Auguste Marmont

Publié le 16 Novembre 2009

Auguste Frédéric Louis Viesse de Marmont


 

Dans le Frioul Marmont s'était fait attribuer 325.000 francs sur le produit de la vente du mercure des mines d'Idria. Napoléon en est très fâché et lui ordonne de rendre l'argent. Le 13 juin 1806, il se plaint à Berthier des sommes immenses que Marmont réclame pour payer son armée. Cela ne l'empêche pas de le nommer au même moment général en chef de l'armée de Dalmatie. Marmont exerce pour la première fois un commandement en chef sur un théâtre indépendant.

 

Général en chef en Dalmatie


Au traité de Presbourg, l'Autriche avait dû céder au royaume d'Italie le Frioul et la Vénétie, et avec celle-ci les anciennes possessions vénitiennes d'Istrie et de Dalmatie. Pour Napoléon, c'était une porte ouverte sur la péninsule des Balkans. A l'égard de l'Empire ottoman, cela lui permettait une politique d'alliance et de conseil plus active, avec la perspective de fermer les ports du Levant aux Anglais. Ceux-ci devraient également compter avec une présence française dans les îles Ioniennes. Au besoin, les Russes pourraient être tournés par le Danube et la mer Noire, tandis qu'une autre armée les attaquerait de front par l'Allemagne. Enfin, si l'Empire ottoman s'effondrait, la France serait bien placée pour intervenir et se tailler sa part. Napoléon attachait donc une grande importance à cette région et les Russes, voyant le danger, ne cessèrent d'entretenir l'esprit de rébellion parmi les Dalmates. [45] L'administration civile fut confiée au Vénitien Vincent Dandolo qui, avec le titre de provéditeur général, s'imaginait avoir la préséance sur les militaires, ce qui entraîna des conflits permanents avec Marmont. Celui-ci était heureux d'occuper son nouveau poste. Alors que la Grande Armée était sur le pied de paix, l'Europe entière avait les yeux fixés sur le littoral de l'Adriatique car les Russes avaient débarqué à Cattaro (Kotor) en mars 1806 et 1.500 soldats français étaient assiégés dans Raguse (Dubrovnik) avec le général Lauriston. Ils furent dégagés par le général Molitor le 15 juillet. Début août, Marmont arrivait à Raguse.

 

L'abbé Pisani a dressé de lui ce beau portrait : "C'était un brillant officier que Marmont, et de plus un homme de grand mérite ; ses façons d'homme bien élevé, qu'il devait à son éducation première, le faisaient remarquer au milieu de l'Etat-major impérial, rempli de gens braves et fidèles, mais trop souvent grossiers et incapables de faire autre chose que la guerre. Marmont avait au contraire des talents de diplomate et d'organisateur, dont il avait déjà eu, à plusieurs reprises, l'occasion de donner les preuves. Cependant, pas plus que personne, il n'était exempt de défauts ; son orgueil, comme celui de Dandolo, était sans bornes ; il était avide de gloire, mais aussi de vaines satisfactions d'amour-propre ; il aimait à parader, à se faire applaudir et acclamer. Pour grossir ses mérites, il ne faisait aucun scrupule de défigurer la vérité, soit qu'il racontât ses exploits, soit qu'il parlât de ceux des autres, si une mesure sage ou une action d'éclat méritaient l'attention, il en revendiquait le mérite : Me, me adsum qui feci... les faiblesses, les imprévoyances étaient toujours le fait de ses lieutenants ; aussi Marmont était-il détesté de ses camarades et de ses subordonnés immédiats, mais il avait pour lui le troupier, auprès duquel il soignait sa popularité. Quand il paraissait sur le front de bataille, revêtu d'un uniforme étincelant, sa belle prestance, ses formes athlétiques, sa parole vibrante enflammaient les soldats, qui croyaient voir autour de ce beau général un reflet de l'auréole de l'Empereur". [46]

 

Marmont trouve une armée en piètre état : des hôpitaux encombrés, des services d'approvisionnement insuffisants, des vivres de mauvaise qualité, des employés montés les uns contre les autres. En quelques semaines, il réorganise tout. Il dispose d'environ 13.000 hommes. Début septembre 1806, la guerre menaçant entre la France et la Prusse, il reçoit l'ordre d'abandonner Cattaro, de s'établir fortement à Raguse et de concentrer ses troupes plus au nord, autour de Zara (Zadar), dans l'hypothèse de complications avec l'Autriche. Les Russes et les Monténégrins tentent de couper la route de Raguse. Les 29 et 30 septembre, Marmont les contre-attaque avec succès à Castelnuovo, tournant leurs positions à travers les montagnes. Il ramène ensuite ses troupes vers Raguse, dont il améliore les défenses. [47] Il s'occupe avec une grande activité du bien-être de ses hommes. L'escadre russe quitte le pays à la fin de l'année 1806.

 

Si la lutte continue sur mer avec l'Angleterre, la Dalmatie connaît en 1807 une période de calme relatif. Dans cette région sauvage et inculte, Marmont va en profiter pour réaliser une oeuvre civile remarquable. Il encourage l'industrie, le commerce et l'instruction publique, fait construire des hôpitaux et surtout améliore le réseau routier. Ses relations avec le provéditeur Dandolo sont moins tendues et sa collaboration permet d'associer les populations à cette entreprise. L'émulation est suscitée parmi les soldats français : Marmont rappelle l'exemple des armées romaines, habituées à employer ainsi leurs loisirs, et annonce que chaque régiment aura son nom gravé sur une plaque de marbre dans la partie de la route qu'il aura construite. [48] Près de 120 kilomètres de routes restèrent ainsi témoins du passage de l'armée française. L'empereur se montra très satisfait de cette preuve du zèle de Marmont. [49] Ce dernier suscita l'admiration de tous les habitants, qui en firent un personnage légendaire, un général bâtisseur à l'image de Trajan en Pannonie. Il circula longtemps parmi eux cette sorte d'apologue : "Marmont est monté à cheval et a dit : Qu'on fasse les routes ; et, quand il en est descendu, les routes étaient faites" [50] Son prestige augmenta encore avec la clémence dont il fit preuve envers des insurgés condamnés à mort par une cour martiale. En mars 1808, le pacificateur de la Dalmatie reçut le titre de Duc de Raguse. La seule ombre à ce tableau provenait de ses dépenses. Sans que sa probité puisse être mise en doute, son train de vie inquiétait Napoléon, qui se demandait aussi si les troupes étaient régulièrement payées. [51] Marmont a donné une explication de son train de vie en campagne : "Afin de rendre supportable la carrière agitée et errante que j'ai menée, j'ai toujours eu pour principe de m'arranger dans chaque circonstance comme si je devais passer ma vie dans la situation présente. Cette habitude m'a toujours procuré des jouissances, du bien-être, et m'a préservé de l'ennui." [52] Mais cela n'impliquait pas uniquement une vie de fêtes et de réceptions. En Dalmatie, il consacra beaucoup de temps à l'étude. Il avait toujours avec lui une bibliothèque choisie de six cents volumes, dont profitaient aussi les officiers de son entourage. Il recommença en particulier à étudier l'histoire et lut avec plus de méthode et de fruit qu'autrefois. [53]

 

***

 

[45] Paul Pisani, La Dalmatie de 1797 à 1815, épisode des conquêtes napoléoniennes, Paris, Alphonse Picard et Fils, 1893, pp. 145-146.

[46] Ibid., p. 193.

[47] Ibid., pp 258-262, René de Lachadenède, "La France en Illyrie et les opérations maritimes côtières", Revue historique des armées, n° 146, 1982-1, p. 79.

[48] [Marmont], Mémoires..., III, p. 38.

[49] Lettres de Napoléon au général Dejean, Saint-Cloud, 31 juillet 1807, citée dans [Napoléon], Correspondance..., XV, n° 12.964, p. 460.

[50] P. Pisani, op.cit., pp. 265, 268-272.

[51] Lettres de Napoléon au prince Eugène, La Malmaison, 12 avril 1806, Saint-Cloud, 21 avril, 13 juin et 9 août 1806 ; au ministre de la Guerre Clarke, Paris, 16 février 1808 ; à Marmont, Bayonne, 8 mai 1808, citées dans [Napoléon], Correspondance..., XII, n° 10.089, pp. 277-278, n° 10.115, pp. 296-297, n° 10.358, pp. 464-465 ; XIII, n° 10.628, pp. 59-60 ;  XVI, n° 13.563, p. 333 ; XVII, n° 13.833, p. 79.

[52] [Marmont], Mémoires..., III, p. 123.

[53] Idem.

 

Source : Extrait tiré d'un portrait de Marmont sur Stratisc.org.

 

 

 

Une description de Raguse


 

par le général Marmont, qui en 1806 avait été nommé général en chef en Dalmatie, pour débloquer les Français assiégés dans la ville.

 

 

Au commencement de l'année 1808, j'allai à Raguse, pour y faire une inspection ; les circonstances m'obligèrent de changer l'ordre établi dans ce pays et d'en détruire le gouvernement.

 

Cette petite république s'était mise sous la protection des Turcs, auxquels elle reconnaissait une espèce de suzeraineté. Orcan, second empereur des Turcs au quatorzième siècle, leur accorda la patente qu'ils sollicitèrent de lui. Il l'a signée, en apposant en bas sa main trempée dans l'encre. Par suite de cette protection, les Ragusains avaient cédé au Grand Seigneur une double lisière de terre pour les séparer de la Dalmatie et des bouches de Cattaro, et ne pas être en contact avec les Vénitiens.

 

La population de l'Etat de Raguse ne s'élevait pas au-delà de trente-cinq milles âmes, et son territoire se composait d'une langue de terre allant des bouches de Cattaro à la Dalmatie, et de quelques îles. Un corps de noblesse, dont l'ancienneté dépasse de beaucoup celle des plus vieilles maisons de l'Europe, possédait la souveraineté de temps immémorial. Plusieurs familles font remonter, avec les droits les plus évidents, leur origine au huitième siècle : elles sont contemporaines de Charlemagne ; leur filiation est bien établie ; dès ce même temps, elles étaient riches et puissantes. Telle est la famille Bozzo, dont l'ancêtre, lorsqu'il vint s'établir à Raguse et fut admis au partage de la souveraineté, était un seigneur bosniaque très-riche en bestiaux. On conçoit l'orgueil de cette aristocratie.

 

L'organisation politique, en rapport sur plusieurs points avec le gouvernement vénitien, consacrait un grand conseil où tous les nobles, âgés de vingt et un ans, étaient admis ; ce conseil décidait de toutes les grandes affaires ; un conseil de dix formait le gouvernement avec le recteur. Celui-ci demeurait au palais, jouissait des honneurs du gouvernement, recevait les étrangers, etc. ; mais il changeait tous les mois. La simplicité du chef de la république eùt pu nuire à sa dignité ; aussi ne pouvait-il jamais sortir du palais pendant le jour, excepté pour les processions solennelles, où il était revêtu de tous les attributs de son pouvoir.

 

La bourgeoisie de Raguse, recommandable par ses moeurs et son instruction, se composait presque entièrement de capitaines de commerce ou d'hommes retirés des affaires. Les nobles ragusais ne naviguaient pas ; mais ils avaient tous des intérêts dans les bâtiments de commerce. Les tribunaux étaient choisis, pour un temps fixe, parmi les nobles, ainsi que les délégués des administrations des différents districts.

 

Les habitants de la campagne, attachés à la glèbe, dépendaient des nobles auxquels les villages appartenaient. Jamais on n'a vu un pays plus heureux, plus prospère par une louable industrie, une sage économie et une aisance bien entendue. Chacun avait sa propre maison et n'était pas réduit à loger chez un autre ; maison petite, mais propre, meublée convenablement avec des meubles achetés en France ou en Angleterre. Chaque famille avait aussi sa maison de campagne, soit à Gravosa, soit au val d'Ombla, à Malfi ou à Breno. Quelques familles riches en avaient deux qu'elles habitaient suivant les saisons.

 

Ce territoir, si borné, était cultivé admirablement. Pas un pouce de terre n'était négligé. Pour en augmenter la surface, on bâtissait des terrasses partout où cela était possible. Les moeurs étaient très-douces dans toutes les classes, chez les paysans heureux et laborieux, chez les bourgeois qui avaient beaucoup voyagé et où il y avait de l'aisance, et chez ls nobles dont l'éducation était faite ordinairement à Sienne, à Bologne, ou dans quelque autre ville de l'Italie, d'où ils rapportaient dans leur patrie des moeurs polies et beaucoup d'instruction. L'habitude d'une situation élevée et du pouvoir leur donnait le ton et les manières des plus grandes villes et des gens les plus considérables de nos pays. Les femmes y participaient tellement, que les dames de Raguse auraient pu être comparées et confondues avec les plus grandes dames de Milan et de Bologne. Des savants illustres comme le père Boscovich, des littérateurs d'un ordre distingué, et de mon temps l'abbé Zamagna, faisaient l'ornement et les délices de cette ville. Le véritable territoire des Ragusais était la mer ; un pavillon neutre leur donnait le moyen de l'exploiter avec beaucoup d'industrie et de bénéfices.

 

Cette petite population entretenait deux cent soixante-quinze bâtiments, qui tous faisaient la grande navigation et allaient dans tous les ports de l'Europe, quelquefois aux Antilles, et dans l'Inde.

 

C'est cette heureuse population à laquelle nous sommes venus enlever brusquement la paix et la prospérité. Sa douceur était telle, qu'ayant été traitée avec équité et désintéressement par les délégués d'un pouvoir oppresseur, elle n'en a jamais voulu aux individus qui ont été involontairement les agents de leur infortune : c'est tout au plus s'ils en voulaient à l'auteur de leurs maux. Je parle de la population en masse ; car, pour le corps de la noblesse, si elle n'en voulait pas aux généraux, elle savait bien quels sentiments elle devait à l'Empereur.

 

J'ajouterai un mot sur les moeurs intérieures. La noblesse se divisait en deux fractions, toutes les deux égales en droits, mais non en considération. Les dénominations de Salamanquais et Sorbonnais, servant à les distinguer, datent probablement de l'époque des guerres entre François Ier et Charles V, et dépendaient sans doute du lieu où on avait étudié, et du souverain qu'on servait. Les premiers, plus considérés et en général plus riches, passaient pour très-intègres : dans leurs fonctions de juges, ils étaient incorruptibles. On accusait les autres de vénalité, et le plus grand nombre était fort pauvre. Il est impossible d'exprimer le mépris des Salamanquais pour les Sorbonnais. Egaux en droits, votant dans la même salle, sur les mêmes questions, ils ne se saluaient pas dans la rue. Un Salamanquais épousant une Sorbonnaise devenait lui-même Sorbonnais, à plus forte raison ses enfants ; et tous étaient reniés par leur famille. En 1666, le grand conseil était assemblé dans le palais quand un tremblement de terre le fit crouler : beaucoup de familles furent éteintes. Le corps de la noblesse fut recruté par des bourgeois, et les nouveaux nobles furent réputés Sorbonnais.

 

En général, les nobles étaient fiers et durs envers les bourgeois, particulièrement les Sorbonnais ; et les bourgeois eux-mêmes à l'exemple des nobles, se divisaient en deux confréries, celle de Saint-Antoine, et celle de Saint-Lazare. La première traitait l'autre avec dédain, tant les amours-propres sont ingénieux à créer des distinctions dans le but d'humilier autrui.

 

Avec cette exaltation des amours-propres, les malheurs causés par notre présence furent sentis moins vivement, parce que cette même présence confondait beaucoup les nuances, objet du désespoir pour le plus grand nombre.

 

J'avais montré beaucoup d'égards aux chefs du pays, à tout ce qu'il y avait de gens distingués et remarquables ; mais je ne pouvais pas leur rendre ce qu'ils avaient perdu. Ils s'agitèrent, dans la mesure de leurs forces, cherchèrent partout, à Vienne, à Pétersbourg, à Constantinople, des appuis. Lors de la paix de Tilsitt, ils crurent leur conservation stipulée, et les paroles les plus indiscrètes des nobles amenèrent des projets de réaction et de vengeance contre les amis des Français. On fit circuler une liste de cinquante-quatre familles destinées à être bannies. Cette découverte m'inspira de l'indignation, et je la témoignai hautement. Les sénateurs, effrayés, désavouèrent la liste, mais n'en continuèrent pas moins leurs intrigues, seulement avec plus de prudence et de mystère. Ils s'adressèrent au pacha de Bosnie, et lui envoyèrent des cadeaux pour le décider à agir dans leur intérêt auprès du Grand Seigneur. Le pacha garda les cadeaux, se moqua d'eux, et m'informa de leur démarche.

 

Un ordre de l'Empereur, transmis par le vice-roi, avait prescrit aux bâtiments ragusais de prendre le pavillon du royaume d'Italie. Cette mesure, exécutée à Constantinople par ordre de l'ambassade de France, fut ordonnée à Raguse par une proclamation affichée. Le gouvernement fit arracher les affiches. Il y eut alors lutte ouverte entre nous et ce gouvernement, et il fallut se résoudre à le détruire : un arrêté suffit pour cela. Je défendis aux sénateurs de s'assembler, et j'établis des autorités nouvelles. Je fis choix d'un homme capable pour diriger l'administration du pays ; je constituai un tribunal, des juges de paix, tous les pouvoirs indispensables, et, en même temps, j'organisai les rouages administratifs les mois dispendieux possible ; je m'occupai beaucoup de choses utiles, et des écoles spécialement. Enfin je pris possession des archives et du palais.

 

Je donnai beaucoup de fête aux dames de Raguse ; on s'habitua à ce nouvel ordre de choses comme on s'habitue à tout ; et, après un séjour de quelques mois je rentrai à Zara.

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Hommes politiques, militaires et diplomates

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