Boris Dežulović

Publié le 22 Décembre 2010

Boris Dežulović



Boris Dežulović, né en 1964 à Split, est un journaliste et écrivain, surtout connu pour être l'un des fondateurs du journal satyrique Feral Tribune. Il écrit des textes dans les médias croates et serbes.

Il fut l'un des membres du trio original d'humoristes de Split VIVA LUDEŽ, qui a commencé à travailler en 1984 et a lancé l'hebdomadaire en 1993. Dežulović a écrit pour le Feral Tribune jusque 1999, lorsqu'il est passé au magazine Globus où il tient une chronique régulière.

Dežulović est également un écrivain. En 2003, il a publié Christkind, un roman de science-fiction au sujet d'un voyage à travers le temps et des dilemmes éthiques qui se posent quant à la possibilité de tuer Hitler lorsqu'il est bébé. En 2005, il a publié Jebo sad hiljadu dinara (Et maintenant mille dinars à s'en tamponner), un roman satyrique à propos de la guerre en Bosnie, ainsi que le livre de poésie Pjesme iz Lore (Poèmes de Lora).



Textes et articles

 

1. IMAGINEZ!


IMAGINEZ que l'OTAN tienne Belgrade encerclée et que personne ne puisse ni y entrer ni en sortir.

IMAGINEZ qu'à la périphérie de Belgrade, les snipers de l'OTAN, du haut des gratte-ciel, tirent sur les femmes et les enfants.

IMAGINEZ, à Belgrade, huit mille morts parmi les enfants de moins de 18 ans

IMAGINEZ des commandos de l'OTAN faisant sortir tous les blessés de l'hôpital militaire pour les exécuter, à Zvezdara, admettons.

IMAGINEZ que les soldats de l'OTAN fassent sortir TOUS les hommes de Belgrade et les massacrent à coups de couteaux ou de rafales.

IMAGINEZ que les avions de l'OTAN lancent des bombes au hasard sur la ville.

IMAGINEZ que des commandos de l'OTAN surgissent dans vos maisons et violent vos filles.

IMAGINEZ qu'ils tirent sur vous alors que vous faites la queue pour l'eau ou le pain.

IMAGINEZ que des soldats de l'OTAN pris de boisson, détruisent vos monastères histoire de rigoler (les détruisent VRAIMENT), et affirment ensuite au monde entier que c'est vous qui l'avez fait.

Ou, alors, peut-être :

IMAGINEZ QUE LES ARTILLEURS DE Karadzic, au lieu de tirer sur la population, aient tiré sur les fabriques et les aérodromes.

IMAGINEZ que les canonniers de Vucurevic se soient excusés auprès des habitants de Dubrovnik pour avoir, par erreur, bombardé leur aérodrome.

IMAGINEZ que les habitants de Sarajevo aient organisé chaque jour des concerts dans les rues de la ville.

IMAGINEZ que les habitants de Srebrenica aient manifesté avec des collants "cible" sur la poitrine.

IMAGINEZ que les habitants de Sibenik aient défendu de leurs corps le pont de Sibenik.

IMAGINEZ que les habitants de Vukovar aient disposé d'abris.

Nous sommes ici nombreux à ne pas saluer les avions de l'OTAN avec des fleurs et du raki, à ne rien vous avoir souhaité de tout cela. Je connais pourtant deux personnes au moins - qui siègent à Dedinje - qui vous l'ont, eux, non seulement souhaité, mais mijoté.

Je vous souhaite bonne chance, quant à vous, entre-temps, essayez - un tout petit peu au moins - d'IMAGINER ET DE MEDITER. Bonne chance, et salutations de Split!



Source : Feral Tribune, Split, le 24 avril 1999



2. SERBIE • La vie tranquille d’un criminel de guerre

Bien que sa tête soit mise à prix, Ratko Mladić continue à vivre comme un prince en plein Belgrade sans crainte d’être arrêté. Des images récemment diffusées par la télévision bosniaque en témoignent.

Les images de Ratko Mladić détenues par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) et récemment diffusées par la Télévision fédérale bosniaque n’ont rien de sensationnel. Elles ont confirmé ce qu’on savait depuis longtemps. Le pouvoir serbe, que ce soit sous Slobodan Milošević ou Vojislav Koštunica, connaissait la cache de Mladić et celui-ci bénéficiait de la protection des plus hautes autorités de l’Etat, des services de renseignements et des structures paramilitaires. Lors du procès des membres du réseau d’aide à Mladić qui se tient actuellement à Belgrade, l’ancien responsable de sa sécurité, Branislav Puhalo, a expliqué que le général se promenait dans Belgrade sous escorte militaire et que, à l’époque où Boris Tadić, l’actuel président de la Serbie, était ministre de la Défense, il dormait à la caserne de Topcider.

Sous la protection de Slobodan Milošević et de son successeur, Vojislav Koštunica, Ratko Mladić a eu une riche vie sociale. Dans la vidéo diffusée, on le voit jouer au ping-pong, se promener en forêt, se reposer avec sa femme, bercer son petit-fils, recevoir des invités, danser, chanter avec l’orchestre, remplir les verres d’alcool, papoter avec les voisins. L’homme le plus recherché des Balkans [pour crimes de guerre et génocide commis pendant les guerres en ex-Yougoslavie] apparaît comme un héros d’émission de télé-réalité. Comment se fait-il que dans la maison des Mladić, au cœur du quartier résidentiel de Belgrade, dans un endroit très prisé par les Belgradois pour le jogging et le pique-nique, le général en cavale pouvait recevoir ses amis en bon maître de maison en chantant des airs populaires ? Comment se fait-il que l’homme dont la tête était mise à prix pour 5 millions de dollars [3,6 millions d’euros] par Washington [auxquels le gouvernement serbe a ajouté 1 million de dollars] se pavanait avec une telle assurance devant les caméras lors de cérémonies de mariage, de baptême, et dans des restaurants ? Plusieurs centaines de personnes autour de Mladić dansaient, chantaient et faisaient des photos avec lui.

Criminel à Sarajevo, héros national à Belgrade

Il y a quelques mois, Strategic Marketing, la plus sérieuse agence serbe d’analyse de l’opinion publique, a fait une grande enquête en posant la question suivante : auriez-vous dénoncé Mladić pour 1 million de dollars ? Plus de 65 % des personnes interrogées ont répondu non. Seuls 14,29 % d’entre elles, soit un Serbe sur sept, l’auraient fait. En Serbie, Mladić n’est pourtant pas un “héros” national de la carrure d’un Milošević. Pourtant les résultats du sondage sont sans appel. En Serbie, seulement un septième de la population ne considère pas Mladić comme un criminel de guerre. La majorité le perçoit comme un héros de la résistance au tribunal de La Haye, le dernier gardien de l’honneur de la Serbie, de l’Etat qui a déjà extradé 44 des 46 personnes recherchées par le TPIY. En psychologie, la liaison affective de la victime au bourreau est connue sous le nom de syndrome de Stockholm. Ici, c’est tout un Etat, un Etat de 7,5 millions d’habitants, qui se cherche depuis une décennie à cause d’un tyran et meurtrier de masse.

Une telle Serbie, pillée et appauvrie, regarde les images de Mladić comme celles d’une série sud-américaine. Son héros se régale dans les restaurants, fait la bise au joueur d’accordéon, danse avec sa femme ou se promène avec sa famille, joue aux échecs ou au ping-pong, reçoit invités et amis dans sa villa tel un baron de la drogue colombien. Il vit mieux que les 65 % des Serbes prêts à le protéger, qui ne se disent à aucun moment qu’ils doivent leur situation inconfortable à ce même Ratko Mladić.



Source : courrierinternational.com, le 9 juillet 2009.
article paru originellement dans le Jutarnji list

 

 

3. Bosnie-Herzégovine : Milorad Dodik, mieux vaut ne pas en rire....

 

Le quotidien Nezavisne novine a mis fin à sa collaboration avec le journaliste Boris Dežulović, l’un des fondateurs du défunt hebdomadaire satirique Feral Tribune de Split, chroniqueur de l’hebdomadaire Globus, et qui écrivait aussi pour le quotidien de Banja Luka dirigé par Željko Kopanja. Officiellement, il s’agirait d’une « réorganisation par mesure d’économies ». Officieusement, Boris Dežulović a été remercié pour une de ses chroniques, qui n’a jamais été publiée car... Et bien, lisez-la et faites-vous votre propre opinion.

 

La famille est l’unité fondamentale de la société. C’est ce que l’on nous a enseigné, aussi bien lors des cours de marxisme que durant les classes d’éducation religieuse. Elle représente à elle seule la clé de voûte, le fondement sur lequel repose toute communauté humaine, celle du Reich d’Hitler, du socialisme de Tito, du christianisme, de la charia, des sociétés primitives, de la société globale actuelle, du féodalisme, de la démocratie libérale, des tribus isolées de la forêt amazonienne et des pays riches du nord de l’Europe. Au cours de l’histoire, chaque société a reposé sur la théorie élémentaire de la reproduction humaine et chacune s’est construite autour de ces grottes, cavernes, tentes, huttes ou penthouse de la Cinquième Avenue, où cette théorie s’est, disons, réalisée.

 

Depuis des milliers, des dizaines de milliers d’années, c’est l’ordre des choses et personne n’a même jamais essayé d’en changer. La famille a vu l’histoire de l’humanité défiler sous ses yeux, elle a vu les grands hommes, les grands dictateurs et les grands révolutionnaires, les fous et les visionnaires qui ont changé le monde, cependant il n’est jamais venu à l’esprit d’aucun d’entre eux de renier cette cellule élémentaire. Toute l’histoire du genre humain est inscrite sur ces murs anciens et s’est cristallisée dans cette cellule étroite, résistant ainsi jusqu’à fameux ce jour du 9 janvier 2011.

 

Ce jour-là, à la Radio-Télévision de Republika Srpska, est apparu Milorad Dodik.

 

« Ce qui est immuable, c’est l’amour éternel du peuple envers la Republika Srpska. Sans elle, il n’y a pas de vie de famille. Sans la Republika Srpska, le vide s’installe. La Bosnie-Herzégovine, elle ne garantit rien à personne », a déclaré le Président Dodik lors d’une interview exclusive menée par Vanja Furtula, à l’occasion de la fête nationale de ladite Republika Srpska.

 

Pour ceux pensant avoir entendu Dodik déclarer que sans la Republika Srpska, il n’y avait pas de vie de famille, il est utile de répéter les propos exacts de notre président : « Ce qui est immuable, c’est l’amour éternel du peuple envers la Republika Srpska. Sans elle, il n’y a pas de vie de famille. »

 

En vain donc, les recherches de tous les anthropologues du monde, à bas les écrits de L.H. Morgan, Malinowski et Friedrich Engels : depuis le 9 janvier 2011, la famille n’est plus la cellule fondamentale de la société mais c’est bel et bien la société qui est la cellule fondamentale de la famille. Tout du moins dans la Republika Srpska de Milorad Dodik, la première communauté humaine de toute l’histoire de l’humanité à avoir inséré dans cette unité de base de la société l’amour de la patrie. Sans elle, cette patrie, cette République, il n’y a pas de vie de famille.

 

« Lui serez-vous fidèle pour le meilleur et pour le pire ? », demandera le pope demain lors de la célébration d’un mariage.
« Ben ouais », répondra l’époux, un sourire amer au coin des lèvres, s’efforçant de cacher sa nervosité.
« Pouvez-vous répondre correctement par « oui » ou par « non » ou dois-je interrompre la cérémonie ?
« Oui »
« Et ? »
« Quoi ‘et’ » ?
« Lui serez-vous fidèle pour le meilleur et... »
« J’ai dit que oui »
« L’aimeras-tu jusqu’à ce que la mort vous sépare ? »
« Ben ouais, répondra de nouveau le jeune marié d’un rire tendu, se dépêchant d’ajouter, « J’déconne monsieur le pope... Oui »
« Ton amour sera-t-il immuable, jusqu’à ce que la mort vous sépare ? »
« Oui »
« Ton amour immuable sera-t-il éternel ? »
« Oui »
« Bien, passons maintenant à la mariée, poursuivra le pope, d’un air routinier, « Aimeras-tu la Republika Srpska jusqu’à ce que la mort vous sépare ? »

 

Voilà à quoi ressemblerons à l’avenir les cérémonies de mariage en Republika Srpska. Car ce qui est immuable, c’est l’amour éternel du peuple envers la Republika Srpska. Sans elle, il n’y a pas de vie de famille.

 

« Papa, je peux avoir un piercing à l’arcade ? », demandera le fils de Milorad.
« Je ne sais pas », répondra Mile. « As-tu demandé à la Republika Srpska ? »
« Et est-ce qu’on me demande mon avis à moi ? », lancera de la cuisine l’épouse Snježana, exaspérée.
« Toi là-bas, tais-toi ! », répondra le chef de famille, perdant son sang froid. « Tu n’es que mon épouse et ce qui est immuable, c’est l’amour éternel du peuple envers la Republika Srpska. Sans elle, il n’y a pas de vie de famille. »

 

Je ne sais pas si le Président y a réfléchi, mais ce tournant révolutionnaire qu’est l’intrusion de la Republika Srpska dans la vie familiale risque de réellement compliquer les choses. Chaque petit détail pour lequel on demandait jusqu’à présent la permission à maman va désormais passer par un référendum. Et même les référendums ne seront plus les mêmes, puisque ce sera devenu, n’est-ce pas, une affaire de famille.

 

« Êtes-vous pour que la Republika Srpska se sépare de la Bosnie-Herzégovine et devienne un Etat indépendant et souverain ? »
« Je ne sais pas ... Vous avez demandé à papa ? »

 

Comment donc l’espèce humaine a-t-elle pu survivre avant l’avènement de la Republika Srpska et comment la vie de famille a-t-elle été possible sans elle ? La science moderne n’est pas encore en mesure de répondre à cette question. On suppose que les unités humaines s’unissaient dans des micro-communautés relativement fragiles composées de mâles, de femelles et de leur progéniture, fondamentalement analogue à la famille moderne donc, mais dépourvues de la Republika Srpska comme élément immuable.

 

C’est la raison pour laquelle ces communautés primitives étaient instables, mélangeant les religions et les nations, de sorte que souvent ces familles primitives se séparaient, se désintégraient et s’effondraient. La crise de l’institution familiale a atteint son apogée dans les années 1990 du siècle dernier : on a ainsi constaté qu’en juillet 1995 dans le petit village de Srebrenica, plusieurs milliers de familles se sont brisées en quelques jours car il leur manquait « l’amour éternel du peuple envers la Republika Srpska ».

 

Cependant, depuis que l’amour éternel du peuple envers la Republika Srpska a été introduit comme fait immuable par décret du Président Milorad Dodik, tout a éclos au sein de la cellule fondamentale de la société... Une vie familiale comme dans les publicités pour les compagnies d’assurance, les prêts au logement et les aliments congelés. Des petites maisons fleuries, des enfants et des petits chiens jouant autour de la maison, des cris et des piaillements devant la maison, des cris et des piaillements dans la maison aussi, sur la maison une porte et à la porte l’épouse.

 

« Milorad ! », hurle la femme jetant son regard sur le canapé, sur le canapé, la Republika Srpska, sur la Republika Srpska, son mari, et sur son mari juste des chaussettes de laine.
« Femme ! », bredouillera-t-il en se couvrant maladroitement avec la couverture, « je peux tout t’expliquer. »
« Milorad était justement en train de m’expliquer l’institution du référendum et le concept de la majorité des deux tiers », bafouillera la Republika Srpska.
« Dis-moi une seule chose », balbutiera l’épouse feignant l’ignorance et regardant son mari droit dans les yeux, « Est-ce que tu m’aimes ? » « Écoute », répondra Milorad, reprenant ses esprits, « Ce qui est immuable, c’est l’amour éternel du peuple envers la Republika Srpska. Sans elle, femme, il n’y a pas de vie de famille. »

 

Traduit par Eléonore Loué-Feichter Jusufović

 

 

Source : balkans.courriers.info, le 4 mars 2011.

article original paru sur sarajevo-x.com

 

 

 

Suite 

 

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Journalistes, chroniqueurs et photographes

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