Branimir Pofuk

Publié le 8 Novembre 2010

Branimir Pofuk

 

 

Branimir Pofuk est un critique musical et chroniqueur du journal Jutarnji list. En tant que journaliste il a travaillé pour la presse et la radio. A la Télévision nationale croate (HTV) il a animé l'émission généraliste "Emisija opće prakse" ("Emission de pratique générale").

 

Article :

 

La bénédiction religieuse des centres commerciaux plutôt que la réconciliation

 

 

 

Dražen Vukov Colić l'a joliment fait remarquer dans sa rubrique sur le site t-portal : "... une fois dépouillée cette visite du bruit et de la fureur, des sentiments et de la passion, de la politique et de l'idéologie, il s'avère qu'un agnostique (Josipović) et un président orthodoxe (Tadić) ont néanmoins tenté de réaliser une bonne part de ce que Jean-Paul II avait prononcé lors de sa première visite en Croatie en septembre 1994."

"Appelés à la sainteté"

Cette parole du Pape le plus aimé des Croates a rarement été répétée du haut de la chaire en Croatie. Pourtant, l'Eglise catholique en Croatie l'a insérée dans l'un de ses documents d'orientation les plus importants : "Les directives pastorales de la Conférence épiscopale croate à l'aube du troisième millénaire". Celles-ci ont été publiées en 2002 sous le titre de "Appelés à la sainteté" et ont été signées par tous les évêques catholiques de Croatie. Dans une langue élégante, claire et sans équivoque elles expliquent ce que signifie de nos jours le primordial appel chrétien à la sainteté.

Au tout début, en citant les documents du concile ainsi que Jean-Paul II, les évêques enseignent que l'idéal de la sainteté chrétienne n'est pas seulement destiné à quelques rares "éminences", mais est aussi un appel à tous les chrétiens. Qui plus est, "ce haut critère de la vie chrétienne ordinaire" est recommandé à toute personne.

Bon nombre de ces directives touchent effectivement aux valeurs et aux vertus universelles. L'annonce s'accompagne par ailleurs d'une forte note sociale au fur à mesure où elle énumère les péchés et injustices d'aujourd'hui tels que la cupidité, la corruption, l'irresponsabilité envers le bien commun, la lutte sans merci pour le pouvoir et les intérêts personnels, le terrorisme et le saccage de l'environnement.

Un accent important est placé en plusieurs points sur la guérison des blessures qui ont été infligées à notre société par les guerres et par les injustices survenues ensuite dans les processus économiques. "C'est pourquoi dans notre région la promotion de la sainteté est principalement liée à l'engagement pour la réconciliation, la solidarité et la justice sociale", lit-on dans ce document qui pose avec justesse le diagnostic d'une "profonde méfiance qui existe parmi nos citoyens pour des raisons nationales et politiques, de même qu'au regard des principales institutions sociales, et [pour des raisons] de divisions sociales toujours plus grandes ainsi que d'une insensibilité envers les plus faibles et les plus pauvres".
Qui de nos jours n'apposerait pas sa signature à cela ?

La revanche et la haine

Plus loin, Dieu est remercié pour la sagesse et le dévouement avec lesquels "les pasteurs de leur peuple, avec à leur tête le cardinal Franjo Kuharić, durant la Guerre patriotique, fermes dans la foi, ont éveillé et maintenu parmi tout le peuple un espoir si nécessaire, en veillant en même temps à ce que chez les victimes de la terreur et de l'agression ne prédomine pas le sentiment de revanche et de haine, si contraire à l'appel du Christ au pardon et à l'amour de l'ennemi".

Pour finir, tout en soulignant l'importance de la coopération oecuménique et du dialogue dans la région, le document cite un extrait essentiel tiré de l'homélie que le pape prononça presque d'un ton impérieux sur l'Hippodrome de Zagreb. "Toi, Église de Zagreb, qui aujourd'hui fête 900 ans de grâce du Seigneur, tu es appelée, avec les autres Églises en Croatie, à être l'apôtre de la concorde renouvelée... Dans cette région aujourd'hui mise à si forte épreuve la foi doit redevenir une force qui unit et donne de bons fruits, tels les fleuves qui parcourent ces pays. Telle la Save qui naît en Slovénie, s'écoule au travers de votre patrie.... et débouche dans le Danube en Serbie... Ces deux grands fleuves se rencontrent, de même que sont appelés à la rencontre les divers peuples qu'ils relient".

Pourquoi est-ce que je prends la peine de citer aussi largement un document religieux ? D'abord parce qu'il mérite l'attention et qu'il est d'actualité. Mais hélas aussi parce qu'il ne fait qu'accentuer ma profonde déception causée par l'absence de représentants religieux, aussi bien catholiques qu'orthodoxes, lors de la grande et notable action accomplie par les deux présidents. Quand bien même ces représentants, pour autant que je sache, n'y ont pas été officiellement invités par le protocole d'Etat, je suis sûr qu'une demande faite de leur côté pour participer aurait été chaleureusement acceptée.

Réellement j'avais espéré qu'au moins un évêque et un épiscope viendraient conforter les faits et gestes présidentiels, de la même façon dont l'avaient fait ce printemps le cardinal Puljić et le grand mufti Cerić en se rendant en compagnie de Josipović à Ahmići et Križančevo Selo. Je suis convaincu qu'en présence ne fut-ce que d'un de leurs pasteurs bienveillants les malheureuses femmes et mères de Vukovar tenant en main des rosaires n'auraient pas tourné le dos à la main tendue par-delà le Danube.

Marketing sacramental

En revanche, ce même soir, un prélat est apparu là où je l'y attendais le moins. En bénissant le nouveau centre commercial à Zagreb, Monseigneur Vladimir Stanković, un homme qui n'est pas sans peser dans la hiérarchie religieuse, a appelé, comme le rapporte le site Index, "tous les bons citoyens de Croatie à venir acheter dans ce grand édifice". Vraiment Monseigneur, et le dimanche aussi ?

Cet exemple inouï et scandaleux de marketing sacramental, cette bénédiction déplacée ainsi que celle ayant fait défaut à Vukovar, est la meilleure preuve que les évêques croates ont incorporé dans leur appel à la sainteté : "Aujourd'hui plus rien n'est sacré".

 

 

Source : jutarnji.hr, le 6 septembre 2010.

 

***

 

On peut également lire une interview réalisée par Branimir Pofuk avec le chanteur Marko Perković Thompson sur le site Il était une fois en Croatie

 

 

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Journalistes, #chroniqueurs et photographes

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