Željko Peratović

Publié le 14 Janvier 2010

1. Peratović : Qui souhaite le pouvoir politique doit être corrompu, de ce point de vue les agents de l'UDBA sont les meilleurs

 

 

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Sur une terrasse d'été nous avons rencontré Zeljko Peratović, un journaliste indépendant et le blogueur politique croate le plus puissant. Après les événements tumultueux, lorsque notre interlocuteur avait fini en prison pour avoir révélé de soi-disant secrets d'Etat, la situation s'est calmée ces derniers mois. Peut-être est-ce justement Peratović qui en a retiré le plus grand profit car il a durablement attiré l'attention de l'opinion publique sur sa personne.

 

En analysant son blog, de même que ses textes journalistiques dans différents médias croates, c'est sa vision ultra pessimiste de la société croate en tant que profondément corrompue et indissolublement liée à la criminalité qui apparaît typique. Les politiciens et les partis politiques, les institutions étatiques, les services secrets, les barons économiques, les criminels et mafiosi, tous s'entremêlent chez Peratović en un nid orwellien, dans lequel les protagonistes perdent toute trace distinctive. Tous se ressemblent, que ce soit par la mentalité ou la morale, et, pour articuler et relier tout cela, seuls restent l'argent et le pouvoir.

 

Moj Portal : Il n'est pas habituel de trouver un journaliste qui critique en même temps des politiciens aussi divers, en allant de Gojko Šušak [1] à Stjepan Mesić. Existe-t-il pour vous des différences, faut-il y voir une orientation politique de droite et de gauche ?

 

Peratovic : Cela n'existe pas. La chose m'avait emballé dans les années 90, lorsque j'avais imaginé que nous étions devenus une société démocratique sur le modèle de l'Occident. Tous les principaux partis politiques flirtent avec toutes les idéologies, si bien qu'ils se repoussent au centre. Nous ne sommes pas encore une société politique, mais plutôt dans une phase pré-politique, et envers le principal problème que sont la corruption et la criminalité tous se comportent de la même façon.

 

MP : Il n'existe donc pas de toutes grosses différences entre ces politiciens ? Par exemple, de quel milieu politique Mesić est-il issu ? De quels cercles provient Gojko Šušak ? 

 

Peratović : Certains croient que c'est le même milieu, mais je ne peux l'affirmer. En définitive, tous les deux sont du HDZ. Certains ont attesté que le groupe de Šušak était également lié à l'UDBA. Ainsi Tuđman fut le premier des dissidents à avoir obtenu un passeport et à avoir pu voyager à l'étranger. Eux l'avaient chargé de façonner la Croatie selon leur modèle et d'y inclure l'Herzégovine.

 

MP : Peut-on tout mettre à ce point sur un même pied, aussi bien l'immigration que les agents de l'UDBA ? N'avez-vous pas un peu exagéré ? Bruno Bušić [2] serait alors un agent de l'UDBA et il se serait lui-même assassiné ?

 

Peratović : Il n'y a pas de véritable gauche et droite. Le problème réside dans la poursuite des crimes. Lorsqu'un beau jour les crimes de l'UDBA auront fait l'objet d'un procès, des changements se produiront dans la conscience de la droite. Ainsi viendront à disparaître les frustrations parmi ce qu'on appelle la droite, mais tous tendent en réalité à la même chose.

 

MP : Bon, admettons le point de vue radical que tous soient identiques et reliés entre eux. Qui tire alors les ficelles ? Qui, hormis les politiciens en vue, décide de tout ?

 

Peratović : Ce que j'essaie d'expliquer et de révéler n'est pas une théorie classique de la conspiration qui possède un centre de pouvoir que personne ne voit et qui détient ses intérêts. Simplement il est advenu que lorsque la Croatie a été créée, le HDZ a été rejoint par nombre d'agents de l'UDBA, qui avaient réalisé que la Yougoslavie se décomposait. Ils détenaient le plus important - l'information, et ils ont donc commencé à investir dans le nationalisme. Il leur fallait sauver leur peau, et ils ont investi dans de nouveaux patrons. C'est ainsi que rien ne leur est arrivé. Pendant la guerre seul un agent de l'UDBA a été tué, et c'est Marko Bezer. Ce chef de l'UDBA à Osijek, plus tard membre du Comité exécutif du Parti à Zagreb, a été tué à Jakuševac en 1991. L'UDBA n'est pas un service de sûreté de l'Etat ayant eu son siège à Belgrade, la chose n'était pas centralisée à ce point. Ici interviennent divers groupes économiques, y compris des sphères d'intérêt mafieuses.

 

MP : Et que sont alors les partis politiques ?

 

Peratović : La société avait été criminalisée dès avant la guerre. Le Procureur de la République Mladen Bajić a reçu l'appui de tous au Parlement. Son prédécesseur avait été remplacé parce qu'il avait encore trop voulu parler de la corruption dans les partis politiques. Même Đapić [3] s'est prononcé en faveur de Bajić. Les principales structures sont corrompues. Qui souhaite le pouvoir politique doit être corrompu. L'alignement est nécessaire, les renvois d'ascenseur. Quant aux structures qui étaient liées à l'UDBA, ou la criminalité, ce sont elles qui nagent le mieux là-dedans parce que c'est le principe sur lequel elle fonctionnait. Ces quelques milliers d'employés dans l'UDBA avaient facilement contrôlé jusqu'aux plus hauts politiciens, avant tout en lançant des poursuites d'une part et de l'autre par le truchement d'avantages. C'est comme ça que les politiciens se font mutuellement chanter, ainsi, par exemple, Sanader et Mesić ne vont pas jusqu'au bout l'un contre l'autre. Il n'y a pas d'épilogue ni une seule affaire. Quelqu'un joue un peu des coudes, enclenche une affaire, on mesure les rapports de force, on fait de nouveaux arrangements, et après cela on laisse tout tomber. Le lieu central qui permet tout cela est le Parquet.

 

MP : Pouvons-nous fourrer dans la même sarabande le journalisme ?

 

Peratović : Oui.

 

MP : Faites-vous alors également partie de cette oligarchie corrompue ?

 

Peratović : Non.

 

MP : Dans cette vision à ce point pessimiste où s'arrêtent donc les conglomérats opportunistes et pragmatiques dénués de tout idéal ? Où commence la sphère d'influence des cercles académiques, des diverses associations de la société civile, d'individus éminents ?

 

Peratović : La criminalité se tient en quasi contact avec l'Europe. C'est ainsi par exemple qu'il en a été avec Nikica Jelavić, qui a été jugé et libéré et qui possède maintenant une maison de deux millions d'euros à Pantovčak. Il a récemment été incarcéré en Slovénie en raison d'un mandat d'arrêt en Allemagne. Dans un contexte réel avec l'Europe réelle les choses vont fortement changer.

 

MP : A l'Ouest les théoriciens pessimistes du complot estiment aussi que certains lobbies tirent les ficelles dans l'ombre. Partant des mafias jusqu'aux compagnies multinationales toutes puissantes, là non plus il n'y a rien d'autre que leurs propres intérêts. Comment nos sauveurs sont-ils alors ?

 

Peratović : Il n'existe pas de société idéale, mais les gens dans ces pays sont néanmoins plus sensibles à la corruption, la criminalité n'est pas à ce point répandue. Chez nous il n'existe aucune responsabilité, les élections ne changent rien. Il y a eu un excédent de voix sur les listes électorales et personne au sein des partis n'a réagi. Les élections ne sont-elles pas décidées d'avance ?

 

 

[1] Gojko Šušak (16 avril 1945 - 3 mai 1998) fut un politicien croate nationaliste, ministre de la Défense de 1991 à 1998, ainsi qu'un proche associé de Franjo Tuđman.

[2] Ante Bruno Bušić (6 octobre 1939 - 16 octobre 1978) était un écrivain croate et un détracteur de la Yougoslavie communiste. Il a été assassiné à Paris le 16 octobre 1978 par l'UDBA.

[3] Anto Đapić est l'actuel dirigeant du HSP (le Parti croate du droit), un parti d'extrême droite.

 

Source : mojportal.hr, le 30 août 2008.

 

 

 

 

 

 

 

 

2. La violente agression du correspondant de RSF en Croatie, Zeljko Peratovic

 

 

Reporters sans frontières (RSF) condamne avec la plus grande fermeté l’attaque contre son correspondant en Croatie, Zeljko Peratovic, devant son domicile. L’organisation demande aux autorités d’assurer la protection de ce journaliste de renom.

 

Le 28 mai 2015 au soir, trois individus non identifiés ont immobilisé leur véhicule devant le domicile du journaliste d’investigation Zeljko Peratovic à Karlovac dans le centre de la Croatie. Après avoir insulté à plusieurs reprises ce dernier alors qu’il arrivait chez lui, les trois hommes l’ont poursuivi à l’intérieur de son domicile en lui assénant de nombreux coups. Après une courte hospitalisation, le journaliste d’investigation freelance, par ailleurs correspondant de RSF en Croatie, est rentré chez lui où il collabore actuellement avec la police afin de retrouver les agresseurs. Trois suspects ont été arrêtés. Les autorités croates n’ont pour l’instant pas condamné cette agression.

“Nous condamnons avec fermeté l’agression brutale dont a été victime notre correspondant en Croatie, Zeljko Peratovic", déclare Christophe Deloire, secrétaire général de RSF. "Nous appelons les autorités croates à prendre la mesure de la gravité de cette attaque violente à l’intérieur même du domicile d’un journaliste et à dénoncer publiquement ces faits qui ne sauraient être tolérés. Il est de leur devoir d’assurer la sécurité des journalistes dans le pays.”

Pour le célèbre journaliste d’investigation freelance, cette agression pourrait être en lien direct avec une série d’articles qu’il a publiés sur une affaire de corruption datant de 2010, dans laquelle serait impliqué la mairie de Karlovac. Le journaliste estime également que cette attaque pourrait être liée à sa couverture du procès de Josip Perkovic, un membre haut placé des services de sécurité yougoslave, actuellement en procès à Munich pour son implication dans le meurtre d’un émigré yougoslave en Allemagne de l’Ouest en 1983.

Il y a quelques années, le journaliste avait déjà été la cible de menaces de mort, lesquelles furent classées sans suites par les autorités. Zejlko Peratovic faisait également l’objet d’une multitude de procédures judiciaires intentées contre lui depuis 2009 dans lesquelles il était accusé entre autres de diffamation, d’atteinte au secret de l’instruction et d’avoir “divulgué des informations de nature à troubler l’ordre public”. Il avait été relaxé en 2011.

Bien que la situation de la liberté de la presse se soit globalement améliorée en Croatie ces dernières années, RSF s’inquiète des menaces proférées en toute impunité à l’encontre de journalistes. Le président de l’Association des journalistes croates, Sasa Lekovic, est régulièrement la cible d’insultes de la part des milieux nationalistes. Le 29 mai 2015, il a reçu des menaces de mort par lettre. En février 2015, une poupée à l’effigie du journaliste Ante Tomic avait été brûlée en place publique. La police n’avait alors pas donné suite à la plainte du journaliste et personne n’avait été inquiété.

La Croatie se situe à la 58ème position sur 180 pays au Classement mondial de la liberté de la presse 2015.

 

 

Source : fr.rsf.org, le 30 mai 2015.

 

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Journalistes, #chroniqueurs et photographes

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