Caprag

Publié le 22 Février 2012

1. Une aciérie qui dépend de la Save

 

L'une des deux aciéries croates se trouve à Sisak, la deuxième étant située à Split.

L'aciérie de Sisak a été récemment modernisée par son nouveau propriétaire, le groupe sidérurgique américain CMC, qui l'a équipée d'un nouveau four électrique d'une capacité correspondant au double de l'ancien. Si la Save était mieux aménagée, la navigation fluviale pourrait profiter des besoins accrus de transport de l'entreprise, qui de son côté bénéficierait de coûts de transport réduits.

- Matières premières : D'après ses propres indications, l'entreprise sidérurgique CMC Sisak pourrait, avec une meilleure navigabilité de la Save, faire venir chaque année au moins 200.000 tonnes de ferrailles d'acier par voie fluviale. Actuellement les ferrailles d'acier sont livrées principalement par rail, et pour une faible partie par camions.

- Débouchés : Les débouchés de l'entreprise se trouvent principalement en Allemagne, en Autriche, en Hongrie et en Roumanie. D'après une estimation de CMC Sisak, l'augmentation de la fiabilité de la Save permettrait de transporter par voie navigable (Save-Danube) environ 150.000 tonnes d'acier par an vers ces pays.

Au total, la modification de la logistique de l'aciérie augmenterait les transbordements du port de Sisak vers la navigation intérieure d'au moins 350.000 tonnes, soit environ une multiplication par quatre.



Source : La navigation intérieure européenne. Observation du marché. 2011/1.

 

 

 

 

 

 

2. Les fantômes de l’aciérie de Caprag

 

 

Elle faisait la fierté de ses employés et faisait vivre leurs familles...Mais elle a disparu. L’aciérie de Caprag, à côté de Sisak, a définitivement fermé ses portes en décembre dernier, au terme d’une longue agonie. Aujourd’hui, les grands halls de l’usine sont vides et la cité de Caprag se meurt. Un reportage du journal H-alter.

 

Caprag

 

Le silence s’étend sur le grand complexe de l’ancienne aciérie de Sisak. C’est une journée ensoleillée de la mi-janvier. Au loin, on peut voir la fumée qui s’élève des hauts-fourneaux de la raffinerie de pétrole. Autour de nous, personne, une seule voiture est garée sur le parking. Dans le bâtiment, un homme déjà âgé fait des mots croisés. Plus tard, quand il nous interdira de photographier la partie privatisée de l’aciérie, on comprendra qu’il s’agit du gardien. Un gardien qui garde un tas de ferraille. Notre guide, Milenko Kovačević Fleka, très grand connaisseur de l’histoire de l’aciérie et natif de Sisak, nous explique qu’autrefois cet endroit était quotidiennement habité par des bruits assourdissants. Les perceuses crissaient, les sirènes s’allumaient sans cesse, des vas-et-viens interminables et lorsque le four de fusion à induction électromagnétique se mettait en marche il faisait trembler le sol. L’aciérie ne s’arrêtait jamais, près de 14.000 personnes y travaillaient en faisant les trois-huit.

 

Après plus de soixante ans, les fours se sont éteints et il n’y a plus d’ouvriers. Les 900 derniers sont au chômage depuis décembre parce que la compagnie américaine CMC qui a racheté le complexe industriel a décidé d’arrêter la production à Sisak. Même après avoir investi près de 200 millions de dollars pour moderniser l’usine, ils ont fini par conclure qu’ils ne pouvaient pas faire de bénéfices. Ils auront au moins payé leur dû aux ouvriers, ce qui est rare lors des fermetures d’anciennes usines socialistes privatisées. C’est ainsi que s’est finie l’histoire du monstre industriel de Sisak, monstre qui permettait tout de même aux ouvriers de vivre dans un confort auquel la classe ouvrière ne peut que rêver aujourd’hui. Avec la création de l’aciérie, toute une ville a vu le jour – l’agglomération ouvrière de Caprag.

 

La priorité était de construire l’aciérie… On ne s’est occupé des ouvriers que plus tard. Avec l’augmentation du nombre d’ouvriers (plus de 5.000) on a dû penser à les loger et à améliorer leur qualité de vie. La plupart d’entre eux venaient de Bosnie, ils vivaient avec leurs familles dans des baraques improvisées et ne pouvaient se ravitailler que dans une toute petite épicerie. La construction s’est intensifiée dans les années 60, à cette période, on construisait des centaines d’appartements par an. Il y avait des appartements pour célibataires, mais il y avait aussi des deux ou trois pièces, ainsi que des pavillons pour les experts et les cadres, situés dans ce qu’on appelait le quartier des ingénieurs. Les ouvriers quant à eux, avaient le droit à des logements dans des immeubles solides, entourés de parcs et de bois. L’aciérie elle-même a été construite en plein milieu d’une forêt de chênes.

 

De leurs appartements bien équipés et chauffés par la centrale toute proche, les ouvriers et leurs familles pouvaient aller à pied jusqu’aux centres sportifs de l’agglomération. Ils avaient à disposition des terrains de jeu, de tennis, de basket, de handball, une salle de bowling et un terrain de football équipé d’une piste d’athlétisme. Il y avait le club de foot « Metalac » ainsi que le restaurant/salle de concert du même nom qui était le centre de la ville. Lepa Brena, Miroslav Ilić et beaucoup d’autres stars yougoslaves y ont donné des concerts bien arrosés. Non loin de la, on aussi a construit la piscine de Sisak aux dimensions olympiques. Tout comme les autres complexes de loisir de la localité, la piscine a été construite par les ouvriers eux-mêmes durant leur temps libre. Les actions de travail de Caprag représentent plus de 50.000 heures de travail par an.

 

A Caprag, on ouvrit un grand magasin, une école maternelle, une poste, une bibliothèque, un centre médical et tout ce dont les ouvriers avaient besoin. « Les ouvriers avaient de beaux appartements, des salaires corrects, ils se nourrissaient à l’usine et les factures n’étaient pas élevées. Finalement ils pensaient moins à subvenir à leurs besoins primaires qu’à acheter de nouveaux meubles ou une nouvelle voiture. Quand les ouvriers de l’aciérie recevaient leur salaire, il y avait de si longues files d’attente dans les magasins qu’on évitait d’y aller à ces périodes-là. Il y en a beaucoup qui pouvaient s’offrir des maisons au bord de la mer », nous raconte Fleka. Et quand ils n’avaient pas de maison secondaire, ils pouvaient aller dans un des nombreux centres de villégiature de l’aciérie.

 

Tout a commencé bien avant la seconde guerre mondiale, lorsque l’ingénieur Miroslav Tomac a compris que l’emplacement géographique de Sisak était idéal pour l’industrie métallurgique. Avant la guerre, la demande d’acier a fortement augmenté et Sisak était connue depuis la période préromaine  pour ses sites de minerai de fer. La ville représentait ainsi la plus grande source de fer brut de toute la Croatie et la Slovénie et on pouvait trouver de la main d’œuvre à bas coût dans les environs – en Banovina et en Krajina bosnienne. Tomac a trouvé un investisseur et en 1939 le premier haut-fourneau de la nouvelle fonderie de Caprag est officiellement mis en marche, à quelques cinq kilomètres de Sisak. C’était le premier complexe métallurgique sur le territoire de l’actuelle Croatie. Après la guerre, la fonderie fut nationalisée et, en 1947, alors qu’y travaillaient déjà plus de 500 ouvriers, elle changea de nom pour s’appeler Aciérie de Sisak. Durant les 10 années qui suivirent, elle fut agrandie et modernisée, on y produisait du fer brut, de l’acier et des tubes sans soudure en métaux ferreux qui faisaient sa particularité. Ces constructions ferreuses ont été utilisées pour construire le stade de Split, la tour Cibona  mais aussi les échafaudages qui ornèrent longtemps la cathédrale de Zagreb.  C’était la troisième plus grande aciérie de Yougoslavie après celles de Zenica et de Jesenice. Aujourd’hui, seules 10.000 personnes vivent à Caprag, pour la plupart des retraités. Les immeubles sont encore en bon état, mais les terrains de jeux et les parcs sont abandonnés, la piscine et les complexes sportifs ont été privatisés puis fermés, et aujourd’hui ils tombent en ruine.

 

Autrefois les habitants de Sisak se plaignaient de voir leur ville abandonnée alors qu’une ville moderne voyait le jour juste à côté d’eux. Aujourd’hui, Sisak et sa banlieue Caprag sont abandonnées. A Sisak, les vieux complexes industriels du début du siècle sont détruits, tandis qu’à Caprag, les gens récupèrent de vieux morceaux de fer dans des chariots de supermarché.

Le cinéaste Goran Dević, originaire de Sisak, a réalisé sur un documentaire autour de l’aciérie de Sisak, une forme d’ode au travail de ces ouvriers. Le film a été tourné avant que l’aciérie n’arrête de fonctionner et on peut y voir aussi beaucoup d’images d’archive.

 

 

 

 

 

 

Par Barbara Matejčić

Traduit par Jovana Papović

 

Source : balkans.courriers.info, le 15 février 2012

Article paru à l’origine sur h-alter.org, le mercredi 6 février 2012

 

 

 

 

 

 

 

3. Les artistes redonnent vie à l’ancienne aciérie de Sisak

 


 

La première édition du festival Željezara avait lieu du 6 au 8 juin dans l’ancienne aciérie de Sisak. Troisième plus grand centre industriel de Croatie à l’époque yougoslave, la ville de 50 000 habitants est aujourd’hui sinistrée. En s’emparant de ce fleuron, les artistes entendent lui redonner un élan culturel qui relancera son économie, sur le modèle de Bilbao. Reportage.



 

La lumière est allumée à tous les étages. Pour la première fois depuis vingt ans, le centre de recherche chimique de l’ancienne aciérie de Caprag, à Sisak, semble renaître. « Nous sommes ici pour apporter de la vie, pour faire un premier pas vers le futur, sans nostalgie », lance Božena Končić Badurina, l’une des vingt artistes qui ont réinvesti les grands halls de ce bâtiment industriel.

Installée au quatrième, l’artiste zagréboise occupe l’une des multiples pièces longées par un couloir où les festivaliers sont invités à échanger durant trois jours autour des différentes œuvres exposées. « Je voulais qu’un ancien ouvrier vienne témoigner. J’ai donc invité Nikola pour qu’il décrive comment était cet endroit il y a 25 ans », poursuit Božena. À 79 ans, Nikola Ðuric participe à la renaissance de l’usine dans laquelle il a travaillé pendant plus de quarante ans.

 

Comment reconvertir un ancien géant industriel yougoslave

Du temps de la Yougoslavie, l’ex-géant métallurgique de Sisak a employé jusqu’à 14.000 personnes. Autour de l’aciérie située au milieu d’une forêt de chênes, des appartements avaient été construits pour loger les ouvriers venus pour la plupart de Bosnie. Les travailleurs pouvaient également profiter des terrains de jeu, de tennis, de basket, d’une salle de bowling et d’un terrain de football mis à leur disposition.

Cette « belle époque » est le sujet principal du travail photo de Marijan Crtalić, le directeur artistique du festival Željezara. Les clichés de l’âge d’or de Sisak sont juxtaposés à des images plus récentes. Noir et blanc et couleurs s’opposent, pour montrer sans pudeur la désolation actuelle. « J’aime beaucoup cette image », lâche Marijan. La photo qu’il montre laisse voir une piscine olympique divisée en deux : d’un côté emplie d’une foule en noir et blanc, colorée mais vide de l’autre.

Les visiteurs vont et viennent de pièce en pièce. Si l’endroit était fantomatique il y a encore quelques jours, ce soir, il faut hausser la voix pour s’entendre. Dans le couloir, des sons électro pop. Le musicien, Zarkoff, a apporté des synthétiseurs des années 1970 dans l’ancien laboratoire chimique. « J’ai mis des claviers à la disposition des mélomanes qui souhaitent jouer », explique-t-il en souriant, avec son faux air de Romain Duris. Du haut du cinquième étage, on voit à travers les grandes fenêtres de l’ancien laboratoire, le public, toujours plus nombreux, franchir l’entrée du festival. Dans moins d’une heure, Bambi Molesters, le célèbre groupe de rock originaire de Sisak, montera sur scène.

 

Sisak se rêve en Bilbao croate

En bas, sur la pelouse, on s’agglutine autour des buvettes par groupe de dix. Dans la ville où le taux de chômage atteint un tiers de la population active, ce festival est une nouveauté. « Il ne se passe plus rien ici depuis 23 ans [1]. Ce week-end, on veut montrer aux habitants que l’économie peut redémarrer dans cette ville où il n’y a rien, mis à part quelques discothèques, et où le passe-temps favori demeure les paris sportifs », explique Marijan Crtalić. C’est lui qui a lancé ce projet et qui a choisi les artistes, selon leur engagement social. Il souhaite maintenant que ce premier rendez-vous devienne un rendez-vous régulier avec les gens du coin. « J’ai cette idée depuis 2007 : mettre en place un projet sur le long terme et revitaliser la ville à travers l’art participatif », poursuit-il.

Sisak se rêve un destin semblable à celui de Bilbao, où la culture a contribué à la reconversion de cette ville du Nord de l’Espagne, alors dévastée par le déclin de l’industrie lourde. Et le public semble optimiste. « Je pense que Sisak a toutes les cartes pour devenir une petite Bilbao », espère Zvonimir, venu pour le concert d’ouverture avec sa famille. Pour Branka Sešo, ancienne ouvrière en charge des événements littéraires de l’aciérie, « ce festival est un point de départ pour impulser la culture ». À Bilbao, il a néanmoins fallu l’installation du géant américain de l’art contemporain, la fondation Guggenheim, pour relancer l’activité. Ici, aucun grand nom n’est annoncé. La ville de 50 000 habitants peut seulement compter sur l’engagement et la volonté de quelques artistes.

Les moins enthousiastes craignent d’ailleurs une initiative sans suite. Dinko, l’un des agents de sécurité posté à côté de la scène, se montre perplexe : « Je ne voudrais pas gâcher la fête, mais je ne pense pas qu’un concert change quelque chose à Sisak ». Il fronce les sourcils : « Moi, par exemple, je suis au chômage et ce travail ne dure que quelques jours ». Pour l’heure, place au spectacle. Dalibor Pavičić, des Bambi Molesters, a branché sa guitare électrique. La nuit vient de tomber, Sisak est encore debout.


 

[1] une durée qui correspond à celle de l’indépendance de la Croatie, NDLR


 


 

Par Laetitia Moréni

Source : balkans.courriers.info, le 18 juin 2014


 

 

 

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Localités et destinations

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