Branko Horvat

Publié le 13 Mars 2010

Branko Horvat



Né à Petrinja en 1928 et décédé à Zagreb en 2003, Branko Horvat était un économiste, un pédagogue et un politicien.

Il suivit l'école primaire et secondaire dans sa ville natale de Petrinja et rejoignit les partisans au beau milieu de ses études secondaires. En 1955, il obtint son doctorat sur le thème de l'industrie pétrolière. A Manchester il défendit un second doctorat sur le thème de l'économie planifiée. En dépit de ses aptitudes il lui faudra attendre l'année 1975 pour qu'il obtienne un poste à la Faculté de Zagreb où il travaillera jusqu'en 1992, lorsque pour des raisons politiques son statut d'enseignement ne sera pas prolongé.

Pendant tout un temps il a travaillé à l'Institut des Sciences économiques, l'ancien Institut de planification de la République fédérale socialiste de Yougoslavie. Il fut l'éditeur du journal Economic Analysis and Worker's Self-Management ainsi qu'un collaborateur du journal Praxis, auquel il contribua surtout du point de vue économique sans pour autant être membre de ce groupe. Il fut également membre de l'Institut d'économie de Zagreb.

Horvat tenta d'unir les forces démocratiques sur une plate-forme commune mais sans grand succès. Il fut très critique envers la politique économique du gouvernement de Franjo Tuđman (de même qu'il l'avait été vis-à-vis des communistes). Il prônait une sorte de socialisme de marché, une combinaison entre la social-démocratie et l'économie de marché. En 1992, il fonda et devint président de l'Union social démocratique. Horvat organisa une conférence dont le but premier était de restaurer une coopération entre les forces yougoslaves.

Son étude la plus connue est The Political Economy of Socialism (publiée en 1982 en anglais, en 1984 en croate et en 2001 en chinois). L'American Society of Economists a proposé Horvat pour le prix Nobel d'économie pour cette étude.

 

Interview

 

Crise économique et conceptions fausses


On assiste actuellement en Yougoslavie à un "déballage" de critiques, parfois très acerbes, du système en place. Soupape tolérée ou mouvement plus profond, ces "pavés dans la mare" surprennent, lorsqu'on les rencontre dans les colonnes de la presse. Nous publions ici de larges extraits d'une interview de Branko Horvat, économiste de premier plan, publiée dans Poslovna politika (mars 1983).*

 

La crise


Pour Branko Horvat la crise existe depuis dix ans et si le pays a pu la dissimuler si longtemps, c'est grâce à "l'exportation des travailleurs" (...) L'économie, et la société avec elle, se sont habituées à ce que chaque année les 'gastarbeiter' envoient de plus en plus de devises, car chaque année nous en avons exporté de plus en plus. Avec la crise occidentale, depuis trois ans, la source s'est tarie.

(...) La conception du système économique, introduite pendant les dix dernières années était fausse et un système construit sur une fausse conception ne peut fonctionner. Ceux qui ont bâti ce système ignorent tout simplement comment fonctionne un système économique. Ou il s'agit d'ignorance, ou il s'agit de sabotage. Je crois plutôt qu'il s'agit d'ignorance. (...) Notre système économique, et, par-delà, le système politique, sont construits d'une manière qui non seulement ne développe pas l'autogestion, mais l'annihile. La crise est la conséquence naturelle de cette situation. Parmi les lois instaurant ce système (sur les prix, la planification, les devises etc.), aucune n'est réalisable. (...) L'autogestion signifie la liberté, l'autonomie pour les collectifs des travailleurs, la possibilité de prendre des décisions autonomes. Or les concertations, les accords, les négociations et je ne sais quoi encore, sans parler des interventions de l'Etat, entravent cette autonomie.

 

Marché et autogestion


L'intervention administrative est inadmissible, car nous devons avoir un marché. Ces derniers temps nous subissons des pressions idéologiques visant à abandonner le marché, et le remplacer par des mécanismes administratifs. (...) D'autre part, on ne peut pas avoir des décisions autonomes des acteurs économiques et en même temps l'insécurité en ce qui concerne leur réalisation. Quand on conclut une affaire au marché on doit être sûr qu'elle sera réalisée. (...) Une insécurité totale n'est pas compatible avec une économie du marché, et sans marché, c'est le chemin le plus sûr pour liquider l'autogestion et introduire l'intervention d'Etat. C'est ce que nous avons fait. (...) Enfin, un système économique est constitué de parties interdépendantes. Les "économies indépendantes" des républiques fédérées yougoslaves sont donc absurdes, pour une raison logique : ou nous avons un système, ou nous n'en avons pas.

(...) Un système socialiste ne peut pas être fondé sur la dictature d'un sommet qui décide "ce qui est bien pour le peuple", mais sur un contrat social au sens de Rousseau. La Yougoslavie possède deux "contrats" semblables : la Constitution et le "Plan social". Lorsque ces deux documents sont adoptés, on ne peut pas les changer sans cesse, comme on le fait en Yougoslavie. Le Plan social est une obligation pour le gouvernement fédéral ; il en est responsable et s'il ne parvient pas à le réaliser il doit partir. Sous le pouvoir des conservateurs en Angleterre, sous la junte militaire en Argentine, les ministres coupables démissionnent, mais en Yougoslavie, où l'on sait exactement de quoi un ministre des finances, du commerce, de l'agriculture ou même le chef du gouvernement sont responsables, ils ne démissionnent pas. Bien entendu, personne ne le leur demande. (...)

 

Les remèdes


Les collectifs doivent avoir une liberté totale dans leurs décisions en ce qui concerne les prix, l'assortiment, l'achat et la vente, les investissements, le choix de leur partenaire, le commerce extérieur et les choix gestionnaires. Bien entendu, le marché doit être libre. Pour que le plan soit réalisé d'un côté, et que de l'autre le marché indispensable à la liberté des collectifs puisse fonctionner, un mécanisme régulateur est nécessaire. (...)

Branko Horvat définit ce mécanisme comme une politique du crédit, de la monnaie et des investissements.

(...) Nous nous alarmons de l'insuffisance des fonds d'investissement dans nos entreprises : tous vivent sur leurs crédits et "se conduisent mal". Or, du fait de l'inflation, le taux d'intérêt est "négatif" et ce serait une véritable folie d'utiliser ses propres moyens financiers pour investir, quand on peut obtenir des crédits qui, dans un an, perdront la moitié de leur valeur. Donc l'Etat ou plutôt la société font des cadeaux. Fou serait celui qui ne les accepterait pas. Certes, si le taux d'inflation est de 40% nous ne pouvons pas avoir un taux d'intérêt de 45%, car dès le lendemain la moitié de l'économie serait obligée de s'arrêter. Mais ce qui ne peut être réglé du jour au lendemain peut être réalisé dans un délai raisonnable.

Les crédits eux-mêmes sont, comme vous le savez, sous l'influence directe de la bureaucratie. Il faut les faire fonctionner sur les mêmes bases que l'économie de marché occidentale. Que celui qui offre plus et qui est donc capable de rendre plus soit celui qui reçoive le crédit. Les inégalités qui peuvent se produire parallèlement, par exemple quand une région sous-développée ne peut obtenir un crédit faute de moyens, ne sont pas à résoudre par le mécanisme du crédit, mais par un autre. (...)

B. Horvat préconise une politique d'investissements qui passerait par le Fonds du développement, interviendrait lorsque le Plan social est menacé dans ses réalisations, agirait sur la structure de l'économie par branches et sur les déséquilibres régionaux : Notre économie ne peut pas fonctionner correctement si l'écart entre la Slovénie et le Kosovo est de 6 contre 1. Cela donne le même résultat comme si l'on réunissait l'économie d'Algérie et celle de l'Angleterre, en disant qu'il s'agit d'une "'économie unifiée". (...)

 

La conclusion est optimiste :


Selon mon estimation, il faudrait seulement un an au Comité économique pour tirer l'économie yougoslave de la crise et l'amener à un taux de croissance élevé. Notre économie a déjà réussi une fois une telle entreprise. C'était en 1952, quand nous sommes sortis de la crise administrative et étatique, et avons pris le chemin de l'autogestion. Aujourd'hui la tâche est semblable : d'un étatisme régionalisé, il faut de nouveau revenir sur le chemin fondamental de l'autogestion.

* Ce texte nous a été aimablement communiqué par Alexandre Popovic. La traduction est de Tatjana Globokar.

Source : L'autre Europe, L'âge d'Homme, 1984, pp. 46-48.

 
 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Economistes

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