Dialogos

Publié le 26 Mars 2012

Judith, séduire pour tuer, tuer pour séduire

 

 

 

Elles se sont parées de leurs plus beaux atours. Ont parfumé leur corps et bouclé leur chevelure. Les diamants et les émeraudes brillent à leur cou, à leurs poignets et leurs doigts. Les (très) riches élégantes invitées samedi 24 mars au Bal de la Rose de Monaco paradaient, coupe de champagne à la main, dans le hall de l’Hôtel de Paris, somptueux palace de style Belle Époque, fierté de la Société des Bains de mer de la principauté…

 

À quelques mètres de là, dans la salle de l’Opéra, un bijou construit par Charles Garnier en 1879, une autre femme se faisait, elle aussi, séduisante entre les séduisantes. Mais c’est avec un tout autre objectif que Judith abandonnait ses austères voiles de veuve pour revêtir les soieries chatoyantes et les joyaux dignes de sa radieuse beauté. 

 

Cette héroïne biblique aussi pieuse que courageuse usa en effet des armes de la féminité pour endormir la méfiance du général Holopherne et le mettre – radicalement – hors d’état de nuire. Elle libéra ainsi la ville de Béthulie d’un siège implacable.

 

Les arts se sont emparés de cette figure forte et complexe qui fascine par sa détermination, sa ruse et la violence de son acte, lorsque, saisissant le cimeterre du puissant guerrier qu’elle a subjugué, elle l’égorge et le décapite. 

 

On pense aux peintures de Rembrandt et Caravage ou, exposées actuellement au Musée Mayol à Paris, à celles d’Artemisia Gentileschi, ou encore, plus près de nous, aux somptueuses icônes de Gustav Klimt. Mais la musique n’est pas en reste, d’Alessandro Scarlatti à Arthur Honegger en passant par l’oratorio Beltulia liberata de Mozart…

 

 

Inspiré des chants de Croatie

 

À Monte-Carlo, dans le cadre du Printemps des arts, c’est une version issue de la tradition croate que la chanteuse et comédienne Katarina Livljanić, entourée de deux musiciens, a révélé au public. En 1501, le poète dalmate  Marko Marulić compose un texte, considéré aujourd’hui comme le premier grand poème lyrique en langue vernaculaire. Même si Marulić, né à Split en 1450 mais qui étudia notamment à Padoue, écrivait également le latin et l’italien.

 

Édités à Venise en 1521 (la Dalmatie d’alors appartenait à la République de Venise), ces alexandrins sophistiqués à double rime, l’une à la fin du premier hémistiche et l’autre à la fin du vers, ont frappé Katarina Livljanić, fondatrice de l’ensemble Dialogos par leur puissance évocatrice. 

 

S’inspirant des chants traditionnels, profanes et liturgiques de Croatie, elle a conçu une « reconstitution » des Mystères sacrés de la fin du Moyen Âge. Avec elle, deux musiciens : Albrecht Maurer à la vièle et Norbert Rodenkirchen aux flûtes, donnent naissance à un spectacle d’une envoûtante magie, sobrement mis en espace par Sanda Herzić et en lumières par Marie Bellot.

 

 

Eros et Thanatos

 

Katarina Livljanić, longue silhouette et gestes éloquents tour à tour anguleux ou assouplis, est à la fois la récitante et les personnages du récit. Judith, bien sûr, puisant dans la prière l’idée d’un plan audacieux pour neutraliser l’ennemi de son peuple. Mais aussi Holopherne et les convives du banquet où tous s’enivrent et ripaillent sans mesure. 

 

La voix parlée et surtout chantée – dans une tessiture resserrée – module du sublime au trivial pour raconter cette histoire où palpitent de concert Eros et Thanatos. Ductile, la ligne de chant brode ses subtiles variations sur une trame instrumentale souvent douce, soudain animée d’accents plus robustes, notamment lors du fameux banquet où la vièle s’emballe dans une hystérie de danses et d’agapes barbares.

 

Mêlées au texte de Marulic, deux admirables « agonies », nées sous la plume de poètes croates anonymes, mettent en scène la lutte angoissée (sens étymologique du mot agonie) entre l’âme et la conscience de Judith puis, entre l’âme et le corps décapité d’Holopherne. 

 

Ce dédoublement des personnalités fait basculer le spectacle dans une dimension nouvelle. Impalpable, à la limite de l’audible, l’accompagnement instrumental semble alors émaner d’un autre monde, qui a vu la mort en face.

 

 

Source : la-croix.com, le 26 mars 2012.

 

 

 

 

 

 

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Musique

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