Denis Romac

Publié le 3 Mars 2010

Denis Romac

 

Journaliste, Denis Romac est spécialiste de politique intérieure et des relations internationales, il est éditorialiste du quotidien Novi list dont il a dirigé la rédaction.

Considéré comme l'un des meilleurs journalistes du pays, il a également travaillé à HINA, l'Agence croate d’information.

 

 

 

Articles :

 

1. L'UE perd la main en Bosnie

 

Européens et Américains tentent actuellement d'obtenir un accord sur une réforme des institutions en Bosnie-Herzégovine. Mais l'UE ne semble pas en mesure de peser sur ces négociations dont dépend pourtant l'avenir du pays, constate le quotidien croate Novi List.

 

Le sommet qui s'est tenu sur la base militaire de l'OTAN à Butmir n'est-il pas la meilleure preuve que les Américains, après avoir débloqué les négociations sur l'adhésion de la Croatie à l'Union européenne, ont décidé de poursuivre le processus de la stabilisation de la région et d'accélérer son rapprochement avec l'OTAN et l'UE ? La Croatie avance à grand pas vers l'UE, la Serbie pourrait bientôt emprunter la même voie. Quant à la Bosnie-Herzégovine, on ne peut que constater qu'elle a perdu 14 ans. Certes, les accords de Dayton, ont mis fin à la guerre en Bosnie-Herzégovine, mais le pays a raté l'occasion de se préparer pour la paix. Washington a compris que c'était probablement la dernière chance pour empêcher la désintégration de la Bosnie-Herzégovine.

 

Les Etats Unis et l'Union européenne agissent de concert. Pour sauver l'unité, Washington a renoncé à nommer Clifford Bond, ancien ambassadeur américain à Sarajevo, au poste d'envoyé spécial pour l'application des changements constitutionnels, nécessaires pour que la Bosnie puisse présenter une candidature crédible à l'UE, car Bruxelles s'était opposé à cette nomination. Mais la différence d'approches est difficile à dissimuler. Le chef de la diplomatie suédoise, Carl Bildt, qui fut le premier Haut représentant de la communauté internationale en Bosnie, de 1995 à 1997, considère que l'OHR, le Bureau du Haut représentant, est obsolète, alors que les Américains ne voient pas comment les hommes politiques locaux sauraient s'entendre sans être chapeautés par un gouverneur étranger.

 

Le "soft power" d'Obama fait la différence

Bien que la Bosnie-Herzégovine, comme toute la région des Balkans occidentaux, soit formellement sous tutelle de l'UE, une fois encore, c'est l'Amérique qui mène le jeu. Sans les Etats Unis, il est difficile d'imaginer des réformes sérieuses en Bosnie-Herzégovine. Dans la matrice complexe des Balkans, le moindre problème peut engendrer de nouvelles situations virtuelles pouvant potentiellement se transformer en conflits sérieux. Il suffit de se rappeler l'étrange revendication territoriale de la Slovénie à l'égard de la Croatie, que peu de gens en dehors de ces deux pays ont réussi à comprendre, mais qui a bloqué pour un an le processus de l'élargissement de l'Europe.

 

C'est en Bosnie-Herzégovine que l'Amérique s'emploie à stopper le processus de la désintégration des Balkans bien qu'elle ait quelques difficultés à convaincre ses partenaires serbes en raison de son soutien au séparatisme des Albanais du Kosovo. Tout en s'intéressant de près à la stabilité dans son voisinage propre, l'Europe ne s'est pas montrée capable de résoudre les conflits dans les Balkans. Sa politique de la carotte et du bâton donne des résultats inattendus. La libéralisation des visas en est le meilleur exemple. Supprimer les visas pour les citoyens serbes, mais pas pour ceux de Bosnie-Herzégovine, risque de créer une situation paradoxale. Avec un passeport serbe dans la poche, le bourreau de Srebrenica, Ratko Mladić, pourra voyager dans l'UE sans visa, alors que ses victimes en sont privées, contrairement aux Bosno-Serbes qui ont droit à une double nationalité.

 

C'est la raison pour laquelle l'Amérique est de retour dans les Balkans. Mais ce n'est plus l'Amérique de Bush qui parlait la langue de la force et des armes. Aujourd'hui, il s'agit du "soft power" de Barack Obama, qui met l'accent sur les principes européens : les négociations, la coopération, le compromis, le consensus. Mais les hommes politiques des Balkans ne comprennent pas cette langue, ce qui explique l'échec relatif de la tentative de la reconstruction de la Bosnie à Butmir. Il reste encore deux possibilités : soit les hommes politiques locaux seront obligés de changer leur discours politique, soit ils sentiront que "le soft power" comprend parfois la force.

 

Source : presseurope.eu

Publié le 13 octobre 2009

 

 

 

 

2. Pourquoi il faut avoir peur des wahhabites de Gorjna Maoča

 

Le spectaculaire assaut contre un village contrôlé par des musulmans radicaux ne mettra pas fin à la menace islamiste. Celle-ci représente un vrai danger pour le pays, s'alarme "Le Nouveau Journal". 

 

Au moment où les 600 membres des forces spéciales ont encerclé le village de Gornja Maoča, dans le nord-est de la Bosnie-Herzégovine, il faisait encore nuit noire. Le but de cette action de la police - la plus importante depuis la fin de la guerre en Bosnie - était de pénétrer dans un bastion des musulmans radicaux, appelés "vehabije" (wahhabites) par la presse locale. L'opération a réuni presque tous les services de la police et du renseignement existant en Bosnie-Herzégovine, y compris ceux de la Republika Srpska [l'entité serbe du pays], qui ont assuré le "soutien logistique" de l'assaut.

 

Les médias de Banja Luka [la "capitale" de l'entité serbe] et de Belgrade insistent sur le fait que Gornja Maoča, une bourgade isolée et difficile d'accès, était une sorte d'Etat dans l'Etat, un endroit où les habitants vivaient uniquement selon les lois de la charia, sans électricité ni accès aux médias. Ici ou là, on a même qualifié Maoča de base bosniaque d'Al-Qaida. Avant la guerre [en Bosnie, 1992-1995], le village s'appelait Kalavrasi et était habité par des Roms orthodoxes jusqu'à ce que les "fanatiques islamistes" s'y installent. Ceux-ci ont hissé des drapeaux noirs sur leurs maisons et posé des panneaux indicateurs en arabe dans la bourgade. Isolés du monde extérieur, les jeunes du village suivent un programme scolaire en arabe, filles et garçons strictement séparés. On dit que la mosquée du village, construite grâce à de l'argent venu de Jordanie et d'Arabie Saoudite, échappe au contrôle de la Communauté islamique bosniaque ; son chef, l'ouléma Mustafa Cerić, n'a pourtant pas l'air de se soucier de la présence des wahhabites en Bosnie et accuse d'islamophobie tous ceux qui trouvent leurs agissements inquiétants.

 

Mais le résultat de cette opération spectaculaire reste hors de proportion par rapport aux moyens mis en oeuvre. Sept personnes ont été arrêtées et de nombreux  fusils de chasse saisis, ainsi que des DVD, des livres de propagande et du matériel informatique. Les personnes arrêtées sont accusées d'"association criminelle avec l'intention de mettre en danger l'intégrité territoriale du pays et son ordre constitutionnel", selon le parquet de Sarajevo. Le principal suspect, Nusret Imamović, 38 ans, est considéré comme le leader de la communauté wahhabite de Gornja Maoča. On reproche à ce professeur de droit islamique, formé en Arabie Saoudite et enseignant à la mosquée Roi-Fahd, à Sarajevo, d'avoir justifié les attaques terroristes. Répondant à une question posée sur le site Internet des islamistes bosniaques, Put Vjernika [Le chemin du croyant - www.putvjernika.com], il aurait affirmé que les "attaques suicides ne sont pas interdites par le Coran, bien qu'il ne faille y recourir que dans des situations exceptionnelles".

 

Les accords de Dayton source des problèmes actuels

Le phénomène des wahhabites en Bosnie est une importation [au moment de la guerre, de nombreux combattants islamistes ont rejoint les rangs de l'armée bosniaque, puis certains se sont établis de manière durable dans le pays] et n'a pas grand chose de commun avec l'islam modéré et tolérant pratiqué dans les Balkans. Certains habitants des campagnes ont certes adopté le mode de vie prôné par les wahhabites, mais globalement, les tentatives pour "rééduquer les Bosniaques ont été un échec.

 

Par cette opération contre Gornja Maoča, les autorités de Sarajevo ont voulu envoyer un signal positif au reste du monde, montrer qu'elles étaient de bons élèves et un partenaire fiable pour l'Europe. Mais dans quelle mesure les islamistes de Gornja Maoča ou d'ailleurs en Bosnie représentent-ils un réel danger ? Sur ce point, les opinions sont partagées. Alors que les uns affirment que les organisations terroristes n'existent pas en Bosnie, d'autres estiment que Maoca n'est que la partie visible de l'iceberg. Ils rappellent que la communauté wahhabite de Gornja Maoča s'est formée après l'expulsion des moudjahidin du village serbe de Bocinja, dans les environs de Maglaj, et que les radicaux islamistes qui ont établi un système parallèle dans ce village ne sont pas une poignée de fous furieux isolés. Selon cette thèse, même Sarajevo n'est qu'une succursale, et le véritable centre du mouvement wahhabite bosniaque se trouverait à Vienne, d'où proviendraient les ordres et l'argent.

 

Le wahhabisme représente sans aucun doute un danger réel, mais pas plus grand que l'échec de l'Etat bosniaque, qui est menacé par de nouveaux conflits et risque peut-être même d'éclater pour de bon. Les renseignements américains voient dans la Bosnie la principale menace pour la sécurité des Balkans et de l'Europe, ce que l'on peut prendre comme une critique ouverte envers leurs alliés européens, la Bosnie et les Balkans occidentaux étant passés sous la responsabilité de Bruxelles.

 

C'est tout d'abord à la Communauté islamique bosniaque et aux structures politiques de la Bosnie-Herzégovine de faire face à cette menace. Mais l'Occident a également sa part de responsabilité, car c'est bien l'Europe et les Etats-Unis qui ont imposé aux belligérants les accords de Dayton [qui ont mis fin à la guerre en 1995, mais aussi consacré le découpage actuel du pays en deux entités, une "Fédération croato-bosniaque et une "république" serbe). C'est la source des problèmes actuel et c'est pour cela que, quinze ans plus tard, la Bosnie ne parvient toujours pas à fonctionner normalement. Et, dans un pays où le taux de chômage atteint 40% de la population active, un pays gravement touché par la crise économique et privé de tout espoir d'un avenir meilleur, l'extrémisme, en l'occurrence le wahhabisme, peut devenir une bouée de sauvetage. Bref, la "situation exceptionnelle" dont parlent Imamović et ses adeptes n'est peut-être pas très loin.

 

Source : Courrier International N°1008 du 25 février au 3 mars 2010.

 

 

 

3. Janez Janša le tout-puissant

 

Revenu au pouvoir en ayant perdu malgré tout les élections de 2011, ce vieux routier de la politique a solidement repris en main les manettes du pays et place ses fidèles aux postes-clé, à commencer par la justice et les services secrets.

 

A l’instar des vainqueurs après la bataille, comme si la Slovénie était son butin de guerre, Janez Janša, surnommé le "prince des ténèbres" par l’ancien Premier Ministre Janez Drnovšek, a de nouveau montré qu’il était un fidèle adepte de la théorie du général Sun Tzu, l’auteur du célèbre "Art de la guerre", son livre de chevet. Une fois encore, il a bien appliqué la théorie de l’illustre stratège chinois selon laquelle, pour réussir une guerre, il faut tromper l’ennemi et qu’il faut se montrer puissant même dans les moments de faiblesse.

En dépit de sa défaite aux élections législatives [en décembre 2011] et pas complexé d’être arrivé au pouvoir [il avait déjà été Premier ministre de 2004 à 2008] grâce à l’ “engineering” électoral et au marchandage politique, Janša a tout de suite engagé des changements institutionnels radicaux en supprimant ou en regroupant sept ministères sous prétexte d’économie budgétaire.

 

La justice soumise au pouvoir exécutif

Toutefois, on se tromperait en expliquant sa fermeté et son intransigeance uniquement par son caractère et le revanchisme. Certes, en homme politique expérimenté, il comprend à quel point il est important de contrôler le plutôt possible tous les leviers du pouvoir.

Toutefois, il apparaît que derrière sa tentative de "rationalisation de l’appareil de l’Etat" se cache l’envie de contrôler politiquement le système judiciaire, qui s’occupe depuis plusieurs mois de l’affaire Patria [dans le cadre de cette affaire, Janša est soupçonné d’avoir reçu des pots-de-vin pour l’achat de blindés finlandais). Ce que Berlusconi a essayé de faire en Italie, à savoir soumettre la justice au pouvoir exécutif, Janša est en train de le réussir en Slovénie sans qu’aucune voix de protestation s’élève en Europe. Janša est parvenu à faire dépendre le bureau de procureur d’Etat, qui mène l'enquête pénale sur son implication dans l'une des plus grandes affaires de corruption depuis l’indépendance de la Slovénie, du ministère de l’Intérieur en installant à sa tête un apparatchik et ancien policier, Vinko Gorenak. Inouï, même pour les normes démocratiques chancelantes de l’Europe actuelle. Moins d’une demi-heure après l’entrée de Janša au siège du gouvernement, les têtes ont commencé à tomber. Le premier à en faire les frais fut le chef du bureau d’information du gouvernement. Le journaliste et ancien directeur du quotidien Delo, Darjan Košir, choisi à ce poste par un concours, a été remplacé par un acolyte du parti de Janša (SDS, Parti démocratique slovène).

Le chef des services secrets civils, Sebastijan Selan, a été limogé lui aussi aux premières heures de nouveau mandat de Janša. Ce dernier a nommé à la tête de cet organisme Damir Črnčec, un ancien responsable du renseignement militaire, et a annoncé le regroupement probable de deux services, le militaire et le civil.

 

Devant l'épuration politique, l'Europe se tait

Bien que certains s’étonnent que la troisième personne limogée ait été le chef de la commission gouvernementale pour les relations avec les communautés religieuses, une fonction peu importante dans l’organigramme gouvernementale, il s’agit d’un message symbolique fort adressé à l’Eglise catholique, alliée politique fidèle de Janša.

Depuis que Aleš Gulič, un amateur de vélo aux cheveux longs et athéiste déclaré avait été chargé de cette fonction – ce que les évêques slovènes avaient qualifié de provocation insolente – l’Eglise  rêvait de ce jour. Toutefois, ce ne fut que le début du tsunami chez les cadres [de la fonction publique]. Depuis longtemps, une liste de 244 personnes installées "selon des critères politiques" figurait sur le site du parti de Janša, une sorte de liste des gens à éliminer. On y trouve des historiens, des journalistes et économistes de notoriété publique que l’ancien gouvernement de Borut Pahor avait nommé dans les conseils d’administration et certaines institutions. Certains figurent sur la liste de lustration de Janša parce qu’ils ont jadis signé des pétitions "mal vues", notamment celle en soutien aux "effacés" [les ex-Yougoslaves qui ont été privés de la nationalité slovène après l’indépendance].

D’autres parce qu’ils avaient des liens familiaux avec des personnes "fautives" ou avaient des amis "politiquement peu corrects". Leurs péchés ont été notés à côté de leurs noms avec beaucoup de pédanterie par les gens de Janša. Alors que Janša ne perd pas de temps, l’Europe se tait, de même que le Parti populaire européen se taisait lorsque l’un des ces membres slovènes, Lojze Peterle, une personne respectée et influente, piétinait les droits des "effacés" et des Roms pendant le premier mandat de Janša.

Si Janša avait osé toucher à l’autonomie de la Banque centrale, l’Europe aurait hurlé, mais quand il s’agit d’épuration politique et de l’autonomie du Bureau de procureur d’Etat, elle s’en fiche.

 

Traduit par Kika Curovic

 

Source : presseurop.eu, le 12 avril 2012.

Article paru à l'origine sur novilist.hr, le 17 février 2012.

 

 

 

 

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Journalistes, #chroniqueurs et photographes

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