plus antieuropéen et le plus cynique message qui soit : vous, vous n'êtes pas égaux aux autres !

Du point de vue de l'administration européenne, cette inégalité est due au passeport bosniaque et sans visa, pas d'entrée dans l'UE. La logique de la diplomatie européenne est aussi simple qu'impitoyable : pour que les citoyens d'un pays soient exemptés de visas, leur Etat doit remplir un certain nombre de conditions : système unique de contrôle des frontières, sécurisation des données personnelles, authenticité des pièces d'identité, création de passeports biométriques, etc. La Serbie, la Macédoine et le Monténégro sont sur le point de satisfaire à toutes ces conditions, mais pas la Bosnie-Herzégovine, le Kosovo et l'Albanie.

 

 

Un sentiment antieuropéen renforcé


Il y a un grand paradoxe dans les rapports entre la Bosnie-Herzégovine et l'Union européenne. Lorsqu'en matière de visas la bureaucratie européenne nous traite comme les autres Etats "normaux" (ce qui reste d'ailleurs notre rêve suprême - être un "Etat normal"), elle fait, délibérément ou non, preuve d'un cruel daltonisme politique. Sous couvert de l'égalité de principe affichée, elle promeut la forme la plus profonde d'inégalité ethnique et renforce le sentiment antieuropéen chez une partie de la population.

Du point de vue de la douloureuse réalité ethnique de notre pays, le problème se pose dans des termes clairs et banals : alors que les Croates bosniaques ont droit au passeport de l'Etat croate, et qu'ils bénéficient ainsi depuis longtemps d'un régime sans visa pour l'UE, les Serbes et les Bosniaques musulmans n'ont pas le droit au même régime et sont condamnés à une procédure interminable, humiliante et onéreuse aux guichets des ambassades européennes. Avec la suppression, le 1er janvier 2010, du régime des visas avec la Serbie, les Serbes peuvent s'attendre eux aussi au traitement dont bénéficient déjà les Croates. Donc, le régime discriminatoire restera en vigueur pour les seuls Bosniaques musulmans.

 

 

Une inertie due aux privilèges des hommes politiques


On en arrive ainsi à la forme extrême de l'absurde orwellien : l'institution qui se veut européenne envoie à un bon nombre des Bosniaques un message dangereux, à savoir qu'ils ne sont pas égaux aux autres en raison de leur appartenance ethnique. La cruelle insensibilité de l'Europe ne doit cependant pas servir à masquer ou à excuser la criminelle inertie des institutions bosniaques. Car il existe un groupe, ethniquement mixte mais très monolithique dès qu'il s'agit de garder ses privilèges et ses intérêts, dont les membres n'ont pas de problèmes de visas : les hommes politiques de toute origine ethnique voyagent librement avec leur passeport diplomatique. Ceci explique en grande partie l'inertie des institutions de l'Etat quant à la libéralisation du régime des visas pour les citoyens ordinaires.


Source : presseurop.eu, le 3 septembre 2009.

 

 

 

2. Hooliganisme en Bosnie-Herzégovine : la spirale de l'obscurantisme

 

 

Depuis quelques années, les manifestations sportives sont devenues l’occasion d’affirmer un nationalisme radical et agressif. Le 7 novembre, des supporteurs croates ont brandi des drapeaux nazis dans le stade de Široki Brijeg, en Herzégovine. Il y a un an, un supporteur de Sarajevo avait été tué dans cette même ville. Les autorités politiques ne réagissent pas face à ces phénomènes inquiétants - au contraire, déplore Ivan Lovrenović, elles les encouragent tacitement.


Depuis quelques années, les phénomènes d’affirmation d’un nationalisme outrancier dans les stades de football se sont transformés en règlements de compte physiques et, l’année dernière, un jeune supporter de Sarajevo, Vedran Puljić, a été tué lors des désordres qui ont suivi un match qui se jouait à Široki Brijeg.

Il n’est pas superflu de souligner que l’enquête menée sur ce crime en est toujours au point mort.

Au lieu que cet incident sanglant produise un effet dégrisant et incite les autorités à prendre enfin leurs responsabilités et à définir des actions réfléchies, les scènes auxquelles nous avons assisté le 7 novembre dernier dans le même stade de football de Široki Brijeg témoignent que nous nous enfonçons de plus en plus dans la spirale de l’obscurantisme, gaiement et sans résistance.

Heureusement, cette fois-ci, il n’y a pas eu d’agression physique, mais sur le plan symbolique la scène avait une effroyable ampleur ! Si brandir des symboles politico-idéologiques lors des rassemblements sportifs a d’abord la signification d’une identification collective, comme nous l’enseigne la sociologie, quel est donc le message que veulent nous faire passer les jeunes sur eux-mêmes, sur leur identité lorsque, tout fiers, urbi et orbi, ils arborent sur les tribunes de Široki Brijeg les drapeaux déployés du Troisième Reich et de l’Etat pontifical du Vatican ?

Serions-nous dans l’erreur si nous interprétons cela comme la manière dont, dans leurs fantaisies psycho-politiques, ils synthétisent leur « croatisme » et leur catholicisme ? Si c’est le cas, peut-on ne pas s’interroger : quel est donc pour eux ce croatisme et ce catholicisme si désespérant, si provincial et si autiste, bloqué dans l’impasse de l’histoire et de la civilisation, au-delà de toute rationalité éthique et politique et de tout effort conscient pour surmonter les pénibles et frustrants éléments du passé ?

Il est bien sûr possible de dire - il me semble déjà entendre ce type de justifications - que ce sont des individus irresponsables, des groupuscules marginaux, qu’ils ne représentent personne… Oui, mais ce discours relativisant, qui est généralement tenu par toutes les autorités compétentes, est le plus puissant des alibis et un stimulant pour de tels comportements et de telles manières de se présenter. C’est précisément avec un ce genre de discours que ces comportements sont encouragés en même temps qu’excusés.

Au lieu de cette relativisation hypocrite, les autorités feraient preuve d’un véritable sens des responsabilités si elles posaient résolument la question, d’abord à elles-mêmes et aux autres : qui et quoi représentent, ou croient représenter, ces jeunes en arborant côte-à-côte ces drapeaux ? Et d’où, de quelles sphères sociales leur proviennent les impulsions et les encouragements qui les amènent à donner une image d’eux-même aussi déformée ?

La Serbie, la Slovénie et la Grèce. Trois nations représentaient les Balkans à la Coupe du monde 2010, preuve du rayonnement sportif international de la région. Et que dire du basket, du hand ou du tennis disciplines dans lesquelles les champions balkaniques s’illustrent régulièrement ? Il faut dire que dans les Balkans, le sport n’est pas une question de vie ou de mort, c’est bien plus important que cela ! Ainsi, il a été façonné comme un élément central de l’identité et de la culture nationale, comme un élément de fierté et de reconnaissance internationale. Revivez les plus belles pages de l’histoire du sport balkanique et découvrez des histoires moins connues grâce aux 70 articles réunis ici, dont 40 inédits.

Ce n’est qu’en posant ces questions qu’il serait possible d’avoir de sérieuses réponses. On peut pourtant difficilement espérer que ces questions soient posées au grand jour. Au contraire, il est clair, même sans enquête particulière, que les drapeaux déployés au stade de Široki Brijeg ne sont que le reflet évident de ce que les autorités présentent tacitement, et parfois même expressément, comme des valeurs nationales et religieuses.

Mais qui sont ces autorités ? Toute les élites nationales, en particulier les responsables politiques, les dignitaires religieux, les intellectuels nationalistes, les chercheurs et les théoriciens académiques, les journalistes...

Pour en rester sur le plan de la symbolique, le cardinal-archevêque de Sarajevo, Mgr Vinko Puljić, l’homme du Vatican en Bosnie-Herzégovine, protecteur informel mais influent des Croates, aurait beaucoup plus de raisons de s’inquiéter de ces liens funestes supposés entre le nazisme et le catholicisme romain que du sort de ses mètres carrés d’habitation et de son palais dont il risque d’être exproprié.

publié dans Radio Slobodna Evropa
traduit par Persa Aligrudić

Source : balkans.courriers.info, le 17 novembre 2010.

 

 

III. Interview


La Bosnie risque de devenir une nouvelle Chypre

 

 
Il n’y a pas de réelle alternative politique aux partis nationalistes en Bosnie, ce qui fait redouter une partition du pays entre une entité serbe et une croato-musulmane



La Croix : Que peut-on attendre après les élections ?

Le menu proposé était très pauvre et même les plats les plus récents ne sont pas tous nouveaux, car les étiquettes ne veulent rien dire. Dans ce contexte, il est difficile de s’attendre à un véritable changement.



Les difficultés économiques n’incitaient-elles pas les partis à mettre de côté la rhétorique nationaliste ?

 

En partie oui, mais ce n’était qu’un habillage démagogique pour attirer les électeurs. Une frange de la population, plus éduquée et plus urbaine – c’est le cas des supporteurs de Nasa Stranka (Notre Parti), créé en 2008 par le cinéaste Danis Tanovic –, n’est pas dupe de ce jeu politique, mais ce n’est pas suffisant pour avoir un impact politique.

Les difficultés économiques creusent le fossé entre les communautés et accentuent la dépendance des citoyens envers des élites politiques liées à la criminalité organisée et pratiquant le clientélisme. Aujourd’hui, il n’y a pas sur la scène politique un parti fort, crédible et transparent qui incarnerait le progrès social et économique.

Le Parti social-démocrate (SDP) aurait pu évoluer dans cette direction. Malheureusement, fourvoyés dans des affaires de corruption, ses dirigeants ont gâché une chance historique d’incarner l’unique alternative au nationalisme en Bosnie-Herzégovine.



Les dirigeants actuels resteront donc au pouvoir ?

Ces élections reflètent une coalition d’intérêts entre Milorad Dodik, premier ministre de la Republika Srpska, Fahrudin Radoncic, homme d’affaires musulman et président du parti SBB, et Dragan Covic, président du parti croate HDZ. Pour ces leaders, la lutte pour le pouvoir est très étroitement liée à leur situation financière personnelle.

Tous trois sont impliqués dans des affaires opaques, et susceptibles d’être poursuivis en justice. C’est une motivation très importante qu’ils ont en commun, en dehors de toute considération politique ou d’une approche constructive des problèmes. Une telle coalition pourrait se retrouver au pouvoir et cela n’aura pas d’impact positif pour l’avenir du pays.



Comment, dans ces conditions, remédier au dysfonctionnement de la structure héritée des accords de Dayton de 1995 ?

Ce dysfonctionnement continuera. Le statu quo, cette situation provisoire dans tous les domaines, convient à tous les acteurs principaux. Un règlement des problèmes de fonctionnement de l’État serait très dangereux pour les dirigeants car il remettrait en cause leur pouvoir.

Dans ce contexte, la menace, périodiquement brandie, d’une sécession de la Republika Srpska et d’une désintégration de la Bosnie-Herzégovine n’est qu’un écran de fumée destiné à masquer les véritables intérêts, qui consistent à voir perpétuer cette situation le plus longtemps possible. Jusque-là, les élites politiques ont pu compter sur l’inefficacité des pressions internationales.

L’Union européenne est divisée et aucune impulsion forte ne vient de Bruxelles. Les États-Unis ont d’autres priorités que la Bosnie-Herzégovine et, même quand ils agissent, c’est avec peu d’intensité.

Ceux qui misent sur la prolongation de cette situation auront donc sans doute raison. La Bosnie-Herzégovine risque de devenir une nouvelle Chypre, un pays divisé, avec une autonomie grandissante de la Republika Srpska et une Fédération croato-musulmane confuse et fragmentée.



Le rapprochement entre la Serbie et la Croatie peut-il faire bouger les choses ?

La politique de la Croatie envers la Bosnie est assainie depuis longtemps. Zagreb n’a plus aucune prétention de s’immiscer dans les affaires poliques de la Bosnie-Herzégovine. Du côté de Belgrade, c’est beaucoup moins clair. Les autorités serbes soignent une rhétorique politiquement correcte, à l’instar du président Boris Tadic.

Toutefois, à voir la manière dont il soutient Milorad Dodik, il est clair que la politique serbe n’a pas encore définitivement renoncé à ses prétentions. Si Belgrade adoptait la même position que Zagreb sur la Bosnie-Herzégovine, cela aurait un impact très positif, mais ce n’est pas encore le cas.

Recueilli par François d’Alançon  (à Sarajevo)

 

 

Source : la-croix.com, le 3 octobre 2010.

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Journalistes, chroniqueurs et photographes

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