Darko Suvin

Publié le 4 Mars 2010

Darko Suvin
 


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                               I. Biographie

 

 

Né à Zagreb en 1930. Après avoir étudié au département de littérature comparée à l'Université de Zagreb, Darko Suvin est parti pour le Canada en 1968, où il fut professeur à l'Université McGill. Il est surtout connu pour plusieurs ouvrages majeurs de critique et d'histoire de la littérature consacrés à la science-fiction.

Il a été l'éditeur de Science-Fiction Studies (plus tard orthographié Science Fiction Studies) de 1973 à 1980. Après son départ de Mc Gill en 1999, il s'est installé à Lucca, en Italie.



                          II. Quelques travaux


  Etude de poétique historique ("structuraliste génétique")


Darko Suvin, Pour une poétique de la science-fiction (1977)
Darko Suvin, Metamorphoses of Science Fiction (1979)

Pour une poétique de la science-fiction de Darko Suvin marque une étape décisive dans les études sur la science-fiction. Alliant une étude historique à une recherche théorique, D. Suvin est le premier à poser les questions fondamentales sur le statut génologique de la science-fiction. Définie par rapport au mythe, au conte de fées, au fantastique et à la pastorale, la science-fiction apparaît comme la "littérature de la connaissance distanciée".

Le mythe tend à s'intéresser illusoirement à ce qui est immuable dans l'être humain, alors que la science-fiction s'interroge sur tel être humain, tel monde, et sur le pourquoi de tel être humain dans tel monde. Le conte de fées, comme le mythe, conteste les "lois du monde empirique de l'auteur", mais en s'évadant dans

un monde latéral et clos, indifférent aux possibilités cognitives. Il n'utilise pas l'imagination pour comprendre les tendances de la réalité mais comme fin en soi, en l'isolant des contingences réelles.


Le fantastique est un genre tout à fait distinct de la science-fiction, en ce sens qu'il s'oppose aux lois naturelles (alors que le conte de fée ne fait que les ignorer) et qu'il "introduit dans un monde censé être empirique des lois cognitives". La pastorale est plus proche de la science-fiction, parce qu'elle isole "dans un monde sans échange monétaire, sans appareil d'Etat et sans urbanisation déshumanisante (...) deux motivations humaines : L'érotisme et la soif du pouvoir".  C'est la voie de la pastorale qu'emprunte la science-fiction quand elle aborde le thème du triomphe des humbles.

En outre, "littérature du réalisme" et science-fiction se distinguent non par le caractère de cognition qui est commun aux deux genres mais par la distanciation que le réalisme ne peut par définition opérer ; par contre, mythe, conte merveilleux et fantastique sont par rapport à la science-fiction des formes distanciées, mais non cognitives.

Quant à l'utopie, pour D. Suvin, elle se définit d'abord comme construction verbale, c'est-à-dire qu'elle se situe au-delà de la problématique traditionnelle du "réalisable/irréalisable". L'utopie à poser est celle de l'utilisation de l'utopie, puisqu'elle se présente comme un outil.

Aussi l'utopie, sous-genre de la SF, tend-elle à occuper tout le champ de cette dernière puisqu'après tout, "toute vie intelligente imaginable, y compris la nôtre, ne peut être organisée que plus ou moins parfaitement". C'est pourquoi D. Suvin considère l'Utopie de Thomas More comme l'un des modèles structurels de la science-fiction, l'autre étant la Machine à explorer le temps de H.G. Wells.

Pour ce qui est de la Machine à explorer le temps, une analyse structurale du récit fait apparaître

[une] opposition entre les visions du futur du Voyageur du Temps, et les normes du lecteur idéal, fondée dans ce cas sur la conscience bourgeoise satisfaite avec sa croyance dans le progrès linéaire et dans le "Darwinisme social" à la Spencer.

D. Suvin examine donc les processus de convergence et de divergence élaborés par Wells à partir de l'enseignement de son professeur de biologie "darwinienne", T.H. Huxley. On obtient, au lieu d'une "série évolutive à partir des protistes (...) en direction d'une série divergente de complexité croissante" (enseignement de T.H. Huxley), "une série sociobiologique normative de formes "convergente d'une complexité graduellement décroissante" chez Wells. Autrement dit, on part chez Darwin-Huxley du germe de vie originel pour aboutir au Victorien contemporain de Wells, alors qu'avec Wells, par un renversement des valeurs, on part du bourgeois victorien pour aboutir, par une régression simple, à l'éclipse finale (fin du globe), en passant par les divers épisodes, dont celui des Eloïs-Morlocks (figure darwinienne de la lutte des classes avec renversement des rôles sociaux, la classe des Morlocks/prolétaires faisant la chasse aux Eloïs/capitalistes, désormais bétail des Morlocks), celui des crabes et celui de la Chose venue de la mer, totalement étrange pour le Voyageur du Temps.

L'Utopie procède également à ce renversement, puisque Hythlodée, le protagoniste du récit, présente du monde d'Utopie une vision positive : tout y est juste, alors que l'Angleterre de More est le lieu de l'injustice. Cette inversion vise à rétablir l'homme en tant qu'espèce dans son paysage socio-politique normal ; en tant qu'espèce, car l'Utopie, comme tout récit appartenant au genre, présente une définition implicite de la nature humaine en déterminant ce qui est fondamentalement bon pour lui.

Dans Metamorphoses of Science Fiction (1979), où sont repris la plupart des textes de Pour une poétique de la science fiction, D. Suvin fait intervenir un autre concept théorique dans son chapitre intitulé "SF and the Novum". En relation avec la cognition, il élabore une théorie du novum inspirée d'Ernst Bloch. La présence d'un novum (invention, locus spatio-temporel, actant, relations nouvelles...) dans un récit suffit pour le qualifier comme science-fiction. Le novum constitue la garantie de la distanciation et la mesure de la qualité esthétique et "éthico-politique" du récit de SF. Darko Suvin écrit :

Since freedom is the possibility of something new and truly different coming about, "the possibility of making it different" (E. Bloch), the distinction between a true and fake novum is, interestingly enough, not only a key to aesthetic quality in SF but also to its ethico-political liberating qualities.

Les thèses "structuralistes génétiques" de D. Suvin sont éclairantes en particulier lorsqu'il s'agit de distinguer la science-fiction comme satire socio-politique des autres genres "distanciés". En cela la définition de la SF comme distanciation cognitive est opératoire. Comme le montrent les études sur More, Wells, Verne, Čapek, la cognition est fortement liée, dans l'esprit de D. Suvin, à l'émergence de formes libératrices dans l'intellect. Le concept de novum est central dans la perspective de D. Suvin : c'est le novum authentique qui exprime les valeurs d'émancipation et de libération. Par quel processus ces valeurs sont-elles intériorisées ? Exclusivement par l'intellect. Le novum tel que le conçoit D. Suvin nous semble encore trop lié au couple antinomique de la cognition (atteinte par la réflexivité intellectuelle) et de la sublimation. De cette opposition tranchée résulte le rejet par l'auteur de 95% de la production de la SF dans les ténèbres extérieures du "space opéra" et de la littérature d'"évasion". Nous ne pouvons faire nôtre ce jugement qui rejette presque toute la production de la collection "Anticipation" du Fleuve Noir, la considérant comme nulle et non avenue dans le genre de la science-fiction. On verra que les "space-opéras" d'auteurs comme Stefan Wul sont pertinents dans la poétique et l'histoire du genre. Compte tenu du caractère central de la discussion sur la représentativité de certaines catégories de récits, il paraît urgent de poser la question de la relation de la cognition et de la sublimation dans la fiction.

Source : Jean-Marc Gouanvic, La Science-Fiction française au XXe siècle (1900-1968), Rodopi 1994, pp. 16-19.


III. Interview

Comment ne pourrais-je regretter la Yougoslavie réellement indépendante ?



A propos de Darko Suvin on pourrait dire qu'à nouveau il n'est plus un étranger dans sa propre maison. Et c'est une bonne nouvelle. Car ce savant de réputation, parti de Zagreb de son plein gré en 1967, devenu professeur de littérature anglaise et comparative à l'Université Mc Gill de Montréal jusqu'au jour de sa retraite en 1999, désormais installé dans la ville de Lucca en Toscane, a acquis sa renommée par ses études sur le dramaturge allemand Bertolt Brecht et sur la science-fiction. Son livre le plus influent "Metamorphoses of Science-Fiction" (1979) fait l'objet d'une traduction en croate. Récemment a été publié à Belgrade un choix d'articles tirés de revues locales, intitulé "Naučna fanstastika, spoznaja, sloboda" ("Science-fiction, cognition, liberté"), alors qu'auparavant avait été publié à Zagreb le livre d'essais philosophiques "Gdje smo ? Kuda idemo ? Za političku epistemologiju spasa" (Où sommes-nous ? Où allons-nous ? Pour une épistémologie politique du salut"). L'auteur avait dédié le livre à ses plus proches, assassinés à Auschwitz et Jasenovac, et à ceux tombés parmi les partisans. La revue zagréboise "Gordogan" a commencé à publier ses mémoires intitulées "Memoari jednog skojevca" ("Mémoire d'un jeune communiste").

Présent par ses textes, physiquement proche, et pourtant en Italie, c'est de bon gré qu'il a répondu à cet entretien par le truchement du courrier électronique. Un entretien que nous avons entamé en poursuivant sur le titre et les considérations du livre "Où sommes-nous ? Où allons-nous ?", datant de l'année 2006. [La dernière partie de l'interview n'a pas été traduite, N.D.T.]


La dictature des banques et des armées


Aujourd'hui on ne parle pas tant des guerres ou du "capitalisme de la catastrophe" que de la crise. Le discours sur la crise du capitalisme, qu'elle soit cyclique ou terminale, n'est évidemment pas nouveau. Qu'est-ce qu'il y a de nouveau dans la dernière crise ?

- La crise a révélé que toute la science économique officielle ne repose pas sur une connaissance systématique mais bien sur le dogme religieux de la Main invisible du marché qui va tout arranger. Deuxièmement et fondamentalement : la façon d'en sortir a été tout à fait mal posée, c'est-à-dire comme un pur sauvetage des banques (et cela des plus grosses ; des centaines plus petites furent avalées en masse par les plus grosses !). Ces banques ont compris qu'elles sont "trop grosses pour qu'on les laisse s'effondrer", et à présent elle continuent joyeusement avec la pratique qui a mené à la crise, sans aucunement rembourser la plus grosse part des dettes qu'elles tiennent encore sur le papier. Mais à ceci près que nombre d'entre elles n'ont que faire de "l'économie réelle", de la production non financière à petite et moyenne échelle (et aussi à grande échelle ici et là), et qu'elles n'ont que faire des consommateurs. Par conséquent, elles n'accordent que des petits prêts, voire aucun, à de telles firmes et familles.

Le chômage, aussi bien aux États-Unis qu'en Europe, est énorme et ne cesse d'augmenter. Officiellement le chômage dans ces deux régions est estimé à 37 millions de personnes, ce qui avec les familles donnent quelque chose comme 120 millions de personnes. Cependant, des avis critiques font remarquer que toutes les statistiques sont manipulées afin d'exclure les personnes qui ne sont pas enregistrées comme demandeuses d'emploi, les illégaux, etc, si bien qu'il convient de grossir ces chiffres d'une bonne moitié. Le capitalisme métropolitain aurait donc créé environ 180 millions de personnes abandonnées en son sein - non pas seulement au Sud et à l'Est. Or, comment l'économie va-t-elle faire pour se rétablir sans que l'on augmente l'emploi, la production et de ce fait les revenus des travailleurs afin qu'ils achètent ce dont ils ont besoin pour vivre, que ce soit de la nourriture ou un logement ? A ce sujet personne au pouvoir ne pose la question, tous ces précieux spécialistes qui ont par ailleurs provoqué la crise de 2008. La seule production massive pour laquelle l'Etat donne aujourd'hui beaucoup d'argent, par exemple aux Etats-Unis, est celle de nature militaire. Est-ce que cela va écarter la crise, quand bien même au détriment des trois autres quarts de la planète que l'on peut tenir à l'écart ou réprimer par la force ? J'en doute, j'en doute fortement.


Comment la crise va-t-elle alors se dénouer ?


- La crise aura donc pour effet fondamental que des riches de moins en moins nombreux deviendront toujours plus riches et que des pauvres de plus en plus nombreux deviendront toujours plus pauvres. Les classes moyennes et les États moyens vont péricliter (en Europe la Grèce, le Portugal, l'Irlande, etc, plus une grande majorité de ceux situés entre Prague et Moscou). Nous nous trouvons dans l'oeil du cyclone qui s'appelle (disons) le "turbocapitalisme". Les optimistes l'appellent l'effondrement du capitalisme, et les pessimistes le début d'une barbarie nouvelle qui veut combiner le contrôle total du fascisme avec le parlementarisme bourgeois en tant qu'abrutissement des masses par le biais d'efficaces appareils de propagande pour laver les cerveaux (la télévision, les sports visuels de masse, au besoin le nationalisme). Je pense que les uns et les autres ont raison. La façon dont cela a fonctionné depuis les années 70 jusqu'à présent, par conséquent la dictature des banques et des armées avec le soutien des États, touche à sa fin. L'âge d'or de l'Etat providence ou le keynésianisme, qui avait réfréné les banques, mais nullement l'armée puisque l'économie pour une partie indispensable se basait sur les dépenses militaires (tout comme les guerres et le pillage militaire en tant que source de profits sont une constante du capitalisme depuis les arsenaux de Venise et la Bourse de Londres en remontant jusqu'à un demi millénaire). Le retour à cet Etat ne marche pas non plus, les résistances sont trop fortes. Quant au quatrième keynésianisme d'Obama il a tout l'air d'être mort-né.


Les facteurs de l'effondrement de la gauche


Inspirés par les guerres de l'après Yougoslavie, mais aussi par la réponse américaine aux attaques terroristes du 11 décembre, vous aviez écrit qu'aujourd'hui le capitalisme nécessite, veut et signifie la guerre, et qu'il aurait "normalement" fonctionné. Pensez-vous encore que nous soyons dans une guerre de cent ans qui a débuté en 1911 ?

- La Pax americana a visiblement échoué car pour une part inévitable elle reposait sur la crainte du communisme, en réalité inexistant. Une fois cette menace écartée, autant l'Europe que l'Asie ont cessé d'être dociles, seules les craintes de représailles financières et militaires de la part des USA les retenaient. La première crainte est tombée après 2008, quant à la seconde elle impressionne de moins en moins, la force militaire n'est pas parvenue à pacifier l'Irak (quoiqu'elle ait réussi à ouvrir les champs pétroliers aux compagnies occidentales), et elle réussira encore moins à pacifier l'Afghanistan. Les variantes sont donc : une nouvelle bicéphalie USA-Chine, et elle aurait été une tricéphalie à la Orwell de "1984", si le projet de l'Europe n'avait aussi lamentablement échoué aux mains des banques et de la police sans démocratie aucune, fut-elle apparente, ou alors, en particulier si on en arrive à des confrontations nucléraires ou à une vaste débâcle écologique, la fragmentation en groupements régionaux patriarcaux-chauvinistes de taille plus ou moins grande (par conséquent la mort du tourisme). Est-ce que je pense que nous sommes encore dans la guerre de cent ans qui a débuté en 1911 ? Oui je le pense, sauf que j'ai de nouveau été un incorrigible optimiste : cela va durer plus de cent ans...

La situation ne paraissaît pas encore si désespérée il y a quelques décennies ?

Il est sûr que depuis la révolution de Lénine en 1917, et de l'enthousiasme qu'elle avait soulevé parmi une bonne partie des masses populaires dépossédées et opprimées, jusqu'aux alentours de 1956 (la Hongrie) ou 1968 (la Tchécoslovaquie), il avait existé une gauche alternative, soit une véritable démocratie d'en bas, avec un plein contrôle sur tous les moyens de production et de financement de la part du peuple organisé. Cela aurait signifié la fin des guerres (quoique nullement la fin des tensions ou tiraillements sociaux, ce sont là des bêtises). L'effondrement de cette alternative, que Bloch avait qualifiée d'utopie concrète, a été causé en gros par deux facteurs. Premièrement et surtout, elle s'est elle-même compromise par le fait que les partis communistes et soeurs installés au pouvoir ont clamé que non seulement ils conduisent à une telle société mais que pour l'essentiel ils l'ont déjà créée. Cela, au milieu d'une corruption rampante et de la stagnation de leurs États, fut la meilleure propagande quotidienne pour prouver la fausseté d'une telle organisation sociale. Moi j'affirme à son propos qu'elle n'a jamais été communiste et qu'elle avait conduit vers le communisme et le socialisme véritable dans les exploits héroïques des guerres de libération et dans la reconstruction des sociétés détruites, disons à peu près entre les dix et vingt premières années, déjà selon les conditions d'un pays concret. En Yougoslavie, je dirais intuitivement, mais il conviendrait de consulter des sources non encore publiées, peut-être les quinze premières années après 1945. L'autre facteur ayant causé l'effondrement de la gauche a été le siège ininterrompu et bien organisé de la part du monde capitaliste, qui s'est avéré le plus efficace dans la gigantesque course aux armements, laquelle course a poussé l'URSS à la faillite.


Ce que veulent les nationalistes sincères.


Est ensuite venu le renouvellement du culte de l'Etat, l'idéologie de la construction étatique dans le sillage de la Yougoslavie, allant de pair avec de nouveaux chefs d'États vénérés. Comment est-ce que ces "siècles attendus", ces "fiers États", dès qu'ils ont pu, se sont mis à distribuer leurs territoires et leurs citoyens au capital global, pareils à d'obéissants chiots post-coloniaux ? S'agit-il encore/déjà de peuples qui possèdent leur propre Etat et leur propre société ou seulement d'amas de violence identitaire de la part de couches et de groupes recomposés à l'encontre du reste de la population privée de ses droits ? Et tout cela chapeauté par les centres globaux du pouvoir ?

Je pense que vous avez mis le doigt sur la contradiction fondamentale entre l'idéologie nationaliste et la réalité capitaliste. Il est certain qu'il existe parmi les nationalistes des gens qui aiment leur peuple, des individus concrets (les nationalistes sont principalement des hommes, la plupart des femmes ont largement de quoi s'occuper, comme par exemple survivre), envers lesquels on se sent proche et dévoué. Cela étant, vers quoi ces "nationalistes sincères" devraient-ils viser en premier lieu ? Pour que les choses aillent bien pour ce peuple aimé, en commençant au sens physique premier, il faut qu'il y ait suffisamment pour le boire et le manger, pour le logement et la respiration, pour l'habillement, la santé, l'éducation et la formation, et... ajoutez-y, chers lecteurs, ce qui vous semble essentiel en la matière. Ainsi, on ne peut livrer l'agriculture aux compagnies étrangères qui ne se soucient pas de la bonne nourriture ni du bien-être des paysans (dont elles peuvent aujourd'hui se passer sur la planète) ; on ne peut céder pour des cacahuètes le reste de la production industrielle aux compagnies étrangères qui peuvent tranquillement s'en aller en Chine lorsque les travailleurs réclament des droits citoyens élémentaires et un salaire correct afin de pouvoir s'acheter les biens ci-dessus cités; on ne peut permettre que les compagnies polluent l'air de façon à ce que nos petits-enfants porteront des masques à gaz et de l'oxygène sur le dos pour respirer ; on ne peut réduire l'enseignement à une quantification qui lui est tout à fait inadéquate de sorte que des générations grandiront sans éducation aucune et avec une formation des plus rétrécies. Et ainsi de suite. En d'autres termes, si tu es nationaliste tu dois être contre "l'entrée dans l'Europe", car elle t'ordonne aujourd'hui tout ce dont tu te défends pour peu que tu sois honnête avec toi. C'est aux tourments que l'on reconnaît les héros. Comment se sont décidés Tuđman, Račan & co, et leurs successeurs d'aujourd'hui ? Réponse : pour le capitalisme et contre le peuple. Comment puis-je alors croire que ces précieux chefs nationaux sont des nationalistes sincères, que leur nationalisme n'est pas qu'un masque - conscient ou pas - afin de soutirer de l'argent (relativement peu) en servant amplement le capital étranger ? Comment puis-je ne pas regretter la Yougoslavie réellement indépendante ?

Comment avez-vous vu et vécu ce qu'on appelle le nettoyage ethnique des années 90 ?

A ce sujet je ne peux donner que des impressions fondées sur la dimension accessible des événements. Selon les données de Human Rights Watch (article "Promesses bafouées : Les obstacles au retour des réfugiés en Croatie" datant de 2006), de 1991 à 1995 il y a eu entre 300.000 et 350.000 Serbes qui ont quitté leurs foyers en Croatie - certainement pas de bon coeur - et chaque gouvernement croate depuis lors s'est montré "réfractaire et impuissant à résoudre ce problème pour la grande majorité des Serbes déplacés", alors qu'on n'a constaté aucun retour majeur des personnes déplacées. Ici il convient d'être prudent car les statistiques manquent de clareté et sont partiellement contradictoires (par ex. : l'Agence des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR) évalue le nombre des personnes déplacées à 250.000). Cependant à partir d'un autre article, "Less than 50 percent of registered returnees live in Croatia : UNHCR study", qui se base sur l'étude de Milan Mesić et de Dragan Bagić de 2007, je crois qu'il faut estimer que les Serbes qui sont revenus pour rester en permanence (car beaucoup d'entre eux repartent ou alors vivent pour partie en Croatie et pour partie en dehors),  tournent autour des 50-70 mille, en contradiction avec certaines statistiques croates officielles. Pour la plupart ce sont des agriculteurs, dans la cinquantaine ou plus, et le premier article estime que "si aucun changement de tendance ne se produit dans un futur proche, il est probable qu'au cours d'une décennie ou deux la population serbe va quasiment disparaître dans la plupart des régions croates". En d'autres termes, seule restera la population dans les grandes villes qui n'a pas été expulsée et possède un appartement et généralement une pension. C'est le fait ultime, bien entendu, excellent, une chose civilisée, et qui nous honore tous. [A prendre avec ironie, N.D.T] Il reste que pour des régions entières peuplées de Serbes depuis des siècles - dans le croissant traditionnel formé par des parties de la Slavonie en passant par le Kordun, la Banija et la Lika jusqu'au Zagora de Dalmatie ou bien la Krajina - la coexistence avec le reste de la Croatie semble être révolue. Selon moi, il s'agit d'un grand appauvrissement pour les uns et les autres, sous tous les aspects psychiques et physiques : caractériologique, esthétique et autres. La coexistence entre les populations croate et serbe avait duré depuis l'abolissement des confins militaires - avec une interruption sous le règne oustachi et génocidaire de la terreur - une coexistence dans l'ensemble paisible et même très souvent chaleureuse (si je puis m'exprimer à la première personne, mon épouse est par exemple une Serbe de Bosnie, et de tels mariages mixtes en Yougoslavie se comptaient par centaines de milliers, mais avec des enfants qui seraient maintenant "ethniques" ?)


La catastrophe du "nettoyage" ethnique


Que signifie ce "nettoyage" ethnique sur le plan culturel ?


- Imaginez par exemple l'Angleterre sans les Ecossais, les Gallois et les Irlandais (venus par nécessité) ! Une philosophie sans Hume et Adam Smith, un théâtre sans Wilde, Shaw et O'Casey, une poésie sans Thomas, une prose sans Scott et Stevenson - combien de voix originales et inimitables auraient manqué dans cette culture pourtant si riche, à quel point elle aurait été plus étriquée et encapsulée, moins hétérogène et intéressante ! Je pourrais continuer avec des douzaines d'autres noms britanniques, ou encore prendre la culture américaine sans ses fils issus de toutes les vagues d'émigrés, partant des Irlandais et des Allemands en passant par les Juifs et  Nikola Tesla, un Serbe homosexuel d'Autriche-Hongrie, sans même parler de la culture russe sans Gogol, Eisenstein, ou le demi-mulâtre Pouchkine ! Les experts nazis confectionnèrent ainsi une liste des éléments "racialement impurs" dans la culture française : y figuraient Montaigne et Proust contaminés par leurs origines juives, les Dumas père et fils basanés, et ainsi de suite ; les "Francs" germaniques du nord étaient les vrais tandis que les "Celtes" étaient des gens douteux. Exactement comme Pavelić a flirté avec les origines "gothes" des Croates.

Pour qu'on se comprenne bien : je n'ai rien contre la fierté nationale, qui existait largement dans la très fédérale Yougoslavie et ne dérangeait personne. Moi-même en tant qu'écrivain j'ai été fier de devoir beaucoup (si cela m'est permis) à Krleža, mais aussi à Držić et d'autres figures du littoral sous la Renaissance, à Brlička, à Matoš, à Vidrić et ainsi de suite - ce qui n'exclut pas des gens comme Prešeren, Cankar ou la magnifique poésie serbe de Branko Radičević ainsi que mes amis Ivan Lalić et Vava Hristić. S'il faut mêler ethnie et Andrić (ce qui pour moi n'est pas le plus important vu sa position universelle méritée), je ne comprends pas que la discussion soit menée au regard de quelle ethnie il aurait trahie et non à quel milieu il a le plus apporté par sa combinaison unique de traditions narratives bosniaque, croate et serbe, toutes faites de sagesse.


Quelles conséquences aura eu une telle tournure des événements ?

Sans préjuger du constat final, je peux simplement dire qu'en mon for intérieur, ayant été Zagrébois durant un tiers de siècle et ayant pris une part modeste à la culture croate, je ressens l'expulsion des Serbes comme quelque chose de fatidique, non seulement pour eux mais pour l'ensemble de la Croatie. Toute démocratie se mesure en fonction de la tolérance envers les plus faibles, y compris envers les groupes les moins sympathiques. La situation des femmes - l'enseignement socialiste l'a toujours dit - est le critère qui sert à établir le degré de civilisation de toute société ; la même chose vaut pour les Juifs (ce dont je parle quelque peu dans les "Mémoires"), les Roms et pour toute autre minorité à tout égard, par exemple les homosexuels et lesbiennes. En ce sens la situation des Serbes, mais aussi un engagement actif à ce que reviennent tous les Serbes qui aspirent à regagner leurs anciens domiciles, donne la mesure de toute démocratie supportable en Croatie. Le vieux Hegel nous l'avait joliment dit dans la "Phénoménologie de l'Esprit" : "ce que le maître fait contre l'esclave, il le fait contre lui-même". Et pour les sages philosophes politiques, partant de Rousseau à Lénine : le peuple qui tourmente, oppresse et persécute autrui n'est pas libre lui-même (car, ajouterais-je, cette même classe dominante tourmentera, oppressera et persécutera les "siens").

Les efforts actifs en vue du retour sous-entendent la possibilité d'une pleine intégration légale et économique des rapatriés. Des éléments d'information nous disent que les principaux obstacles sont, mis à part ceux d'ordre psychologique, l'accès au logement, les pensions pour les plus âgés ainsi que l'emploi pour les jeunes rapatriés. Selon des données datant de 2007, il semble qu'il y ait en la matière de sérieux progrès par rapport aux premières années de ce siècle, de même que de sérieux problèmes restants.


Etant donné votre origine juive et l'expérience de la Seconde Guerre mondiale, voyez-vous dans la situation actuelle le renouveau de certaines tendances fascistes ?

- Tant qu'il sera permis que des groupes fascistes existent dans la vie politique, par conséquent tant qu'il n'y aura pas d'interdiction efficace des groupuscules quasi-oustachis qui propagent et, de temps à autre, s'adonnent à la haine raciale et nationale (lesquels groupuscules étaient interdits dans la Yougoslavie de Tito), il va de soi qu'une telle possibilité existe. Aussi longtemps que les dirigeants croates auront besoin de l'appui légal et financier de l'Europe, je ne pense pas que cela puisse se tourner particulièrement contre le groupe ethnique serbe, le scandale serait trop grand. Quoi qu'il en soit, ce groupe partagera le destin du peuple travailleur croate : si les choses vont mal pour celui-ci, il en ira de même, voire pire, pour celui-là (Mesić et Bagić relèvent que le chômage parmi les rapatriés serbes est de 31%, à comparer avec le taux moyen de 17% en Croatie). [...]


Source : novosti.com, le 5 mars 2010.


Rédigé par brunorosar

Publié dans #Intellectuels et activistes

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