Hypo Group Alpe Adria

Publié le 9 Août 2010

La chute de la maison Hypo

 

 

Après avoir largement profité des guerres yougoslaves, la banque autrichienne Hypo Group Alpe Adria se retrouve au cœur d’un scandale politico-financier.

L'histoire commence en Autriche en novembre 1992, lorsque Wolfgang Kulterer, 39 ans, prend la direction de la principale banque de la région de Carinthie. Cette institution régionale, l’Hypo Group Alpe Adria – que tout le monde appelle Hypo –, est alors en léthargie. Pour le nouveau dirigeant, l’avenir se présente sous la forme d’une alternative : grossir ou mourir. Comment grossir ? Le meilleur moyen consiste pour lui à développer les activités internationales de la banque (son département étranger n’occupe alors que trois personnes) en créant des succursales dans les pays voisins qui venaient, en janvier 1992, de proclamer leur indépendance en quittant la fédération yougoslave.

C’est ce que fit l’Hypo l’année suivante, alors que la guerre faisait rage à quelques centaines de kilomètres plus à l’est. Elle ouvrit d’abord des filiales de crédit-bail en Slovénie et en Croatie, puis développa des ­activités de financement au service des entreprises ­autrichiennes – déjà très actives sur les marchés de l’Europe centrale et orientale – mais aussi de potentats et d’affairistes locaux. En quinze ans, l’Hypo allait construire un formidable réseau international employant 8 000 per­sonnes dans treize pays de la région. Mais l’audacieuse construction de Wolfgang Kulterer a fini par s’effondrer dans une atmosphère de scandale, obligeant l’Etat autrichien à racheter, en décembre dernier, l’ensemble du groupe bancaire pour limiter les dégâts. Que s’est-il passé ? Il est aujourd’hui manifeste que les dirigeants de l’Hypo, soucieux de pousser leurs pions et d’occuper le terrain, ont pris beaucoup de risques et ont utilisé depuis le début des méthodes pour le moins douteuses. Les accusations sont particulièrement fortes en Croatie, où l’on parle de corruption systématique, de blanchiment d’argent et de népotisme à grande échelle.

A peine installé à Zagreb, le bureau de l’Hypo accorde en 1993 un crédit de 140 millions de schillings au dictateur croate Franjo Tuđman. Un geste de bienveillance qui va lui permettre d’attirer la clientèle des seigneurs de la guerre, lesquels raflent des millions grâce au trafic d’armes et aux privatisations. “L’Hypo a été le principal financier des privatisations sauvages de la dictature Tuđman”, confie une personnalité autrichienne du monde des affaires, qui souhaite garder l’anonymat.

L’Hypo Banka Croatia est créée dès 1996. En principe spécialisée dans l’immobilier, elle accorde en fait des crédits pour toutes sortes d’opérations : achats de machines, d’entreprises ou de yachts. En 2000, la banque risque de perdre 1 milliard de schillings à cause de la défaillance de plusieurs débiteurs. Ces crédits, apprend-on à l’époque, ont reçu la garantie du régime Tudjman “sans vérification approfondie”. Kulterer peut “réaliser en Croatie des affaires dans lesquelles les autres banques étrangères n’osent pas se lancer. Il a derrière lui la Carinthie, qui entend être fière de sa banque”, écrit à l’époque le quotidien viennois Der Standard. [Le leader d’extrême droite] Jörg Haider – qui utilise la banque pour financer le Land de Carinthie, dont il est depuis peu devenu le gouverneur – l’aide en effet activement lorsqu’il se rend en Slovénie et en Croatie, où il entretient d’étroites relations avec certains hommes politiques de droite. L’Istrie  sera “la Californie de l’Europe du Sud” dans les années à venir, prédit en 2000 Günter Striedinger, l’un des dirigeants de la banque. A cette époque, aucun grand projet touristique ne se réalise sans elle dans la région. Et ils donnent tous lieu à des pratiques de corruption. Un exemple, révélé par l’hebdomadaire allemand Die Zeit, montre comment cela a permis à des personnalités du FPÖ [le Parti libéral d’Autriche, dirigé par Jörg Haider] de se remplir les poches : en 2000, une société appartenant à Detlev Neudeck, à l’époque député du FPÖ, acquiert 374 000 m2 de côte sur la commune de Vodnjan, en Istrie. Le terrain est déclaré constructible peu après, ce qui multiplie son prix par 200 du jour au lendemain. C’est l’Hypo qui finance l’opération, et la directrice de la succursale locale est présidente du conseil de surveillance de la société immobilière. On avait promis à la banque – avant la cession – que le site serait déclaré constructible, fit savoir plus tard Kulterer dans un journal local. Haider aurait préparé l’opération avec Stefo Žufić, le gouverneur local, qui devint l’administrateur d’une des sociétés engagées dans le projet.



Le bureau international passe en quinze ans de 3 à 8 000 salariés

La Banque nationale d’Autriche (ÖNB) s’est penchée en 2001 sur les activités de l’Hypo en Croatie. Elle a détecté, selon son rapport, un “manque de prudence quant à la solvabilité et la capacité de crédit des emprunteurs”, un manque d’intérêt pour “la dynamique de remboursement” et une étude “insuffisante” des risques. Elle note en outre que le groupe bancaire utilise “certaines filiales pour leur transférer des cas parfois problématiques”. Les crédits à risque sont en effet retirés du bilan et affectés à des sociétés de crédit-bail pour ne pas diminuer les capitaux propres de l’Hypo. (Dans les Etats non membres de l’UE, le crédit-bail n’est pas considéré comme une activité bancaire, ce qui le soustrait à tout contrôle.) Le total du bilan de l’Hypo passe en 2001 à 7,6 milliards d’euros. Pour la presse internationale, l’Hypo est “la banque autrichienne qui réalise le plus de profits”, elle est “le deuxième des groupes bancaires d’Europe de l’Ouest pour la vitesse de croissance”. Les rares voix critiques sont couvertes par l’euphorie de cette formidable expansion à l’Est.

En 2002, la banque emploie déjà 2 500 salariés. La Croatie, qui présente une croissance de 6 % à 7 %, met en place des réformes, adhère à l’OMC et dépose une demande d’adhésion à l’UE. Un tiers des investissements étrangers qui y sont réalisés proviennent d’Autriche. Du coup, l’Hypo érige en 2003 à Zagreb un siège social dont la construction lui coûte 92 millions d’euros. Avec ses 86 000 m2, c’est le plus grand immeuble moderne de Croatie. “A l’époque, ce n’était un secret pour personne que la banque avait une politique de risque fort peu professionnelle”, se souvient aujourd’hui Hasslacher. Elle pratiquait une “concurrence déloyale”, déclare un observateur des marchés expérimenté qui souhaite conserver l’anonymat.

 

Lors des élections législatives de 2003, l’Hypo arrose généreusement la campagne. Selon le journaliste d’investigation croate Hrvoje Appelt, le HDZ  aurait encaissé à lui seul 300 000 euros. Cela ne fait pas scandale dans la presse : la banque est également l’un des plus gros annonceurs. En 2004, le bilan passe à 17,8 milliards d’euros. Puis à 22 milliards l’année suivante. “Pour qui s’y intéressait, il était clair depuis le début que les affaires de l’Hypo en Croatie étaient douteuses”, affirme Appelt, qui soupçonne Milan Bandić – maire de Zagreb et candidat malheureux au deuxième tour de l’élection présidentielle du 10 janvier – d’avoir servi d’intermédiaire pour décrocher des crédits à des conditions rêvées dans de grosses affaires en percevant au passage des commissions hallucinantes. Rien d’étonnant, selon lui, à ce que Bandić réside dans un penthouse appartenant à la banque.

Le magazine croate Nacional – qui se dit en possession d’un rapport confidentiel de la Bayerische Landesbank sur les activités de l’Hypo en Croatie – révèle pour sa part qu’Ivo Sanader, chef du gouvernement croate, qui a subitement démissionné en juillet dernier, aurait perçu une commission de 800 000 marks pour avoir servi d’intermédiaire dans la conclusion d’une demande de prêt de 4 millions de marks.

On peut évoquer nombre d’autres affaires douteuses. Un ancien conseiller du président Tuđman, Ivić Pašalić – surnommé “le docteur” –, aurait par exemple obtenu un prêt de 30 millions d’euros pour la construction d’un centre commercial, alors qu’il n’avait pas la moindre expérience dans ce secteur.  Branimir Glavaš, “le parrain d’Osijek”, condamné depuis pour crimes de guerre [meurtres de civils serbes en 1991], et que Haider avait personnellement reçu à Klagenfurt, aurait vendu 280 000 marks à l’Hypo un appartement qu’il avait peu de temps auparavant acheté 3 000 marks à l’Etat. En contrepartie, il aurait aidé la banque à conclure quelques affaires.  L’ancien général Vladimir Zagorec aurait reçu, selon le magazine Nacional, 260 millions d’euros de crédits pour des projets immobiliers. Cet homme, qui était le plus gros trafiquant d’armes du pays pendant la guerre, est actuellement incarcéré en Croatie, accusé d’avoir blanchi des millions par l’intermédiaire de comptes bancaires en Carinthie. Il était devenu agent immobilier à Vienne et les autorités autrichiennes ne l’avaient livré à la Croatie qu’en grinçant des dents. “Car s’il parle il y a beaucoup, beaucoup de gens du monde des affaires et de la politique qui auront de quoi avoir peur – et cela des deux côtés de la frontière”, confie un initié.

Ces accusations posent une question fondamentale : est-il possible d’investir proprement en Croatie ? “Pas de commentaire”, répondent plusieurs personnalités autrichiennes du monde des affaires. Voilà qui en dit long. Locaux désertés vendus au prix fort, amis en mal d’emploi à entretenir, sociétés fictives à alimenter en crédits aux meilleures conditions – telles sont les barrières que dressent encore aujourd’hui les shérifs et les hauts responsables politiques contre ceux qui veulent pénétrer sur le marché.

Domagoj Margetić, journaliste d’investigation croate et auteur d’un livre sur les activités de l’Hypo, affirme détenir des centaines de pages de documents. “Pour les gros crédits accordés à des partenaires douteux, il ne s’agissait pas de gestion des risques mais de blanchiment d’argent”, affirme-t-il. En 2006, Margetić a proposé de remettre ses pièces à conviction à la commission d’enquête sur les banques du Parlement autrichien. Mais la commission a refusé. L’Hypo n’a d’ailleurs pas réagi à ses accusations, si ce n’est par un démenti laconique.

L’histoire de la banque connaît un tournant en 2007, quand le banquier allemand Tilo Berlin entre avec quelques associés dans le capital de la banque et y occupe le fauteuil de président du directoire. Avant de la céder à la banque publique bavaroise Bayerische Landesbank (Bayern LB). Ce qui n’empêche en rien la situation de s’aggraver. Début 2008, on parle d’un manque de fonds propres de plusieurs centaines de millions d’euros. Et le bilan, à la fin de l’année 2008, révèle des pertes de l’ordre de 520 millions d’euros. En 2009, c’est carrément la catastrophe. Le Land de Bavière verse 700 millions d’euros d’aides et un groupe de banques autrichiennes [Raiffeisen, Bank Austria (Unicredit) et Erste Bank] 900 millions. Mais cela ne suffit pas. Fin novembre retentit un coup de tonnerre : on annonce que la banque estime avoir encore besoin de 1,4 à 1,7 milliard d’euros pour boucler les comptes de l’année en cours. La Banque nationale d’Autriche (ÖNB) avait pourtant estimé qu’elle ferait des bénéfices en 2009. “Les contrôles internes et externes ont été manifestement défaillants”, confie Franz Hahn, un spécialiste des marchés financiers de l’institut de recherche Wifo. “La banque a pris des risques énormes à grande échelle. Cela faisait partie de sa stratégie de croissance.

Le 13 décembre, le ministre autrichien des Finances, Josef Pröll [chrétien-démocrate, ÖVP], se voit contraint d’agir pour éviter non seulement un dépôt de bilan, mais aussi de terribles conséquences pour l’ensemble du secteur bancaire régional, de Munich à Zagreb en passant par Vienne et Klagenfurt. Il décide de sauver la banque en la nationalisant. Les Bavarois, qui ont accepté de verser 825 millions d’euros à l’Autriche pour que celle-ci assure le sauvetage, estiment qu’ils auront perdu au total 3,7 milliards d’euros dans l’affaire. Imputer ce désastre à la crise économique mondiale n’a pas lieu d’être : la crise n’a servi que de révélateur. Depuis le milieu de l’année 2009, les cessations de paiement ont augmenté en Croatie. Et de vastes escroqueries sont ainsi apparues au grand jour. On découvre aujourd’hui que certains instituts n’ont jamais vérifié l’existence des biens pour lesquels ils accordaient des crédits.

Les procureurs de Munich, Vienne, Klagenfurt et Zagreb devront dire où se situe la frontière entre risque bancaire, escroquerie et criminalité organisée. La république d’Autriche, nouveau propriétaire de l’Hypo, devra en tout cas répondre à quelques questions : pourquoi n’a-t-on jamais enquêté sur les rumeurs d’agissements criminels ? Pourquoi les mises en garde du ­secteur bancaire n’ont-elles jamais eu de suites ? Et pour­quoi la province de Carinthie, les banquiers et les amis de Haider, tels Tilo Berlin, Werner Schmidt, ­l’ancien président de la Bayerische Landesbank (Bayern LB) et Veit Sorger, le patron de la Fédération des industriels autrichiens, ont-ils pu toucher des millions lors de la vente de l’Hypo, alors que les contribuables autrichiens vont devoir en payer les frais ?

Wolfgang Kulterer, l’architecte de l’ascension sulfureuse de l’Hypo, sera lui aussi confronté à des questions désagréables. Le millionnaire s’est retiré dans un haras en Grande-Bretagne après avoir été condamné pour falsification d’écritures comptables. Mais on ira le chercher.



par Stefan Apfl

Source : courrierinternational.com, le 14 janvier 2010.

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Autriche-Croatie

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