Davor Gjenero

Publié le 8 Décembre 2011

Davor Gjenero

 

 

I.                   Biographie

Davor Gjenero est un politologue spécialisé sur le système politique, les structures partidaires, la législation électorale et la politique de défense des droits de l’Homme et des minorités. Il a travaillé quelque temps comme collaborateur de la Faculté des sciences politiques de Zagreb et fut conseillé auprès du ministère des Affaires étrangères croate. Actuellement il exerce comme consultant politique indépendant et collabore avec de nombreuses organisations non-gouvernementales qui s’occupent des droits de l’Homme et des minorités.

 

 

II.                Article

 

Intégration européenne :  la Slovénie et ses voisins

 

Jusqu’à présent, la diplomatie slovène n’a guère prêté d’attention à ses voisins balkaniques. Avec l’intégration européenne, de nouvelles responsabilités régionales attendent le pays, alors que la Serbie et la Croatie semblent revenir en arrière.

Le statut de membre de l’Union européenne implique de nouvelles obligations et de nouveaux critères pour les responsables de la politique étrangère de la Slovénie. Jusqu’à récemment, les relations entre la Croatie et la Slovénie étaient « exclusivement bilatérales », la Slovénie n’était pas concernée par les processus qui se déroulaient au sud de ses frontières. Quand la vague de la démocratisation a submergé les « Balkans occidentaux », en 2000, et que les régimes nationalistes se sont écroulés en Croatie, en Bosnie-Herzégovine et en Serbie, la Slovénie n’avait aucun mérite dans ces événements. Les litiges bilatéraux entre la Slovénie et la Croatie tudjmannienne ne furent pas importants pour les relations « globales » dans la région.

 

Retour en arrière

La région est aujourd’hui sujette à une forte vague de retour en arrière. En Bosnie-Herzégovine, les partis nationalistes sont de nouveau au pouvoir, les résultats des réformes de la coalition démocratique presque invisibles. En Serbie, les radicaux constituent la fraction politique la plus puissante, et l’ancien « bloc démocratique » risque de s’allier avec le parti de Milosevic pour constituer le pouvoir exécutif. En Croatie, l’Union préélectorale des nationalistes du HDZ de Tudjman et du Parti néo-fasciste croate du droit a obtenu la majorité en Croatie, même si les pressions internationales ont dissuadé le dirigeant des « tudjmanistes », Ivo Sanader, de constituer un gouvernement avec les néo-fascistes. Cependant, aucun parti démocratique siégeant au Parlement ne participe au gouvernement minoritaire du HDZ. Ce gouvernement minoritaire s’efforce de donner l’impression à l’étranger que sa politique est en continuité avec celle du gouvernement précédent de la gauche libérale. Ivo Sanader et ses nationalistes sont ainsi traités dans l’arène international comme Vojislav Kostunica en Serbie - c’est-à-dire comme une option politique avec laquelle on peut nouer un dialogue, mais avec des réserves et de la méfiance.

Pourtant, la Croatie représente la dernière zone de stabilité relative. Par rapport au reste des Balkans occidentaux, on la présente comme une « success story ». La démilitarisation de la société après l’écroulement de la dictature de Tudjman est ainsi, malgré tout, plus profonde que les changements intervenus en Serbie après la chute de Milosevic. Les réformes économiques, ces quatre dernières années, ont limité la domination politique sur l’économie. Après des années d’isolement économique, la Croatie est plus intégrée à l’Europe que les autres pays des Balkans occidentaux.

Pendant la campagne électorale aucun parti politique n’a préconisé l’euroscepticisme et ne s’est opposé à l’idée de l’entrée de la Croatie dans l’Union européenne. Malgré le fait que le HDZ a refusé pendant son règne toutes les possibilités d’intégration et a, dans l’opposition, multiplié les obstacles contre les premiers pas du dialogue institutionnel avec l’UE (surtout lors de la ratification de l’Accord de stabilisation et d’adhésion en mai 2002), il s’est désormais adapté aux nouvelles circonstances et souhaite se présenter comme un parti « pro-européen ». Les nouvelles catastrophiques qui arrivent de Belgrade soufflent comme le vent dans le dos du gouvernement Sanader sur l’échiquier international. Malgré la méfiance, la porte lui reste toujours ouverte, parce que l’isolement, dans une situation où les néo-fascistes jouissent du soutien de plus de 10% du corps électoral, serait un pari dangereux pour la politique globale du « nationaliste modéré ».

Tandis que le gouvernement d’Ivo Sanader est présenté à l’étranger comme « conservateur mais pas aussi nationaliste » que celui de feu Tudjman, l’euroscepticisme augmente visiblement dans le pays, surtout à cause du changement de la rhétorique (mais pas de la relation réelle) envers la communauté minoritaire serbe. Il y a deux mois, seulement 7% des électeurs se déclaraient sceptiques envers l’intégration européenne, mais d’après les sondages d’opinion publique réalisés en janvier, 20% des sondés trouvent désormais que l’entrée de la Croatie dans l’UE serait nuisible pour le pays. Compte tenu du fait que le sentiment pro-européen est en Croatie une notion "mythique", une idéologie dépourvue de substance, et que l’Europe est perçue seulement comme le symbole d’un niveau de vie élevé, il est clair que la hausse des prix parallèle à la normalisation du système économique et politique croate selon les critères de l’Union va se traduire par une résistance accrue envers l’européisation.

 

Ivo Sanader est-il vraiment attaché à l’objectif européen ?

Selon toute vraisemblance, les analystes européens voient clairement les implications de la « stratégie européenne » d’Ivo Sanader. Le but du gouvernement est un avis positif de la Commission européenne sur la candidature de la Croatie. Ensuite, le gouvernement va « geler » les ambitions européennes et pendant la période où l’Union sera occupée par l’intégration des dix nouveaux membres, le HDZ établira un régime en accord avec ses valeurs. En cas de perte de l’appui des minorités, le gouvernement va probablement se maintenir grâce au soutien de ses alliés naturels, les néo-fascistes. Et comme le scénario de Sanader n’est « inconcevable » que pour les analystes croates et les dirigeants de l’opposition, mais pas pour la Commission européenne, la porte restera ouverte. Même les propos du nouveau ministre des Affaires étrangères Zuzul, qui affirme que la Croatie mènera une politique étrangère semblable à celle de la Pologne, n’ont pas été dénoncés, alors que le commissaire Verheugen avertit que la Pologne risque de glisser dans l’isolement à l’intérieur de l’Union.

Il est paradoxal que la perte de toutes les ambitions européennes croates n’entraîne pas en ce moment la chute des options politiques nationalistes dans ce pays. Au contraire, cela les renforce. Malgré tout, l’Union ne peut pas admettre que la Croatie prenne la route de la Serbie au niveau de la rhétorique politique explicite, et elle prête à faire des « concessions » à la Croatie, et elle le fera tant que le discours politique restera « pro-européen ». L’administration précédente a « cohabité » avec une administration publique et un appareil répressif, dont les employés avaient été recrutés pendant le régime de Tudjman. Le gouvernement précédent était incapable de s’acquitter de la « lustration » des valeurs nationalistes, dont cet appareil était imprégné et le soustraire au patronage des dirigeants nationalistes. Contrairement à son prédécesseur, Ivo Sanader a facilement établi son contrôle absolu sur cet appareil. Il est intéressant de noter que la Procureure générale du TPI de La Haye, Carla del Ponte, a récemment déclaré qu’elle était en possession à l’automne dernier d’informations prouvant que le criminel de guerre fugitif Ante Gotovina se cachait en Croatie. Maintenant, elle ne dispose plus d’aucune information sur celui-ci.

Nous savons par les médias que les nouvelles du fugitif provenaient de fuites des services de renseignements en Croatie, après le changement de pouvoir, le temps de ces « fuites » de documents confidentiels, qui faisaient partie du folklore politique sous l’administration  Racan, est révolu. Il est ainsi intéressant que l’hebdomadaire Globus ait publié quelques documents émanant du ministère slovène des Affaires étrangères sur le changement de la politique slovène à l’égard de la Croatie, ces documents ayant probablement été acquis auprès des services de renseignement croates. En fait, le ministre des Affaires étrangères Zuzul et le Premier ministre Sanader ont donné exprès une gifle au ministre slovène des Affaires étrangères Dimitrij Rupel.

 

Fin de la « Quadrilatérale » ?

Lors de la dernière réunion de la Quadrilatérale (1), ils ont discrédité la signification du plaidoyer slovène en faveur de l’intégration croate aux organes de l’UE, en essayant de mettre le Premier ministre slovène Rop dans une position de faiblesse avant la nouvelle série de négociations. Malgré la provocation qui devait mener à un échec de la rencontre des Premiers ministres, celle-ci s’est terminée d’une telle manière que la Croatie pouvait parler d’un succès. La déclaration commune soutenant la Croatie et sa candidature européenne est un signal adressé à l’opinion croate et une tentative d’empêcher le « scénario serbe ». Il est clair que la Présidence hongroise de la Quadrilatérale se soldera par la mort de cette organisation, qui fut en fait créée pour que l’Italie aide la Slovénie et la Hongrie à entrer dans l’Union. Grâce aux progrès du processus d’adhésion, la Hongrie a perdu tout intérêt pour cette structure, que la Croatie a rejoint « avec retard ».

 

Avec la Croatie, régler le contentieux du Golfe de Piran

Bruxelles a clairement signalé à la Croatie que la renonciation à la zone de pêche unilatéralement déclarée et le règlement des relations avec la Slovénie constituaient les conditions pour son intégration à l’Union. Ces deux conditions ne sont pas moins importantes que la coopération avec les autres pays de la région et le retour des réfugiés serbes. Il est évident que l’Italie n’a pas l’intention de mener une politique « non subtile » à l’égard de la Croatie comme elle l’a fait avec la Slovénie quand celle-ci s’est vue octroyer le statut de pays candidat à l’UE. Au lieu de la bande maritime unilatéralement déclarée, la Croatie doit consentir à la solution trilatérale du régime des eaux internationales. Finalement, elle n’a pas l’argent ni les forces nécessaires pour la surveillance de la zone de pêche ni pour assumer la responsabilité de la protection environnementale de sa partie des eaux internationales.

Le problème des relations slovéno-croates est très semblable. Contrairement à la période de la politique slovène bilatérale, la Slovénie ne peut plus insister sur des solutions « simplistes », à savoir que Zagreb ratifie l’Accord de délimitation, et que le problème de la Ljubljanska banka soit résolu dans le cadre des négociations relatives à la succession. Naturellement, c’est la direction de la « solution finale », mais à cause des obligations européennes liées à la lutte contre le renforcement du nationalisme en Croatie, la politique slovène est tenue d’amorcer un processus de négociation « perspicace ». L’accord de la Croatie sur le réglement multilatéral du régime de l’Adriatique et la ratification de l’Accord de succession, obtenu pendant les négociations de Vienne, sous les auspices de l’OSCE, représentent de premiers pas contre le « simplisme » et l’esquisse d’une « solution finale ».

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(1) structure de dialogue qui réunit l’Italie, la Slovénie, la Hongrie et la Croatie

 

 

Traduit par Elena Malinova Viskar

 

Source : balkans.courriers.info, le 8 février 2004.

Article publié à l’origine sur delo.si, le 3 février 2004.

 

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Intellectuels et activistes

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