Ante Perković

Publié le 14 Octobre 2011

Ante Perković


 

I. Biographie :

 

Né en 1973 à Zadar, Ante Perković est un journaliste, musicien et critique de rock.

Il entame sa carrière musicale au sein du groupe Djeca avec qui il enregistre deux albums avant de publier en solo "Svi me vole dok me ne upoznaju" ("Tous m'aiment tant qu'ils ne me connaissent pas"), suivi de "Duplo dno : najveći hitovi" ("Double-fond : les plus grands succès"). A partir de 2007 il se lance dans une série de concerts en Croatie et à l'étranger.

Comme journaliste il écrit occasionnellement pour le Jutarnji list mais il a aussi contribué à la revue Nomad.

Ante Perković est également un auteur de livres.  On lui doit une biographie du groupe Pips Chips & Videoclips, deux recueils de textes, un guide de sa ville natale et plus récemment un essai intitulé "La septième république – la culture pop dans le contexte de la dissolution de la Yougoslavie", dont il est question ci-dessous :

 

 

II. Entretien :

 

La thèse défendue par Ante Perković dans son livre La septième république – la culture pop dans le contexte de la dissolution de la Yougoslavie (Sedma republika – pop kultura u YU raspadu) n’est pas foncièrement originale. Ante Perković n’est pas le premier à exposer cette idée, mais il l’expose dans son livre d’une façon originale et provocante.

Dans le domaine des publications sur le thème du rock, son histoire de la musique rock de l’ancienne Yougoslavie est une véritable bombe - il s’agit d’une contribution remarquable, tant au niveau de l’information, que de l’interprétation et de la méthodologie. Ce livre deviendra sans doute la référence dans le domaine de la littérature liée à la musique rock et, plus largement encore, ce livre permet une lecture plus complète de l’histoire générale de la dissolution de l’ancienne Yougoslavie et de la création des nouveaux États.



Novosti (N.) : Selon vous, la Yougoslavie existerait donc toujours ?

Ante Perković (A. P.) : La « septième république » de cette Yougoslavie défunte existe encore, et je considère que c’est une bonne chose. Je viens de discuter de ce sujet, il y a quelques jours, avec mon collègue le journaliste Aleksandar Dragaš. Il dit qu’aujourd’hui la relation de Zagreb aux autres villes de la Yougoslavie est peut-être comparable à celle que cette ville entretenait, il y a quatre-vingt ans, avec Vienne et Budapest, au moment où la Monarchie Austro-hongroise passait aux oubliettes de l’histoire, et que les relations culturelles avec ces villes ont commencé à s’effondrer. La question est de savoir si et comment les relations culturelles entre nos capitales pourraient renaître. Il serait fort dommage de perdre cette communication. D’une certaine façon, Zagreb, Belgrade et Sarajevo sont des villes orientées les unes vers les autres, cette langue que tout le monde comprend est un facteur de cohésion extrêmement important. Dans les mentalités, également, il n’existe que de petites différences dans le cadre d’une grande similarité, des différences qui peuvent être très séduisantes, surtout quand elles sont bien placées dans une création culturelle. La « septième république » n’est pas née de la politique, la politique ne l’a pas soutenue. De même, elle ne va pas non plus disparaitre à cause des mouvements politiques et sociaux. En effet, nous parlons d’un espace spirituel global qui relie les générations ayant grandi dans des conditions similaires et partageant un point de vue commun… Il me semble qu’il serait stupide de croire que c’est quelque chose qui serait arrivée à notre génération, mais que cela ne peut pas concerner encore de nouvelles générations.



N. : Dans ton livre, cette « septième république » est mise en relation avec l’apparition de la culture pop, notamment de la musique pop. Elle apparaît avec le rock’n’roll, dans les années 1960. Sa construction se poursuit jusque dans les années 1980. Peut-on dire que la formation de cette république « virtuelle » remonte à la mort de Tito, quand la structure patriarcale de la société s’est définitivement brisée, et quand les enfants, restés seuls à la maison, se sont mis à faire la fête ?

A. P. : Oui, on peut avoir cette impression. Les choses se sont produites en parallèle : la mort physique de Tito et l’explosion de la nouvelle vague en Yougoslavie. D’un autre coté, la thèse que j’essaye de défendre dans le livre est que la mort de Tito a coïncidé avec la mort des illusions sur le rock comme musique qui allait changer le monde... Cet idéalisme est mort avec l’attentat contre John Lennon en décembre 1980, c’est-à-dire quelques mois après la mort de Tito. Parallèlement à cela, la Yougoslavie - une sorte de passerelle utopique entre l’Est et l’Ouest - est partie dans une désintégration totale. Alors que les forces centripètes dans les six républiques devenaient de plus en plus fortes, dans la septième, invisible, la production culturelle et la création des réseaux prenaient de plus en plus d’importance. C’était le chant du signe, mais aussi une prédiction courageuse de ce qui allait arriver - cette époque où la culture ne serait gênée ni par l’Etat commun dissous, ni par les nouveaux Etat nationaux. La culture devrait fonctionner en dehors de la politique, sans se soucier de ses petits intérêts.



N. : En tant qu’espace culturel commun, cette république virtuelle reflète-t-elle les conflits de la Yougoslavie « réelle », attire-t-elle aussi certains musiciens qui ont joué un « double jeu » ?

A. P. : Je ne voulais pas que ce livre soit parsemé de critiques, je voulais éviter ce type d’évaluation de la musique. C’est pour cela que j’ai renoncé à la classification des musiciens en tant que « bons » ou « mauvais ». Qui suis-je pour me prononcer de la sorte ? Le temps va de toute façon résoudre cette question. La nouvelle vague a été tellement intense et forte dans notre région, qu’elle a obligé toutes les personnes voulant s’exprimer par la musique à cette époque à le faire dans le cadre de ce style musical. C’est ainsi que Jasenko Houra a fait un excellent album punk, Jura Stublić et son groupe Film du new wave vibrant et stylisé, Šaper a eu son groupe Idoli… L’époque est responsable de ces œuvres presque autant que leurs auteurs.



N. : Le temps a fait qu’ils ont ensuite viré dans tout autre chose…

A. P. : Oui. Il faut souligner qu’il est toujours difficile de vivre de la musique dans cette région. Quand, à dix-huit ans, tu connais un grand succès, il est naturel de vouloir conserver par la suite le même style de vie. Tu es donc forcément contraint à des compromis. L’exemple classique de cet opportunisme musical est fourni par Goran Bregović, qui a eu le plus de succès avec son slalom entre différentes modes et styles. C’est aussi celui qui a le mieux gagné sa vie avec son métier, ce qui a poussé de nombreux autres musiciens à le prendre comme modèle dans la gestion de leurs propres carrières.



N. : Quelles seraient les caractéristiques politiques de la « septième république » : est-elle apolitique ? Penche-t-elle vers l’Ouest ou est-elle gauchiste ?

A. P. : Le coté apolitique est certainement un trait important, mais pas au sens apathique du terme, plutôt comme lutte contre la forme destructrice de la politique qui prime dans cette région. Il me semble que l’appartenance yougoslave (« jugoslavenstvo ») n’a pas particulièrement marqué la musique, le pathos yougoslave n’a guère été exploité que par les groupes de Sarajevo. Tous les autres tenaient leur lignée nationale qui ne dérangeait personne particulièrement. Les Idoli, par exemple, dans leur album « Odbrana i posljednji dani », ont un rapport très moderne, très libéré à la nation et aux symboles nationaux, comme s’ils estimaient que la renaissance nationale a eu lieu au XIXe siècle et qu’il n’y a pas besoin d’en avoir une nouvelle. Malheureusement, cette nouvelle « renaissance nationale » nous a rattrapés à la fin du XXe siècle. Il existait à l’époque un point de vue commun, cosmopolite, tous ceux de la septième république se considérant comme membres, égaux en droits, d’un monde progressiste. Il y avait une sorte d’insolence positive, un détachement par rapport à toute culture de servitude.



N. : À côté de la « septième république », n’existe-t-il pas une « quatrième Yougoslavie », celle du turbofolk, de TV Pink, de Severina et Dragana Karleuša, de Ceca et de Thompson ?

A. P. : C’est la face sombre de la Lune, le coté sombre de la république. Peut-être sommes-nous trop élitistes quand nous disons « face sombre » et quand nous posons ce regard hautain sur cet espace culturel parallèle. Déjà dans les années 1980, Rambo Amadeus disait que l’avantage principal de la culture turbofolk était sa vitalité phénoménale, et qu’elle écrasait pour cette raison la culture classique des élites. Il rappelait qu’après la Deuxième guerre mondiale, ceux sont les combattants revenus dans les villes avec leurs fusils qui sont devenus les directeurs des grandes compagnies de ballets. Par contre, les anciens spécialistes se sont retirés devant cette force. Et c’est ensuite que cette culture-turbo s’est mise à lire d’une façon très particulière quelque chose qui ne lui était pas proche. Une chose similaire s’est produite dans les années 1990, nous avons encore de nombreux exemples de défaites de la profession devant les agissements du pouvoir et de la force. Cet espace de non-culture s’est avéré être une chose commune à nous tous. Il se marie parfaitement avec le consumérisme, le nationalisme, et avec cette époque où la musique a perdu tout contenu pour ne plus être qu’une forme vide. La musique est devenue une musique de fond, un complément à la fête, aux téléphones portables, aux offres spéciales. Dans notre monde, cette pseudo-culture passe bien. D’ailleurs, elle a toujours bien fonctionné, elle n’a presque pas été touchée par la guerre.



N. : Il y a eu beaucoup de transfuges ?

A. P. : En effet, la frontière entre la septième république et cet autre monde a souvent été empruntée. Comme le disait Joe Strummer : « He who fucks nuns will later join the church »... Kićo Slabinac a commencé comme un grand fan d’Elvis, c’était le premier rockeur de Slavonie. Aca Vukas était un rockeur de grand format avant de se convertir au turbofolk. Dado Topić, l’auteur du premier album rock progressiste, s’est entièrement popularisé. De tels transfuges sont très nombreux. Ce sont deux faces de la même médaille. Notre envie d’être meilleurs que nous le sommes et le retour à ce que nous sommes.



N. : Tu écris : « Tout est lié, tout est insensé ». S’agit-il de la devise de la « Septième république » ? Ton livre n’est-il pas une histoire post-moderne, mais aussi surréaliste ?

A. P. : La simple tentation de créer un espace spirituel, invisible est déjà surréaliste mais, dans la réalité concrète également, il y a beaucoup de détails fantasmagoriques. N’est-il pas surréaliste que les plus grands chefs des guerres yougoslaves se retrouvent à présent pratiquement tous logés au même étage [de la prison de Scheveningen], qu’ils cuisinent les uns pour les autres des petits plats...



N. : Et s’embrassent les uns les autres au moment des adieux...

A. P. : S’ils s’embrassent, c’est humain aussi. Il s’agit peut-être d’un truc de soldats. Il est surréaliste qu’autant de sang ait coulé et qu’on ait l’impression d’être revenus au point de départ, comme si nous n’avions pas avancé, ni au niveau économique, ni au niveau culturel. Par cette répétition schizophrène de l’histoire, nous devenons une sorte du pays de l’épouvante, où tout est possible et rien n’a de sens… C’est drôle de constater que le protagoniste principal du premier film rock en Yougoslavie, « Le garçon qui promet » (« Dečko koji obećava »), qui incarnait un vrai rebelle contre le système, s’appelait Slobodan Milošević...



N. : La « septième république » a donc survécu à la dissolution de la Yougoslavie et aux guerres, la « quatrième Yougoslavie » en est sortie revigorée – il doit y avoir maintenant pas mal de monde dans le ciel, vu le nombre de républiques… Cependant, dans le livre, tu ne parles pas de l’explosion du règne du marketing. Est-ce que la publicité n’a pas pris la musique en otage ?

A. P. : C’est ce qui arrive quand on essaie de vivre de la musique dans un marché aussi appauvri, à une époque où la musique perd même tous ses repaires à l’échelle mondiale. Je ne suis pas enclin à la critique des gens, surtout lorsqu’on voit à quel point il est difficile de réaliser des ventes qui vous permettraient de vivre de votre propre musique. En même temps, à la longue, ces compromis sont très nuisibles pour n’importe quel auteur. L’auteur n’a pas beaucoup de choses auxquelles il puisse s’accrocher, si ce n’est son nom. S’il commence à se lier à des marques, cela n’amène rien de bon. Si quelqu’un tient à la musique, il devrait se tenir à l’écart de ce business, même si le prix à payer est de devoir renoncer à vivre de la musique. Si l’on regarde les dix dernières années dans nos pays, les seuls grands concerts où les sponsors n’aient pas eu une visibilité sur scène ont été ceux de Ceca et de Thompson. Cela en dit assez sur la situation où nous nous trouvons.

 

 

Traduit par Ursula Burger Oesch

 

Source : balkans.courriers.info, le 14 octobre 2011.

Article original paru sur novossti.com, le 30 juillet 2011.

 

 

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Intellectuels et activistes

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