Ivan Grubišić

Publié le 16 Décembre 2009

Ivan Grubišić

 

 

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Ivan Grubišić est né le 20 juin 1936 à Dicmo. Il a obtenu son baccalauréat en 1956 au gymnase classique de l'évêché de Split. En 1962 il a reçu son diplôme à la Faculté catholique de théologie de Zagreb, et en 1982 son diplôme de sociologie et de philosophie à la Faculté de philosophie de Zadar. En 1995 il a passé son doctorat à la Faculté de philosophie de Zagreb avec la thèse Le Comportement religieux des catholiques en Dalmatie au milieu des années 80 et une évaluation sur ce comportement.

 

Interviews

 

 

  I. L'Eglise fait fausse route

 

Le Forum civique et éthique de la Croatie a lancé cette semaine une action pour des changements radicaux. L'initiative est répartie en deux points : le premier a pour thème une organisation plus rationnelle et plus fonctionnelle de l'administration de l'Etat tandis que le second vise des changements dans la législation électorale. Dans le premier est préconisée une division de la Croatie en régions historiques, qui seraient appelées zupanije ou banovine, ainsi que la réduction du nombre de députés au Parlement, en passant de 153 à 80 ou 90. Dans le second point est proposée la suppression de la 11ème circonscription électorale, la suppression des listes pour les minorités nationales, la publication des listes d'électeurs et l'introduction de listes de candidats pour les différentes circonscriptions électorales, outre celles des partis, ce qui permettrait un choix personnel des candidats particuliers et non pas seulement de cocher la liste. Les membres du Forum sont don Ivan Grubisic, Ante Klaric, Josip Kregar, Vlatko Silobrcic, Mirjana Krizmanic, Sevko Omerbasic, Peter Kuzmic, Danko Plevnik, Mirjana Nazor, Sanja Sarnavka, Zlatko Zeljko, Dragan Lukic Lvky et Jadranko Crnic. Dans un entretien pour le Feral, don Ivan Grubisic a présenté l'action en exclusivité mais il s'est également exprimé sur de nombreux autres thèmes.

 

 

Signe des temps

 

- Que signifie à vrai dire l'action des Changements radicaux ?

 

- L'action a été lancée par des membres du Forum civique et éthique en se fondant sur une analyse des signes des temps et de la situation réelle dans la société croate. Nous sommes parvenus à la conclusion que les problèmes sociaux influencent considérablement ceux d'ordre moral, que les uns sont indissociables des autres, aussi voulons-nous en tant que forum civique et éthique attirer l'attention sur la conjonction entre les facteurs sociaux et le marécage moral, ce qui est malheureusement la configuration présente en Croatie. Nous nous sommes demandés si nous allions mettre l'accent sur les problèmes quotidiens ou sur les questions stratégiques qui sont essentielles pour l'avenir de la Croatie et nous avons opté pour les changements stratégiques et radicaux concernant le fonctionnement de l'Etat ainsi que les changements nécessaires dans la législation électorale, parce que nous estimons que la sélection négative des politiciens, que permet la législation électorale existante, est l'une des causes majeures de nos crises. C'est ce que nous dénommons le péché cardinal de tous les problèmes croates. C'est l'idée que nous élaborons et testons ; nous pensons qu'elle est de nature historique pour le futur de l'Etat croate et du peuple. Nous voulons vérifier si les médias, le sommet de l'Etat et les partis politiques vont réagir, si la communauté ecclésiastique va réagir, si va réagir ce qu'on appelle l'élite intellectuelle croate. Cette action représente un test en soi concernant l'état d'esprit à divers niveaux, pour que l'on voie combien de gens vont effectivement la soutenir. Pour l'instant réagissent des individus et certains médias. Le Slobodna Dalmacija a rapporté l'information, d'autres journaux ne l'ont pas fait ni ne demandent des entretiens. Nous doutons que les partis politiques soutiennent une telle action étant donné que la situation existante leur convient le mieux. Ceci est un test destiné à ce qu'on appelle l'élite intellectuelle croate et celle académique, ceci est un test pour les institutions qui sont sur le budget, pour que nous voyions si elles vont répondre, ceci est un test pour les médias et aussi pour les citoyens dont soi-disant plus de 70% sont mécontents de la situation existante. La question est maintenant de savoir s'ils auront la force de soutenir cette action qui vise effectivement à replacer la Croatie sur la bonne voie, et non pas de continuer plus loin et plus bas.

 

- Quel est le but de l'action ?

 

- Le but ultime sont les changements ; l'action ne s'arrêtera pas à cette missive et nous tâcherons que ceux qui soutiennent l'action deviennent des collaborateurs du forum. Nous projetons de former un Forum civique et éthique dans les milieux urbains pour que les gens puissent s'insérer de diverses façons. Une autre démarche devrait être de faire signer une pétition dans les villes par laquelle serait soutenue notre action.

 

- Vous évoquez pas mal de choses dans l'initiative. Existe-t-il des priorités ?

 

- Oui, ce sont les changements dans la législation électorale. Certains disent qu'à ce jour toutes nos élections ont été illégitimes parce que sont toujours apparus entre 160.000 et 560.000 électeurs de plus qu'il n'y a de citoyens majeurs en Croatie. Ici s'ouvre un champ pour des manipulations politiques. La liste des électeurs se doit d'être transparente, ouverte au public. Que ceux qui ont vécu en Croatie, mais qui sont maintenant des citoyens croates à l'extérieur, disposent du droit de vote par correspondance ou via les consulats, mais non pas dans une circonscription particulière sinon dans la circonscription dans laquelle ils se trouvaient en Croatie. Nous ne sommes pas favorables à ce que soient ôtés des droits aux citoyens croates mais nous sommes contre le fait que les Croates en Bosnie-Herzégovine soient traités comme une diaspora, étant donné qu'ils ne le sont pas mais bien un peuple constitutif. Il faut qu'en Bosnie-Herzégovine disposent du droit de vote les gens ayant vécu en Croatie et qui y sont inscrits sur la liste électorale. Cela ne signifie pas que la Croatie suspende son devoir d'aider les Croates en Bosnie-Herzégovine, mais nous ne pouvons pas continuer à permettre que leurs voix soient prépondérantes pour former le pouvoir en Croatie.

 

Tous sont égaux

 

- Ici vous êtes sur les traces de Zoran Milanovic, le leader du Parti social-démocrate ?

 

- Nous ne nous identifions à aucun parti. Par ailleurs, à la différence de la plupart des partis, nous sommes contre la dénommée discrimination positive des minorités nationales. Nous sommes d'avis que tous les citoyens sont égaux devant la loi et que personne ne doit être discriminé positivement, pas même les minorités, or celles-ci disposent actuellement de deux listes : une pour les minorités et celle pour les représentants des citoyens. Cela doit être supprimé parce qu'il s'avère que nous avons au Parlement des députés qui n'ont emporté que 300 voix. La norme constitutionnelle énonce qu'on n'entre pas au Parlement à moins d'avoir franchi le seuil des cinq pour-cent, ce qui signifie quinze mille voix. Il suffit qu'existent au Parlement et au Gouvernement des comités pour les minorités nationales qui résoudront ces problèmes ; encore que si l'on accepte le principe de la Constitution voulant que tous les citoyens soient égaux, il n'y a même pas besoin de ces comités.

 

- Peut-être n'est-ce pas une bonne solution étant donné que la Croatie depuis les années 90 trimballe une expérience traumatique dans laquelle les droits des minorités n'ont pas du tout été respectés.

 

- Je suis certain que je ne serai pas compris de travers, chacun connaît ma manière de penser et mon engagement pour l'égalité juridique devant la loi. Je souhaite que les membres des minorités ne soient pas traités comme sont actuellement traitées les minorités, mais bien comme des citoyens de la Croatie avec tous les droits dont jouissent les minorités nationales dans d'autres pays développés. En revanche, nous sommes contre le fait que leurs représentants entrent au Parlement sur base d'une norme anticonstitutionnelle parce qu'en réalité c'est ainsi qu'on les marginalise, ce qui n'est pas bon. Nous sommes favorables à ce que conformément à la norme constitutionnelle, tous les citoyens soient égaux, peu importe le sexe, l'appartenance nationale, la vision du monde...

 

Une réforme radicale

 

- Pourquoi présentez-vous l'initiative justement maintenant ? N'aurait-il pas été préférable de la présenter en période préélectorale ?

 

- Nous ne nous sommes constitués que durant le neuvième mois avant les élections et nous hésitions à appeler le peuple à s'abstenir. Nous avons toutefois dit que nous n'avions pas le droit de le faire parce que nous n'avions pas engagé des démarches pour que quelque chose change. Aussitôt les élections achevées, nous avons songé à ce que dès la durée du mandat de ce pouvoir actuel, qui a formé le Gouvernement tel qu'il avait déjà été formé, on s'attache à la réforme de l'administration de l'Etat, et cela radicalement, et modifier la législation électorale. Laisserait-on cela pour de nouvelles élections que l'on nous dira qu'il est trop tard, qu'il manque de temps, tout comme des initiatives semblables ont déjà été rejetées. En d'autres termes il n'est pas tard, mais simplement il faut ouvrir la question maintenant et donner la possibilité à l'équipe actuelle qu'elle s'attaque à cela.

 

- Ivo Sanader et ses collaborateurs ont-ils un potentiel réformateur réel pour que cela soit réalisé ?

 

- Malheureusement ni la Communauté démocratique croate ni le Parti social-démocrate ne disposent de beaucoup de gens de qualité, capables et compétents, pour s'attaquer aux problèmes. Ils doivent accorder des privilèges et promettre des postes de travail ainsi que des positions afin d'avoir des gens dans le parti. C'est une sélection négative et intéressée, c'est ainsi qu'ils travaillent parce qu'il semble qu'ils ne pourraient pas subsister autrement. D'un autre côté, chez les citoyens l'aversion envers la politique est devenue extrêmement notable, on considère que les politiciens sont au plus bas niveau de la confiance, ce dont les politiciens eux-mêmes sont responsables. La sélection négative engendre une perception négative et les gens n'ont pas confiance en la moindre autorité.

 

- Vous semble-t-il que les médias et la politique imposent des thèmes qui, en réalité, ne sont pas particulièrement importants pour les citoyens croates ?

 

- Jetez un oeil sur la presse et les médias en ligne. Les premières nouvelles sont les faits divers et non pas les problèmes de société importants. Regardez quels programmes nous avons. Que soient félicitées les exceptions sur la télévision publique, quant aux contenus sur les télévisions privées concurrentielles je ne les commenterai pas du tout. Sauf exceptions toujours plus rares, les médias sont de mèche avec les lobbies politique et le personnel politique. C'est bien là l'ennui, parce qu'il faudrait donner carte blanche aux médias pour du journalisme d'investigation et les tourner vers la recherche de solutions aux problèmes brûlants et stratégiques de la société croate. Malheureusement, cela ne se produit pas, feuilletez les journaux, regardez ce qui d'après leurs critères intéresse le peuple, on écrit des textes racoleurs sur Seka Aleksic, sur les ados dépressifs... tout afin de faire oublier les problèmes réels. 

 

- Voyez-vous des exceptions dans un tel paysage médiatique ?

 

- Parmi les anciens médias imprimés, le Novi list a conservé une autonomie suffisante et un esprit critique vis-à-vis des phénomènes dans la société, quant aux hebdomadaires, pourquoi ne pas le dire, le Feral est parmi les premiers à détecter les problèmes et, lorsqu'il sort avec un texte, à choquer le public, mais pour qu'après un certain temps on constate qu'il s'agit de faits et non pas d'une réalité ayant été grossie. Cependant, chez nous est à l'oeuvre le volontarisme de la réalité irréelle, c'est à dire la réalité virtuelle, on nous cache les vrais problèmes, on nous parle de ce qui est périphérique. C'est pourquoi en Croatie ce sont le sport et les divertissements qui sont les plus regardés, et non pas le programme d'information.

 

- Comment en tant que prêtre expliquez-vous l'état dépressif dans un pays avec un grand nombre de croyants ?

 

- Sur la scène politique on accorde prétendument une grande importance au rôle de l'Eglise dans la société. Cependant, le véritable rôle de l'Eglise en termes de valeurs éthiques, de valeurs spirituelles ou du mode de vie, est minimal voire nul. Il s'agit donc de l'utilisation de l'Eglise à des fins politiques ou politiciennes, c'est elle qui a le catéchisme, elle a pénétré tous les tissus, mais la véritable influence de l'Eglise sur la transformation de la société croate est minimale. L'Eglise ne résoudra pas les problèmes brûlants de la société en faisant tandem avec les élites politiques, mais c'est aux côtés du peuple qu'il lui faut se tenir, avec les plus petits. La politique peut lui donner des privilèges, une masse d'argent, mais elle ne peut pas lui donner l'esprit.

 

Un test pour l'Eglise

 

- L'Eglise est-elle consciente de tout cela aujourd'hui ?

 

- Nous avons envoyé l'initiative à l'agence catholique d'informations Glas Koncila, à la Conférence épiscopale et à d'autres communautés religieuses, nous verrons si elles vont réagir. Nous y voyons notamment un test destiné aux organisations religieuses, à leur aptitude aux changements ainsi qu'un test à ce qu'on appelle les verticales spirituelles telles que l'Académie croate des sciences et des arts ou la Matica Hrvatska. On ne les voit nulle part. Nous pensons qu'il est temps maintenant qu'elles se manifestent, qu'elles soutiennent ou rejettent notre initiative. Toute réaction ou absence de réaction sera pour nous très significative.

 

- Ce qui arrive en Croatie n'est-il pas caractéristique pour d'autres pays qui ont embrassé le système capitaliste ? Croyez-vous que le capitalisme soit aujourd'hui la solution idéale ?

 

- Si l'on regarde l'efficacité de ce système de valeurs, aujourd'hui en ce qui nous concerne, après dix-huit ans, nous cumulons pour l'essentiel les effets négatifs. Pas besoin de beaucoup philosopher pour conclure que nous avons fait fausse route, parce qu'on peut difficilement justifier un tel clivage comme celui qui s'est produit en Croatie - je ne dirais pas de nos jours entre 200 riches, car il y en a bien plus de 200, et les pauvres [1]. Je n'ai rien contre les riches, mais le problème est lorsque le capital est créé sur le non-paiement, sur l'exploitation de la main-d'oeuvre. Je n'accepte pas un tel capitalisme, il faut accepter une solidarité sociale. Malheureusement, nous avons oublié l'Etat social, et nous développons du social.

 

[1] La référence aux 200 riches est une allusion à l'époque du président Tuđman quand on parlait habituellement des 200 familles qui contrôlaient le pays. (N.D.T.)

 

- Où se situe ici l'Eglise ? N'a-t-elle pas oublié elle aussi la solidarité sociale ? Dans les années 90, elle était une des principales bâtisseuses à Split.

 

- La solidarité sociale devrait se retrouver aussi bien dans les fondations de l'Etat que dans celles de l'Eglise. Cependant, il est plus facile d'édifier à tour de mètres carrés que de travailler avec un homme afin qu'il accepte certaines échelles de valeurs. Même s'il est plus facile de construire et plus facile de gagner de l'argent, ça ne veut pas dire que pour la religion en elle-même cela soit meilleur et que cela donnera de meilleurs fruits. Il fallait offrir la possibilité à l'Eglise de construire des édifices nécessaires pour le service pastoral, puisqu'elle n'avait pas construit depuis des années, mais je pense que les églises n'auraient pas dû s'imposer dans l'espace. Lorsque je m'étais trouvé en Allemagne en 1975, j'avais visité de nouvelles églises qui se fondaient harmonieusement dans le paysage, de l'extérieur elles étaient à peine identifiables mais de l'intérieur extrêmement fonctionnelles. Nous aurions dû construire quelque chose de meilleur marché, de plus fonctionnel et non pas quelque chose qui fasse saillie. Mais c'est une question de mentalité ; nous, par la hauteur du clocher ou de l'église, nous montrons notre pouvoir. C'est une parfaite erreur. Le pouvoir du christianisme réside dans sa faiblesse, son humilité, sa simplicité, sa solidarité et non pas dans la hauteur des édifices. Jésus n'avait absolument pas voulu un échafaudage, ni une institution, qui l'aurait vénéré. Il voulait plutôt accomplir certaines choses, en vue des plus petits, ce que vous faites au plus petit c'est à moi que vous le faites, et que nous soyons reconnaissables en cela. Je pense que nous avons emprunté la mauvaise voie de la collusion avec des groupements politiques et que, sans le vouloir, nous nous sommes éloignés du peuple. Mais ce n'est pas bien.

 

Le trône et l'autel

 

- L'Eglise s'est dirigée vers certains membres du peuple ; nous avons récemment publié l'information qu'au sein de la Compagnie nationale d'électricité (HEP) à Split est employé un grand nombre de parents d'importants dignitaires ecclésiastiques de Split.

 

- Ce n'est pas un secret que depuis le début des années 90 a été créée une collusion entre le trône et l'autel ; dès mon premier livre Covjek nadasve (L'Homme avant tout), déjà dans les années 90, j'avais bien dit d'éviter cela. Sur la Croatie, personne n'a le monopole, ni religieux ni politique. Elle appartient à tous les citoyens. Que les gens d'Eglise en aient installé certains sans passer par les concours n'est que la vérité. On pourrait même y aller d'une enquête, histoire d'ouvrir les archives. Un ordre de privilèges non seulement politique mais aussi idéologique est présent. Regardez dans l'armée, là où nous avons des aumôniers et l'Ordinaire militaire : la plus grosse criminalité est au sein du Ministère de la Défense de la République de Croatie (MORH), on raconte qu'il faut congédier environ 5.000 personnes, mais c'est là qu'on trouve l'Ordinaire militaire, il faut demander ce qu'il en pense, lui et son assistant. Quel genre d'Etat est-ce là ?

 

- Les médias ont rapporté vos divergences avec la hiérarchie ecclésiastique. De quoi vous occupez-vous maintenant et quels rapports entretenez-vous avec les supérieurs ?

 

- Je suis actif en tant que prêtre, avec toutes les compétences appartenant à un prêtre dans la direction d'une paroisse. Je m'efforcerai dans la mesure du possible d'accomplir ce travail jusqu'à 75 ans, si Dieu ne m'a pas auparavant appelé sur un autre rivage. C'est là que je me vois et m'imagine. Ceci est mon premier devoir humain et sacerdotal. Les relations avec les supérieurs sont ce qu'elles sont, en la matière je ne pense pas qu'il puisse y avoir d'avancée, parce que l'Eglise se souvient.

 

 

Source : Feral Tribune, le 27 février 2008.

Propos recueillis par Vladimir Matijanić 

 

 

 

 

 

 

             II. "L'Eglise ne dit rien sur Sanader parce qu'elle regarde exclusivement ses propres intérêts matériels"

 

Bien que tous ceux dont la voix compte en Croatie aient donné leur avis sur la choquante démission de celui qui jusque hier était le Premier ministre Ivo Sanader, le Capitole* a quant à lui sagement décidé de ne rien dire. Pourquoi ? C'est ce qu'explique dans un entretien pour Business.hr le sociologue Ivan Grubišić.  

 

"Nous n'avons aucun commentaire. Si la Conférence épiscopale de Croatie devait se prononcer à ce propos, nous en informerions les médias, mais pour l'instant nous n'avons aucun commentaire", nous a brièvement déclaré Zvonimir Antić, le porte-parole de la Conférence épiscopale de Croatie. 

 

Bien que nous lui ayons expliqué qu'il s'agit d'un événement de toute première importance sur lequel se sont prononcés tous les acteurs-clés de la société, et que quand ils le veulent les évêques croates savent s'adresser à l'opinion pour des faits autrement secondaires, Antić est resté "muet comme une carpe". 

 

Nous avons trouvé un interlocuteur un peu mieux disposé en la personne du sociologue et prêtre don Ivan Grubišić, dont il n'est pas rare que l'opinion diverge de celle du Capitole, quoique non sans solides arguments. 

 

"Je peux dire qu'en principe le Capitole ne réagit que très rarement à chaud, et qu'il attend plutôt d'obtenir des informations précises, de sorte que pas mal de temps peut s'écouler avant qu'une réaction n'ait lieu, et il se peut même qu'il ne réagisse nullement. Ainsi, l'Eglise réagit-elle par le silence et laisse le champ libre aux spéculations, ce qui selon moi n'est pas bon, mais c'est là le style de travail de l'Eglise. Ils ne disposent pas de suffisamment d'informations saisissables et ils ne veulent donc pas s'aventurer sur ce cas, à mon avis, psychiatrique", nous a déclaré Grubišić. Il a ensuite expliqué pourquoi il estime que la démission de Sanader est particulièrement irresponsable.

 

"Cette démission, ce 'je m'en vais - je m'en vais pas, je serai président -je ne serai pas président', me fait davantage songer à une monarchie qu'à une démocratie. S'il a remis sa démission, il fallait alors la remettre au Parlement, pour que le Parlement le révoque, que le président désigne un mandataire puis ce dernier des ministres, mais non pas de la sorte - en tant que monarque qui a légué la Croatie en héritage à son admiratrice. Cette démission non motivée est une grosse faute, et, selon moi, on y relève des éléments pour une analyse psychologique, voire pathologique", rajoute Grubišić dans l'entretien pour Business.hr.

 

"En tant que sociologue ce qui me gêne c'est que la monarchie ait fait son temps, alors que lui se comporte tel un monarque qui ne répond pas devant le Parlement qui l'a confirmé et doit par conséquent le destituer. Ainsi tout est-il resté conforme à l'identité négative qui est la sienne ; ce qu'il a fait ne sied pas à sa situation ni à sa personne" - estime Grubišić.

 

Etant donné que Sanader s'est comporté d'une façon extrêmement irresponsable envers les institutions du pouvoir, mais aussi envers les citoyens de la Croatie, nous avons demandé à Grubišić s'il n'aurait pas justement fallu que l'Eglise, qui tente de donner l'impression d'une institution qui se préoccupe des intérêts des couches populaires les plus larges, se prononce sur "le capitaine qui abandonne le navire"?

 

"La question est de savoir ce que l'Eglise veut vraiment. Verbalement et en apparence elle défend les masses, mais là où elle ne voit pas ses intérêts, il n'y a pas non plus de réaction. Que l'Eglise se soucie du peuple - ce sont là des phrases. Si le peuple était son souci, alors elle annoncerait qu'elle renonce à l'argent émanant du budget de manière à venir en aide à ceux qui en ont réellement besoin, il est donc illusoire de s'attendre à ce que l'Eglise prenne la défense du peuple. L'Eglise ne défend que ce qu'elle a acquis par elle-même, en premier lieu sur le plan matériel mais aussi social. Si l'on vient à y toucher, alors à coup sûr elle réagira séance tenante, mais s'il s'agit d'intérêts communs, alors il n'y a pas de réaction", achève Grubišić. 

 

* le siège de l'Eglise catholique en Croatie (N.D.T.) 

 

Source : business.hr, le 2 juillet 2009.

 

 

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Hommes d'Eglise

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