Dušan Miljus

Publié le 11 Janvier 2010

Dušan Miljus

 

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ušan Miljus est un journaliste travaillant notamment pour le journal Jutarnji list. En 2009 il s'est vu remettre le Prix des Médias de Leipzig, récompense qu'il a partagée avec le journaliste italien Roberto Saviano et le directeur du journal turc "Taraf" Ahmet Altan. 

 

Miljus, selon la fondation qui décerne le prix, s'est transformé ces dernières années en un symbole du journalisme courageux en Croatie. 

 

Ses reportages sur les trafics d'armes et le crime organisé lui ont également valu des menaces - allant jusqu'à la publication d'une lettre de faire part annonçant sa mort dans un journal autre que le sien - et même des agressions physiques. 

 

En juin 2008, un groupe d'inconnus l'a roué de coups avec des battes de base-ball en face de son domicile.

 


Interview

 

 Rončević devient le bouc émissaire

 

 

Dušan Miljus dans un entretien avec la journaliste de H-alter au festival de Motovun : Le fait même que Berislav Rončević en tant que ministre de la Défense avait participé dans des affaires qui manquent de transparence crée un doute suffisant. J'ignore si Rončević sera choisi comme prototype pour montrer que l'on sévit contre la corruption aux plus hauts niveaux du pouvoir, mais ce n'est certainement pas la solution. En particulier lorsque, comme chez nous, cela est fait tambour battant, et qu'il s'agit seulement de montrer aux institutions européennes que l'on fait quelque chose.


Dušan Miljus, un journaliste du Jutarnji list ainsi qu'un spécialiste sur les thémes liés à la criminalité et à ses "réponses" policières, est cette année membre du jury d'Amnesty international de la Croatie pour l'attribution du prix cinématographique des droits humains au festival de Motovun. Il y a deux mois, Miljus en tant que victime d'un guet-apens, a lui-même été une personne dont les droits humains ont été violés, et cette atteinte perdure puisque ni les agresseurs ni les commanditaires de l'agression n'ont été trouvés à ce jour. Après le passage à tabac, l'enquête policière n'a donné aucuns résultats ; seules sont restées les séquelles physiques et psychiques, la crainte d'une nouvelle agression ainsi qu'une déclaration d'anthologie de la part du ministre des Affaires intérieures, Berislav Rončević.

 

Comment évaluez-vous le travail de la police, concrètement du ministre Rončević ?


Je pense qu'il apparaît que dans la police, avec le ministre Rončević à sa tête, la situation est très mauvaise - les gens sont tout simplement incompétents. Je ne voudrais pas que l'on pense que c'est dû à ma situation personnelle, du fait que l'enquête n'a pas progressé, ou à cause de cette fameuse phrase du ministre : Qui est Dušan Miljus ? Il existe de nombreux indicateurs actuels, mais aussi des évaluations venant de cercles autorisés, selon quoi la police est extrêmement incompétente pour résoudre la criminalité dans le pays.

 

Incompétente ou peut-être corrompue ?


Pour partie elle est corrompue. La criminalité organisée tente par définition de corrompre les institutions dont la mission est de la réprimer, non seulement la police, le ministère public ou les tribunaux mais aussi les médias - ce n'est nullement un fait méconnu et il ne faut pas nous voiler la face.

 

Comment se fait-il que Rončević fasse justement pour l'instant l'objet d'une enquête du Bureau pour la prévention de la corruption et du crime organisé (USKOK) ? Est-ce que l'on feint ainsi de résoudre la corruption au sommet de l'Etat ou s'agit-il du début de la fin du ministre ?


Le fait même que Rončević, en tant qu'ancien ministre de la Défense, avait participé dans des affaires qui manque de transparence crée un doute suffisant. Au demeurant, la sphère des passations de marchés publics est quelque chose que les institutions étrangères nous reprochent le plus. J'ignore si Rončević va être choisi comme prototype pour montrer que l'on sévit contre la corruption aux plus hauts niveaux du pouvoir, mais ce n'est certainement pas la solution. En particulier lorsque, comme chez nous, cela est fait tambour battant, et qu'il s'agit seulement de montrer aux institutions européennes que quelque chose est fait chez nous. Le pouvoir devrait avoir une approche systématique, de façon à ce que personne ne puisse faire exception aux règles de transparence, en particulier lorsqu'il s'agit des affaires de passation de marchés publics où circule beaucoup d'argent. Le fait que Rončević fasse l'objet d'une enquête de l'USKOK montre qu'une grande avancée s'est produite. Il y a dix ans c'était inimaginable. Le cas de l'ancien ministre du Tourisme Ivan Herak qui avait été arrêté et placé en garde à vue, et qui avait été jugé pour malversation, fut une grosse exception. Cet événement a valeur d'avertissement pour les politiciens à tous les niveaux comme quoi ils ne sont pas intouchables.

 

Cependant, d'un autre côté, nous avons là un exemple parmi bien d'autres qui montre à quel point les politiciens sont prêts à abuser de leurs fonctions publiques en vue de leurs profits personnels.

 

Ces derniers temps se sont succédées les affaires liées au travail du ministère des Affaires intérieures (MUP) : Faber, Pukanić, Miljus, Gašparac, Rađenović. Est-ce que le ministre devrait être limogé, et quand ?


Il aurait dû lui-même quitter ses fonctions de ministre, et le fait de ne pas l'avoir fait nous indique le manque général de culture démocratique. Les politiciens chez nous ne considèrent pas être responsables envers le corps électoral, ils se soumettent seulement aux pratiques du parti dont ils sont issus.

 

Et Marijan Tomurad est alors tombé à la place de Rončević ?


Tomurad a servi de bouc émissaire, même si auparavant aussi avaient existé des raisons pour son limogeage. Il s'agit d'un policier de carrière qui a toujours pris le relais dans les moments les plus difficiles. Y-compris la manière dont on lui a transmis la décision de mise à pied - pratiquement sur le lit d'hôpital - montre la qualité des rapports parmi ces cercles et quelle est la disposition à sacrifier un pion à un échelon inférieur afin de sauver quelqu'un de plus fort.

 

Pour son successeur qui a été nommé en quatrième vitesse, Ivica Tolušić, on sait déjà qu'il traîne quelques casseroles. Sans mentionner qu'il a été placé à la fonction de chef de la plus grosse direction policière dans le pays, ce qui suppose qu'il faut connaître le travail policier sur le bout des doigts.

 

L'inspecteur Gašparac a été suspendu après avoir osé envoyer une convocation à Thompson pour être interrogé [par la police]. Quel message envoie-t-on par là ?


On a signifié aux policiers de ne pas faire leur travail comme l'impose la profession, mais au contraire de bien être à l'écoute de la politique. Il ne s'agit pas seulement de Gašparac, a également fait les frais un policier qui avait empêché le maire de Zagreb de prendre le volant en état d'ivresse et qui s'est vu chercher des noises pour cette raison.

 

Ce même maire a récemment fait savoir à la police qu'elle ne fait pas son travail comme il faudrait.


Il n'y a personne qui devrait ordonner à la police comment faire son travail, ni le Premier ministre ni le maire - elle devrait l'accomplir selon les règles de la profession, et appliquer la loi. Les politiciens doivent faire en sorte que ce travail puisse être accompli sans entraves. Par exemple, certains commissariats de police sont en si mauvais état financier qu'ils peuvent à peine acheter du papier.

 

Pourquoi les enquêtes sur les menaces et les passages à tabac de journalistes progressent-elles si lentement ? Pour l'essentiel les enquêtes n'aboutissent pas ou alors l'agresseur s'en sort avec une plainte pour trouble de l'ordre public et de la paix.


Il existe plusieurs cas où les agresseurs ont été identifiés, mais on compte une cinquantaine de cas d'agressions sur les journalistes où les auteurs sont encore inconnus. Le fait inquiétant est que les témoins de ces attaques ont souvent été des gens du système, des policiers, des officiers de justice, etc... qui n'ont pas réagi ni entrepris quoi que ce soit selon la loi, mais qui ont observé avec une approbation tacite. Tous les procès durent sept, voire jusque dix ans, et de la sorte ils perdent tout leur sens. C'est un très mauvais message. Avant mon agression j'avais séjourné en Suède et discuté avec un journaliste qui a écrit un livre sur la mafia suédoise. Je lui ai demandé s'il avait jamais reçu des menaces. Il m'a répondu que jamais cela ne traverse l'esprit de quiconque en Suède - les gens disent qu'ils ne sont pas satisfaits par la façon dont ils sont présentés dans les médias, mais ils n'entreprennent rien de plus car la réaction du système serait sévère. La réaction de notre système répressif est toujours molle et cela encourage à vrai dire ceux qui ne sont pas d'accord avec ce que quelqu'un écrit, de sorte qu'ils se servent de la violence.

 

Comment progresse l'enquête dans votre cas ?


Bientôt cela fera deux mois depuis l'agression. La police m'affirme qu'elle s'en occupe intensément et qu'elle dispose d'informations de qualité. Personnellement, il m'importe bien davantage qu'ils remontent aux commanditaires et non pas aux agresseurs eux-mêmes. Mais comme le temps s'écoule, je crains que les chances ne s'amenuisent. En dressant un procès contre les agresseurs on n'arrive en fait à rien, il faut parvenir jusqu à la source première. Si on n'y arrive pas, c'est un très mauvais message non seulement pour moi, mais pour tous les journalistes, le système des médias et les citoyens.

 

Avez-vous peur ?


Maintenant je suis sous protection permanente, mais ce qui me cause du malaise est que j'ignore quel était le but ultime des agresseurs ; était-ce seulement me rouer de coups ou en finir avec moi par ces coups. J'ignore jusqu'où ils avaient l'intention d'aller. C'est ce qui m'inquiète véritablement.

 

Source : h-alter.org, le 31 juillet 2008.

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Journalistes, chroniqueurs et photographes

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