Boris Buden (II)

Publié le 20 Avril 2012

 

Un texte de  Boris Buden datant de 1997.

 

 

L’urbanité comme alibi

 

Le mouvement de révolte qui a fait descendre des Zagrébois dans la rue en novembre 1996 obéissait en fait à un principe d'exclusion interne à la Croatie, des urbains contre les ruraux, qui n'est pas moins stérile pour la société que les antagonismes nationalistes.


Après la guerre, il est trop tard pour s'aimer. Non que la guerre ait détruit les prémisses de l'amour entre les hommes, mais parce que les gens ont compris que cet amour tant invoqué n'a jamais pu empêcher la guerre. La question qui les taraude n'est donc pas "Pourquoi ne nous sommes-nous pas suffisamment aimés?", mais "Pourquoi n'avons-nous pas su nous haïr ainsi qu'il l'aurait fallu?" Cela sonne comme un paradoxe, surtout pour l'observateur bien intentionné qui voit tout cela de loin. L'amour n'est-il pas ce qui unit les hommes, de la même manière que l'Eros de Platon unit ce qui a été séparé? Et la haine ne conduit-elle pas à la discorde et à la destruction? Non, pas du tout. Aujourd'hui, après la guerre (mais est-elle vraiment terminée?), les raisons de se haïr sont plus nombreuses que jamais. Se retournant sur le passé, sur les monceaux de cadavres et de ruines, tout homme sensé grincera de colère, plutôt qu'il ne versera des larmes de chagrin et de tristesse. Qui a fait cela? Où est-il? Comment cela a-t-il bien pu se produire?


A l'époque de la décadence du communisme yougoslave, dans les années quatre-vingts, l'abcès des vieilles haines s'était un peu partout vidé. Il n'y avait plus d'ennemi extérieur à l'horizon, les grandes puissances et les Etats voisins se révélant bien disposés à notre égard ou affaiblis. Plus personne ne se souciait des antagonismes de classes, et les communistes s'enorgueillissaient déjà de compter un grand nombre de technocrates et de managers en leurs rangs. Bientôt le front allait céder contre l'ennemi du dedans le plus redoutable: le nationalisme. Une partie de la nomenclature communiste - ceux qui avaient vraiment l'ambition de devenir des leaders et n'étaient pas encore rassasiés du pouvoir – décida de conclure avec cette idéologie un mariage de raison.


La fiancée pleine de vie, promettait d'apporter une dot merveilleuse: une force politique inépuisable, sur les flots de laquelle on pourrait surfer vers l'avenir, puisque le slogan de la société sans classe ne permettait plus de mobiliser les masses pour aucune cause, ni au profit de qui que soit. Mais la jeune fille aux airs d'oie blanche se transforma en mégère que nul ne saurait apprivoiser. Aujourd'hui encore, les leaders communistes continuent à dériver sur les flots du nationalisme sans savoir eux-mêmes où ils les emportent. S'apercevant que les nationalistes étaient aussi des hommes, l'autre partie de l'élite communiste laissa, de mauvais gré d'abord, ces derniers occuper le devant de la scène publique avant de lesfaire bénéficier de conditions démocratiques qui leur permirent, en tout fair-play, de prendre le pouvoir. Or rien n'est jamais fair, ni en amour ni à la guerre. Pas plus qu'en politique. L'humanisme et l'esprit démocratique de ces communistes ne reflétaient qu'une seul chose, leur faiblesse. On ne saurait en trouver de meilleure preuve que le fait qu'ils ne jouent plus aucun rôle important sur la scène politique d'aujourd'hui.


Oui, pendant les années quatre-vingts, on put croire un certain temps que la démocratie qui s'instaurait était la forme d'ordre social qui encourageait ce qu'il y avait de meilleur, de plus noble en l'homme, que c'était, en quelque sorte, l'organisation sociale de l'amour. Il y eut alors une période de vide, pendant laquelle les vieilles haines n'auraient plus cours, tandis que les nouvelles ne s'étaient pas encore développées. Ce fut une espèce d'interrègne, durant lequel l'espoir seul détint le pouvoir absolu.


Sarajevo, l'ouverture d'un second front


Quelques années plus tard, dans Sarajevo assiégée et bombardée quotidiennement, un groupe de citoyens eut l'idée d'apporter une explication différente au tragique de leur situation. Il s'agissait de gens qui, pour des raisons diverses, ne correspondaient pas à l'image idéalisée qu'on se fait des acteurs de la guerre yougoslave. Soit ils n'appartenaient tout à fait à aucun des groupes ethniques impliqués dans le conflit (ce qui est compréhensible en Bosnie où un tiers des mariages étaient mixtes), soit ils refusaient de construire leur identité sociale sur la haine envers une autre nation. Dans la mesure où, de quelque façon que ce soit, les affrontements en ex-Yougoslavie méritent d'être considérés comme des événements historiques, ces gens-là apparaissent comme une sorte de rebut de l'histoire. Et en tant que tels, ils ont pensé que ce qui se jouait autour d'eux était la conséquence de la haine ancestrale que les campagnards vouent aux citadins. En avançant cette idée, ils comptaient ouvrir un nouveau front. Il ne s'agirait plus alors d'un conflit interethnique opposant Serbes, Croates et Musulmans, il n'y aurait plus de démarcation abstraite entre les bons et les méchants. Ils créaient ainsi un nouvel antagonisme, qui offrait à ces malheureux davantage que l'apitoiement humiliant de la victime sur elle-même et donnait un sens à leur lutte pour la simple survie. Ils étaient aussi réintégrés dans l'histoire de l'humanité pour laquelle, semblait-il, ils ne comptaient pas plus qu'un appendice inutile. Ils se tenaient maintenant aux portes de Sarajevo comme sur le rempart protégeant la civilisation (mondiale) des assauts des barbares des collines environnantes. Leur combat avait désormais un sens, leur destinée ne dépendait plus du pur hasard. On pouvait mourir non plus de quelque chose, mais pour quelque chose. Non plus de la balle d'un sniper, mais pour le bien de l'humanité civilisée, mise en péril par des sauvages qui n'avait pas grand chose d'humain. L'agresseur perdait également son identité ethnique: les assaillants n'étaient plus tout simplement des Serbes, mais des ploucs, des "papci" (terme péjoratif désignant les habitants des collines qui entourent Sarajevo). On pouvait désormais haïr de manière plus sélective, et donc plus juste.


En transformant le phénomène d'urbanité en une forme d'identité de groupe, une partie de la population de Sarajevo a tenté, dans son désespoir, de s'opposer à la domination absolue de l'identité ethnique. Il s'agit là de la première tentative sérieuse visant à remplacer le paradigme nationaliste partout dominant par autre chose; pour la première fois, on s'est efforcé de constituer une société autour d'un antagonisme différent, non national et non religieux, qui de surcroît était généralisable, communicatif, ce qui était bienvenu pour les Sarajéviens douloureusement isolés, symboliquement coupés du monde. N'oublions pas que le plus atroce n'était pas de se retrouver pris au piège d'un siège militaire, mais dans la souricière d'un non-sens incompréhensible.


Belgrade: mise à mort publique de la ville


"Le Ghetto, vie secrète de la ville", tel est le titre d'un court-métrage de deux auteurs belgradois. On y voit un jeune homme errer dans Belgrade et réfléchir à sa vie et au sort de sa ville pendant la guerre yougoslave. La plupart de ses amis, jeunes gens de son âge, ont quitté le pays et, quoiqu'il comprenne leurs raisons, il les accuse d'avoir trahi car ils ont fui, refusant de "combattre pour la ville". En effet, Belgrade est la victime de "criminels et dégénérés", gens surtout venus d'ailleurs et qui ont conquis la cité, en dépouillent ses habitants. "Ce Belgrade-ci n'a plus rien à voir avec la capitale de l'ancienne Yougoslavie", dit la voix off qui accompagne le héros tout au long de sa descente dans l'underground. Là, dans des caves obscures, une sorte de monde parallèle, bat encore le pouls de la vraie vie - culturelle - de l'ancienne métropole. C'est ici que les orchestres jouent du rock authentique pour le jeune public urbain, que les photographes d'art travaillent, que les danseurs répètent, etc. A la surface, règnent les éléments étrangers qui ont détruit l'identité urbaine de la ville, transformant la métropole internationale en une morne province. Des hordes de "primitifs agressifs" (il s'agit bien sûr de la foule des réfugiés qui sont arrivés là poussés par la nécessité et la guerre) ont refoulé l'élément urbain, citadin, authentique et civilisé dans un ghetto souterrain où il doit mener un combat héroïque pour assurer sa simple survie.


A Sarajevo comme à Belgrade, l'urbanité comme forme d'identité citadine représente la dernière ligne de défense pour toute une partie de la société, qui ne s'est pas reconnue dans le paradigme des conflits nationaux ou qui a été vaincue et rejetée tant par l'histoire que par la politique. Mais tandis qu'à Sarajevo, qui connaissait concrètement la guerre, l'antagonisme entre les citadins et les primitifs de la campagne avait pour fonction la défense - sans espoir, mais vitale - de la dignité humaine, celui-ci, à Belgrade où la guerre n'a été ressentie qu'indirectement, indique seulement une résignation décadente et nostalgique, une sorte d'acceptation du destin. Dans la film, la voix évoque les lettres que le jeune homme échange avec ses concitoyens dispersés de par le monde et dans lesquelles on ne parle pas "de politique ni de ce que l'on ressent, car ces deux thèmes sont si douloureux qu'on ne les aborde plus". Le repli dans l'identité urbaine est ici une manière de fuir la réalité, une soumission passive et résignée face à des événements sur lesquels la société et les habitants de la ville n'ont aucun pouvoir. Le ghetto urbain de Belgrade est une enclave artificielle au sein d'une réalité qu'on ne sent plus et à laquelle on ne veut plus penser. Alors qu'à Sarajevo l'urbanité représentait le dernier point d'appui de la dignité humaine, celui qui permettait de résister héroïquement et d'exiger le soutien, la compréhension et la reconnaissance du monde, elle ne reflète à Belgrade que la défaite totale, une désespérance nostalgique. Dans le film, le jeune homme dit: "C'est comme si j'étais dans une maison dont la façade serait encore bien entretenue. Au-dedans, j'ai le coeur, les nerfs, le sang d'un vieillard ... tout est usé... Je désire follement que l'ancien temps revienne ... je voudrais que les choses changent afin que cette ville redevienne ma ville ... mais je comprends que tout est chamboulé et qu'un retour en arrière n'est plus possible". La tentative de réflexion du jeune Belgradois se termine par la banale dichotomie entre le mal et le bien. A l'origine de la catastrophe qui s'est abattue sur Belgrade et la société serbe, il voit, à la fin, la victoire du diable sur Dieu. On a oublié Dieu, et c'est là tout le problème. La triste réalité de la ville anéantie, puis qu'on a avili ou ruiné tout ce qui faisait son urbanité, n'est que le châtiment de ce péché.


Zagreb: L'urbanité comme conformisme


A l'automne 1996, les autorités croates tentèrent d'empêcher Radio 101, radio locale très populaire surtout parmi les jeunes d'émettre. Elles suscitèrent ainsi un mouvement de révolte inattendu, qui fit sortir les citoyens dans les rues, pour la première fois depuis l'indépendance. Certes, la foule ne se massa qu'un seul soir sur la place principale, puisqu'on donna satisfaction à sa revendication concrète: que le pouvoir laissât fonctionner cette radio zagréboise. Mais des Croates osaient protester ouvertement contre des Croates! Une opinion toute entière obnubilée par l'idée de l'unité nationale ne pouvait considérer comme normale pareille chose. Cela demandait des explications supplémentaires. Un politicien de l'opposition- le leader du parti social-démocrate croate (puisque c'est ainsi que se désignent les anciens communistes après s'être réformé) - en fournit une qui allait dans le sens de ce qu'attendaient les masses: "Radio 101 est devenue une radio culte, le symbole du Zagreb urbain, citadin, moderne, libertaire, européen et démocratique ; et de bons citoyens, qui en ont assez du primitivisme et du conservatisme campagnards, du viol qu'on fait subir à leur ville en la ruralisant de force, se sont levés pour la défendre."


Pour la première fois s'est articulé dans le nouvel Etat croate un antagonisme interne, qui avait l'ambition de réunir en soi toutes les contradictions apparues au sein de la société croate après la guerre. Radio 101 elle-même se posait déjà en défenseur de l'identité authentique, urbaine, des Zagrébois. Dirigé à l'origine contre les Serbes, son esprit sarcastique(ses blagues, ses sous-entendus, ses moqueries) s'exerçait depuis des années, tout en conservant un caractère xénophobe et agressif, contre les nouveaux venus, que la guerre les eût poussés à chercher refuge dans la grande ville (pour ceux chassés des régions occupées de Croatie) ou qu'ils en fussent les vainqueurs (phalangistes de la révolution nationale, le plus souvent originaires d'Herzégovine, venus chercher à Zagreb la rétribution de leurs bons et loyaux services). La création d'un antagonisme entre les citadins aux bonnes manières et ces campagnards primitifs se révélait la solution idéale pour résoudre la situation conflictuelle dans laquelle la société croate se trouvait. Cette démarcation permettait mieux qu'aucune autre d'associer, de façon géniale, conformisme et révolte, tout en fournissant une explication à tous les malheurs découlant de la guerre.


Car la société croate avait commencé soudain à se défaire, craquant sur la même couture qui avait déjà cédé jadis, lors du démantèlement de la société yougoslave. Et il ne s'agit pas de la différence d'appartenance nationale, comme on pourrait le croire de prime abord, mais de la logique qui fonde une identité sur l'exclusion de l'autre, de l'étranger, de celui qui vient d'ailleurs. Cet élément authentiquement urbain, citadin, qui rejette maintenant de son sein les réfugiés venus de la campagne et les profiteurs qui s'y sont infiltrés, est le même qui, dans son euphorie chauvine et au nom de mille ans de culture européenne et chrétienne, avait rejeté l'élément primitif balkanique, incarné par les Serbes et la minorité serbe de Croatie. Aujourd'hui asservi par ses propres primitifs, bien croates ceux-là, qu'il a amenés au pouvoir afin de chasser les autres, il recrée le même antagonisme que naguère, en le présentant comme nouveau. Les Zagrébois sont sortis massivement dans les rues parce que la possibilité leur était donnée de faire croire, en manifestant leur antagonisme envers les nouveaux venus, qu'ils sont des démocrates, des Européens, des gens cultivés, civilisés et modernes, alors qu'en raison de leur xénophobie et de leur chauvinisme ils demeurent les mêmes primitifs, les mêmes provinciaux qu'avant la guerre. Nulle part ailleurs qu'à Zagreb le caractère conformiste de l'antagonisme entre identité urbaine et identité rurale n'a été aussi frappant.


Litost


L'une des nouvelles du recueil de Kundera le Livre du rire et de l'oubli est intitulée "Litost". Derrière ce terme difficilement traduisible se cache un sentiment qui est, comme nous le précise Kundera lui-même, la synthèse de nombreux autres sentiments : le chagrin, la compassion, la nostalgie, et le reproche qu'on se fait à soi-même. C'est "un état tourmentant né du spectacle de sa propre misère soudainement découverte". Il "fonctionne comme un moteur à deux temps. Au tourment succède le désir de vengeance. Le but de la vengeance est d'obtenir que le partenaire se montre pareillement misérable. L'homme ne sait pas nager, mais la femme giflée pleure. Ils peuvent donc se sentir égaux et persévérer dans leur amour."


Si, tout au long de la période des affrontements et de la guerre, on a éprouvé en Yougoslavie le besoin de mettre en avant cet antagonisme entre la ville et la campagne, cela a sans doute quelque chose à voir avec ce sentiment typiquement tchèque. Le nationalisme est indubitablement une idéologie (petite-)bourgeoise, mais sa mise en pratique politique nécessite la mobilisation de larges couches de la population. Le populisme naît de l'élite, dans des espaces éminemment urbains: dans les salons des intellectuels et sur les scènes des théâtres d'Etat, dans les facultés et les académies, dans les ministères et les rédactions, dans la matière grise d'une société qui jouit du confort de la capitale (pourrait-elle vivre ailleurs?). Cependant, quand ces gens-là sortent dans la rue et vont plus loin, dans les champs qui entourent la ville, leur mouvement prend généralement des caractéristiques qui n'ont plus rien à voir avec les pures et sublimes idées de liberté et de bien au nom desquelles ils se sont mis en route. Les champs de la périphérie des villes salissent les idées urbaines, et les champs de bataille bien davantage. Au demeurant, il est bien connu que, dans une situation politique donnée, il ne saurait y avoir manipulation totale. Les marionnettes sont têtues, capricieuses et très souvent incontrôlables, comme le sont les conséquences de toute action politique, même la mieux dirigée.


Cette logique, des plus banales, a joué son rôle dans les événements politiques et guerriers de l'ex-Yougoslavie. Les forces engagées pour la réalisation des idées nationalistes issues d'un milieu citadin ont eu raison de leurs instigateurs; aujourd'hui, elles les couvrent d'opprobre, les humilient et les éloignent de plus en plus de leurs idéaux. Nos villes se sont ruralisées, nous avons été victimes d'un urbicide. Les citadins pleurent sur leur sort et, désespérés, impuissants, continuent de se soumettre au primitif colérique qu'ils ont amené au pouvoir, pensant qu'il se sacrifierait pour eux sans compter et s'emploierait toujours à faire leur bonheur. Au travers de ses larmes, la dame de bonne extraction qu'on a giflée reproche à ce cruel goujat de ne même pas savoir manger avec un couteau et un fourchette. Ils peuvent donc se sentir égaux et persévérer dans leur amour. C'est cela, la litost, non? L'antagonisme entre l'élément urbain et l'élément campagnard, que les optimistes naïfs considèrent aujourd'hui comme une contradiction nouvelle - plus productive t constructive sur le plan social que les dissensions entre les nations dont on ne saurait plus rien espérer tant elles sont irrémédiablement destructives - et susceptible de remplacer les antagonismes nationaux sur le territoire de l'ex-Yougoslavie, n'est une fois de plus qu'une illusion trompeuse. Ce n'est encore et toujours que l'expression de l'amour, pervers et stupide, qui va de pair avec le paradigme nationaliste de la communauté heureuse. De cet antagonisme ne pourra sortir aucune haine constructive sur le plan social, dont on aurait pourtant grand besoin. Son paradigme reste encore à inventer.

 

 

Traduit du serbo-croate par Mireille Robin

 

Source : http://arkzin.net/bb/french/urbanite.htm 

 

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Intellectuels et activistes

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