Dražen Vukov Colić

Publié le 22 Janvier 2012


Dražen Vukov Colić

 

 

Dražen Vukov Colić est un diplomate et journaliste né en 1930. Chroniqueur depuis 2010 pour Tportal, il a été correspondant aux Etats-Unis et en Allemagne pour plusieurs journaux croates, avant d’être nommé ambassadeur à Vienne puis à Sofia dans les années 2000.

 

 

Articles :

 

1.    Vers l’Union sans enthousiasme


 
Le 22 janvier, la Croatie doit ratifier par référendum son traité d’adhésion à l’Union. Mais, au moment d’entrer dans une Europe en crise, la campagne a surtout été marquée par les doutes et une nouvelle rhétorique nationaliste.


Après la signature du traité d’adhésion de la Croatie à l’UE [le 9 décembre 2011], le plus beau, le plus touchant et le plus original message de bienvenue n’est pas venu de Zagreb ni de Bruxelles, mais de Pologne. Sur YouTube, de nombreux Polonais, notamment des jeunes, ont souhaité la bienvenue à la Croatie sans hypocrisie ni faux pathos, dans une ambiance de joie spontanée [en cas de oui au référendum du 22 janvier, la Croatie entrera dans l’UE le 1er juillet 2013].


Les Polonais ont ainsi prouvé que l’Europe actuelle, secouée par la crise, les doutes et les divisions, peut et doit être l’Europe des valeurs communes, de la joie et de l’espoir. Bruxelles a tendu la main à la Croatie, mais la Pologne a ragaillardi l’âme croate.


Les Polonais sont eux-mêmes entrés dans l’Europe en nourrissant de nombreuses craintes, notamment celle de la perte de leur souveraineté et de la mort des paysans. Comme en Croatie, l’Eglise catholique polonaise a plaidé pour l’Europe avec la crainte à peine dissimulée que les grands pays voisins ne se mettent à refaçonner le passé et l’avenir du pays.

 


Les Croates, plus européens que l'Europe


Contrairement à ces craintes, la Pologne a montré qu’on peut réussir son adhésion à l’UE au moment où la plupart des grands pays, puissants et riches, traversent une crise profonde. La Pologne est restée Pologne et est devenue Europe. Il n’a pas été nécessaire de créer une nouvelle Euroslavie dans les Balkans pour que la Croatie obtienne son ticket d’entrée dans l’UE.


L’histoire des négociations d’adhésion, aussi longues que pénibles, a été pavée des préjugés, d’idées reçues, de peurs et d’ignorance, en jouant les cordes catastrophiste, xénophobe, nationaliste et provinciale, mais également cosmopolite et supranationale.


Ainsi, l’ancien président Tudjman, qui plaidait pour l’Europe a-t-il claqué la porte dans un excès d’orgueil en refusant de rejoindre le Groupe de Visegrad (composé de la Pologne, la Hongrie, la Slovaquie et la Slovénie), en considérant que la Croatie n’avait pas besoin de s’allier avec les anciens satellites de la Russie.


D’autres, en revanche, à l’instar de l’ancien Premier ministre Sanader, ont été prêts à accepter n’importe quoi pour accélérer l’adhésion, au prix de fausses promesses, comme celles selon laquelle la Croatie allait entrer dans l’UE en même temps que la Bulgarie ou la Roumanie.


L’Europe ne tolère plus d’adhésion au rabais, mais elle n’a pas “détesté tout ce qui était croate”, comme certains ont voulu le croire. Cette Europe s’est employée à pacifier la poudrière balkanique, mais elle n’a pas hésité à reconnaître les acquis de chaque pays sur la voie du respect des conditions imposées.


Après la Slovénie, c’est la Croatie qui a amarré le plus rapidement dans le port européen sans devoir attendre ses voisins.


L’Europe actuelle n’est pas un pays de cocagne. Dans le contexte de la crise, même les plus grands pays, comme l’Allemagne ou la France, ont accepté de se priver d’une part de leur souveraineté.

 

 

Une jeunesse libérée des mythes toudjmaniens


Dans cette Europe, personne ne plaide pour la refondation d’une nouvelle Yougoslavie ni pour la résurrection du communisme. Dans cette Europe, la langue croate est reconnue comme une langue officielle, et Zagreb a le droit de demander la protection de tout ce qui relève de son patrimoine, sa tradition ou ses particularités.


Après la signature du traité d’adhésion, de nombreux mythes nationalistes se sont écroulés et les préjugés régionaux sont devenus caducs. Le référendum se prépare sans bagage mythomane, mais avec certaines nouvelles questions posées par la jeune élite intellectuelle, libérée des mythes toudjmaniens. Toutefois, cette dernière propose des réponses qui ne sont pas moins dangereuses.


Dans ses généralisations simplistes cette élite affirme que l’Europe a depuis longtemps trahi ses principes, voire qu’elle s’est elle-même balkanisée bien avant que les Balkans ne deviennent européens, de même que la Croatie s’est balkanisée avant de devenir européenne.


D’après ce courant de pensée, on n’a pas besoin de cette Europe enfoncée dans la crise économique, ni de celle des valeurs, qui n’est plus que l’ombre d’elle-même. Bref, on exige une Europe parfaite pour une Croatie qui est elle-même loin de cet idéal.


Ces nouveaux Croates “irréprochables” se montrent plus arrogants que les Français, plus têtus que les Anglais et plus irresponsables que les Grecs. Ils ne s’excuseront jamais de leurs prophéties ratées, mais ils sont prêts à condamner la Croatie tout entière à un avenir stérile en se considérant comme étant plus européens que l’Europe.


Jadis, on se vantait d’être “le plus ancien des peuples européens” ; aujourd’hui, on est fiers d’être “le peuple le plus exigeant”.

 

Traduit par Kika Kurovic
 

 

Source : presseurop.eu, le 20 janvier 2012.
Article paru à l’origine sur tportal.hr, le 22 décembre 2011.

 

 

2. Le rêve d'une adhésion à moindre frais

 

Ce 4 décembre, les Croates sont appelés à renouveler leur Parlement. Quelques jours plus tard, Zagreb doit signer son adhésion à l'Union. Avant de faire son entrée dans l'UE, en juillet 2013, le pays devra faire face à de profondes réformes. Mais ni le gouvernement ni l'opposition ne semblent prêts à l'annoncer à leurs concitoyens.

 

La Croatie n’est pas la Grèce ou l’Espagne. Le Premier ministre, Mme Jadranka Kosor, n’est pas Georges Papandréou ou José Luis Rodríguez Zapatero. Le chef de l’opposition social-démocrate Zoran Milanovic est encore moins Lucas Papademos, Mario Monti ou Mariano Rajoy.

La dette, le chômage, la récession et les scandales politiques sans fin qui secouent la Croatie, modeste pays à la lisière de l’Europe centrale et de la Méditerranée qui frappe à la porte de l’Europe, n’ont certes pas d’influence sur le destin de l’euro.

Même le Spiegel, connu pour ses positions critiques, trouve que la Croatie mérite toujours son ticket d’entrée à l’Union européenne, obtenu non sans peine.

 

Trois ou quatre ans de répit

La situation économique empire en Croatie, mais, confrontés à des problèmes beaucoup plus graves, l’Europe et Washington ne se soucient pas outre mesure du fait que la dette publique croate frôle le seuil de ce qui est acceptable au regard des critères de convergence de l'euro (elle atteint déjà  57% de PIB), que le chômage est en hausse, y compris pendant les mois où le tourisme bat le plein; que le pays n’enregistre aucun signe de rétablissement économique et qu'enfin, le 15 mars, lorsque Zagreb devra présenter son budget pour 2013, la note de sa dette souveraine sera mise pour la première fois sérieusement à l'épreuve, alors que le taux de rendement des obligations d’Etat avoisinent déjà les 7%.

La Croatie s’est rapprochée (si elle ne les a pas dépassés) du niveau des indicateurs qui ont provoqué la crise européenne, bien que sa dette soit inférieure à celle de la Grèce, que le chômage soit loin du record de l’Espagne, et que les taux d’intérêt des obligations d’État n’atteignent pas ceux de l’Italie.

En moyenne, la dette de la Croatie est inférieure à la dette de la plupart des pays de la zone euro, mais la croissance est au point mort, les réformes sont gelées, tout comme les investissements dans les nouvelles technologies, et les investisseurs lui ont tourné le dos.

D’ici à son adhésion à l’UE (au mois de juillet 2013), elle doit enfin clore la privatisation et l’assainissement des chantiers navals. Et, si la conjoncture actuelle ne change pas et le déficit public continue à se creuser (entre 15 et 17 milliards de kunas actuellement – 2 à 2,3 milliards d’euros), la Croatie mettra 77 et non pas 7 ans avant de rejoindre la zone euro. La Croatie n’est pas encore au bord de la faillite, mais avec la politique actuelle il ne lui reste que 3 ou 4 ans de répit, estime Zeljko Lovrincevic, le conseiller économique de Jadranka Kosor. Selon Mate Crkvenac, ancien Ministre des finances du gouvernement socio démocrate (2000-2004), la situation économique est même pire qu’en 2000, et le niveau de vie des Croates a baissé d’au moins 20%.

 

La promesse que rien ne changera

Lorsque la crise secoue les "grands" pays, faire partie des "petits" peut représenter un avantage. Sauf si, comme la Croatie, on est le seul de la région à être en proie à la récession. D’autant plus qu’avec la Slovénie, la Croatie a longtemps été la locomotive du développement régional.

Les "petits" pays sont moins contagieux que les "grands" (il suffit de voir les craintes qu'inspire le cas de l’Italie, la troisième économie de la zone euro), mais dès son adhésion à l’UE, la Croatie sera soumise aux mêmes règles de jeu.

Par conséquent, Zoran Milanovic, que les sondages donnent gagnant aux élections législatives du 4 décembre sera contraint de voler à Bruxelles ou à Luxembourg au lendemain du vote, comme l’ont fait à leurs heures Mario Monti ou Lucas Papademos.

Ensuite, si les mesures de contrôle budgétaire récemment proposées par Bruxelles sont acceptées, il sera lui aussi contraint de soumettre à la Commission européenne son projet de budget, avant même de le faire voter par le Parlement croate. Le nouveau Premier ministre espagnol Mariano Rajoy a annoncé publiquement qu’il obéirait à Bruxelles et a lié l’avenir de l’Espagne à celui de la Banque centrale européenne.

En Croatie, on rêve en revanche d'entrer dans la zone euro sans engagements supplémentaires. On affirme au contraire que rien ne changera –  notamment pour ce qui est des privilèges de certaines catégories de la population –  ou on promet que ce qui changera le sera sans frais.

"On ne licenciera personne", nous dit-on. Pendant ce temps, une année entière a été perdue. Et, pour la Croatie, le réveil risque d'être dur.

 

 

Traduit du croate par Kika Curovic

 

Source : presseurop.eu,le 1er décembre 2011.

Article paru à l'origine sur tportal.hr, le 24 novembre 2011.

 

 

 

3. Nous n'organisons pas cet Euro, merci l'UEFA

 

Il y a cinq ans, la Croatie et la Hongrie rêvaient, elles aussi, d'accueillir conjointement l'Euro 2012. Aujourd'hui, les deux pays devraient se réjouir d'avoir vu leur candidature refusée, estime un journaliste croate, selon qui l'organisation d'un tel événement tient du cauchemar politique et économique.

 

A long terme, certaines grandes déceptions peuvent se transformer en coup de chance inattendu. Les matchs de l'Euro 2012 qui ont lieu à Varsovie, à Wroclaw, à Lviv ou à Kharkiv auraient pu se tenir à Zagreb, Split, Rijeka ou Osijek. Lorsque, le 18 avril 2007, l'UEFA a accordé l'organisation du Championnat européen de football à la Pologne et à l'Ukraine, en rejetant à l'unanimité la candidature conjointe de la Croatie et de la Hongrie, la Croatie s'est sentie humiliée, bafouée et désavouée. Aujourd'hui le pays est content de ne pas avoir obtenu l'organisation de ce mégaspectacle qui coûtera à l'Ukraine, politiquement divisée et appauvrie, plusieurs milliards d'euros.

Le Premier ministre croate de l'époque, Ivo Sanader, avait perdu l'une des plus importantes batailles de promotion politique en évaluant mal les enjeux géopolitiques du choix de l'UEFA. Non seulement la Pologne et l'Ukraine sont de plus grands pays – et des marchés plus prometteurs –, mais depuis 2007 ces deux pays font l'objet d'un bras de fer entre la Russie et l'Occident, chacun voulant les faire basculer de manière définitive dans son orbite. La Pologne aurait dû être alors cette locomotive censée amener l'Ukraine vers l'Alliance atlantique et aux portes de l'Union européenne. Une Ukraine qui, rappelons-le, aurait pu devenir l'un des marchés les plus importants pour l'économie occidentale.

Mais cela ne s'est pas passé comme ça. En cinq années seulement, Kiev a été cloué au pilori de la honte en raison des violations des droits de l'homme. En effet, l'Euro 2012 est aujourd'hui organisé par ceux-là mêmes qui ont jeté dans les geôles l'ancienne Premier ministre Ioulia Timochenko, à qui l'on avait accordé l'organisation de cet événement sportif à titre de gage pour son attachement à l'Occident. Ceci explique pourquoi aujourd'hui sa fille, qui fait pourtant campagne pour la libération de sa mère, soit tellement réticente à soutenir ceux qui appellent au boycott de l'Euro pour lequel sa mère avait œuvré avec tant de passion.

Mais ce n'est pas tout. Beaucoup d'autres choses ont changé aussi. En ces quelques années, pendant que l'Ukraine rentrait de nouveau dans l'orbite russe, la Hongrie perdait son statut de chouchou européen à cause de la politique autoritaire de son nouveau Premier ministre, le populiste de droite Viktor Orbán. Son homologue croate, Ivo Sanader, s'est lui retrouvé en prison, inculpé de corruption et de détournement de fonds publics à grande échelle. Peut-on seulement imaginer aujourd'hui ces deux pays organiser l'Euro de foot ?

Depuis toujours, le football a été plus qu'un jeu. Il sert à faire la guerre par d'autres moyens, à renforcer le sentiment national. Ce fut le cas lorsque la Croatie avait pris la troisième place à la Coupe du monde 1998, ou quand la Grèce avait emporté l'Euro 2004. Peu de temps après, en organisant les Jeux olympiques, Athènes a entamé sa longue descente aux enfers en se lançant dans des chantiers pharaoniques qui lui ont coûté très cher. Par contre, l'Espagne, qui brille par ses réussites dans plusieurs sports, n'a pas organisé une seule grande compétition internationale depuis longtemps. Quand on est bon, on n'a pas besoin de l'avantage de jouer à domicile.

Le foot est de surcroît devenu une affaire lucrative, une compétition politique et une caisse sans fond qui attire non seulement les joueurs mais aussi tous ceux qui cherchent à promouvoir leurs intérêts nationaux ou économiques. Aujourd'hui le destin d'une vedette de foot blessée préoccupe plus l'opinion que le destin de centaines des milliers des chômeurs. Voilà pourquoi l'entraîneur de l'équipe nationale croate, Slaven Bilic, se bat à l'Euro 2012 non seulement pour son avenir personnel mais également pour un temps d'arrêt dans la réalité politique qui permet de retrouver le rêve du bonheur collectif. La victoire sportive est partagée par tous, alors que les profits restent dans les poches d'une dizaine de joueurs, des magnats de la bière et des illusionnistes politiques, enrichis par chaque réussite sportive de l'équipe nationale alors que la majorité de la population reste toujours aussi pauvre et misérable.

 

Source : courrierinternational.com, le 14 juin 2012.

Article paru à l’origine sur tportal.hr, le 7 juin 2012.  

 

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Journalistes, #chroniqueurs et photographes

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