André Blanc étudie la géographie humaine en Croatie

Publié le 24 Mai 2011

André Blanc (1922-1977)

 

 

C'est en Yougoslavie qu'André Blanc entreprit la préparation d'une thèse de géographie humaine sous la direction d'André Cholley. Détaché en 1948 à  l'Institut français de Zagreb, il arrivait en Croatie dans une période difficile ; la guerre avait impitoyablement éprouvé un pays dont le niveau de vie était déjà bien faible ; de 1941 à 1945, la lutte engagée pour libérer le territoire s'était en outre inscrite dans une révolution qui visait à donner le pouvoir aux peuples et à créer une nouvelle société ; mais, après quelques années passées à tenter de reproduire, pour instituer le communisme, les modèles d'organisation économique et sociale illustrés par l'Union soviétique, la République populaire fédérative de Yougoslavie, soucieuse de préserver l'indépendance des nations qui la constituent et de réconcilier avec leurs traditions la construction en cours, se trouva, en juin 1948, rejetée par les partis composant l'Internationale communiste hors du réseau d'affinités, d'échanges et d'alliances précédemment noués avec les autres démocraties populaires. Il convient de rappeler qu'André Blanc tint, dans ces circonstances difficiles, à respecter le parti adopté par ses hôtes . Mais il est clair que ni la situation internationale de la Yougoslavie,  ni l'accélération de la collectivisation agraire décidée à la hâte, en janvier 1949, ne facilitèrent sa tâche de chercheur : des prodiges de dévouement et de fidélité avaient permis de sauver l'essentiel des bibliothèques et des fonds d'archives dont il sut tirer, d'une part, avec l'aide de leurs conservateurs, de remarquables arguments ; d'autre part, la baisse momentanée de la production agricole et l'isolement privaient la Yougoslavie de ravitaillement, de crédit, de matières premières, et la contraignaient à des improvisations sur la voie de la gestion sociale, rendant donc très difficile la tâche d'un enquêteur qui aurait voulu apprécier l'extension et les effets de la gestion autonome dans l'agriculture coopérative, l'enseignement, les services sociaux, l'habitation.

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Son projet initial visait l'Istrie ; mais il était vite apparu irréalisable dans la mesure où la frontière italo-yougoslave restait disputée. Se replier sur le Zagorje croate, ce qui eut été commode, à cause de la proximité de Zagreb, ne lui parut pas convenir ; ce secteur de collines et de moyennes montagnes, alors inégalement partagé entre les attractions de Zagreb et de Varaždin, était trop étroit et trop homogène si on le considérait à grande échelle, trop refermé aussi, si on le replaçait entre les grands compartiments du domaine balkanique, pour qu'on puisse y lire distinctement, dans la répartition des hommes, la trace des grandes phases responsables de l'organisation régionale.

Restait le seuil croate. La chaîne dinarique s'y abaisse sensiblement ; la vallée de la Save y débouche dans un large ombilic de subsidence dont le jeu a permis au réseau de la Kupa de s'étendre vers l'ouest en réduisant à un mince liseré dominé par quelques massifs trapus la zone des plateaux et des dépressions karstiques bien plus large au contraire vers le nord comme vers le sud. Ce dispositif ménage une ouverture des plaines de la Pannonie sur le domaine méditerranéen, voie de passage dont l'aménagement moderne commande l'avenir des activités économiques de Zagreb.

Le seuil croate rapproche également, plus qu'il ne les sépare, les provinces bosniaques, au sud, longtemps occupées par les Turcs et, partant, islamisées, des cantons slovènes, au nord, où les influences germaniques furent décisives du fait d'une longue et féconde administration autrichienne : ici, "l'Orient est décalé vers l'ouest et le nord et, par le truchement des Valaques, se trouve directement en contact avec le monde d'Europe centrale". Or, cette zone propice aux contacts manifeste tous les symptômes corrélatifs d'un isolement qui se traduit par la persistance d'archaïsmes techniques, le maintien d'une population rurale dense mais faiblement productive, l'utilisation incomplète et fragmentaire des sols arables.

L'explication de ce paradoxe a entraîné Blanc à mobiliser, au cours de patientes enquêtes sur le terrain, et les cartes, tous les indices toponymiques et onomastiques disponibles, cependant qu'il interrogeait les récits des voyageurs, les rapports des administrations ou des officiers, et qu'il utilisait les plans cadastraux et les dossiers d'archives. Patiente reconstitution qui évoque une archéologie de l'occupation rurale et qui débouche sur un sous-titre où l'auteur se réfère à la géographie humaine - mais n'est-ce pas pour une raison de convenance, parce que la primauté des facteurs humains dans l'explication de l'organisation régionale, réduisant ici la place coutumière du milieu physique, faisait échapper cet essai modèle aux modèles convenus des ouvrages de géographie régionale ?

Chemin faisant, l'allemand est devenu pour André Blanc une langue de travail, au même titre que le serbo-croate dont il avait entrepris l'étude parallèlement à celle du russe. Diverses études sectorielles ont jalonné son entreprise. Celle du polje d'Ogulin, le plus vaste et le plus complexe de son domaine de référence, lui permet de démontrer, dans un espace relativement homogène à moyenne échelle, qu'il maîtrise les moyens de son entreprise ; elle l'enracine aussi dans le thème karstique de sa thèse complémentaire. Celle des confins militaires permet de souligner une partie des causes historiques du retard économique. Celle, enfin, de l'habitat rural a le mérite de recouper les diverses étapes d'occupation ou de réoccupation des terroirs, d'établir des relations entre les phases de colonisation et de sédentarisation et l'organisation des systèmes de culture.

La méthode adaptée à ce terrain diffère peu de celle qu'aurait choisie un historien, sinon parce qu'elle vise à rendre compte de la formation des paysages ruraux, qui sont l'expression d'une économie traditionnelle, plutôt qu'à préciser l'évolution de la stratification sociale ou les rapports des pouvoirs qui, par les institutions, contrôlent l'usage de l'espace. Dès son étape en Croatie occidentale, André Blanc était donc prêt à d'autres enquêtes qui visèrent les rapports entre les sociétés agraires et les structures rurales dans les Balkans, notamment en Albanie - les trois articles qu'il y consacra demeureront irremplaçables -, mais aussi hors des Balkans ; car c'est avec les outils conceptuels forgés en Croatie qu'il analysa une renaissance de l'assolement triennal à Jouy-les-Côtes, en Lorraine, au XIXe siècle. Dès le départ, il avait d'ailleurs annoncé sa volonté de présenter l'état de la Croatie occidentale tant à travers les circonstances de son évolution propre que par un jeu de comparaisons où il disait que résidait la justification d'une monographie régionale. En ce sens, il faut voir dans plusieurs de ses publications postérieures, même les plus concises, l'écho - sensible aussi dans son enseignement - et le prolongement des préoccupations surgies de l'étude de la Croatie, plutôt que des oeuvres nées de circonstances aléatoires.

Les conclusions de sa thèse semblent annonciatrices de préoccupations très actuelles. Blanc n'a pu démontrer l'hypothèse d'un peuplement turc dans le seuil croate. Mais il insiste sur le fait que la menace ottomane a changé ce passage remarquable en une zone de démarcation : "la géographie historique des XVIe et XVIIIe siècles, écrit-il, est une géographie stratégique. Tout s'ordonne en fonction de la sécurité, de la guerre, de l'armée." La démonstration est faite que la Croatie civile a toujours été en avance sur celle des Confins militaires que Blanc qualifie de marche, de bastion, de pion sur l'échiquier impérial, qu'il décrit comme un champ de bataille parfois dévasté et dépeuplé : "les déserts croates", dont la recolonisation est passée par des formes d'habitats adaptées aux circonstances stratégiques et où le repeuplement par des fugitifs venus du sud avec leurs institutions a freiné de surcroît les expériences physiocratiques et retardé l'intégration dans l'économie capitaliste. Car la bourgeoisie locale, étiolée, est demeurée étrangère au monde de la terre. Même quand les défauts du milieu physique sont particulièrement contraignants - cas du Kordun - il n'est pas douteux que les conditions militaires et sociales les ont, dans ce domaine particulier, fait ressentir plus durement : la carence de la vie urbaine et industrielle - Karlovac ne fut longtemps qu'une place de garnison et un gros marché - explique le retard tardif de ces campagnes surpeuplées mais sous-exploitées. C'est le rôle stratégique assigné à cette marche de l'Empire d'Autriche-Hongrie qui rend compte du "nivellement de la structure sociale, de la sclérose du système des cultures, de la momification des paysages ruraux".

Ni vieux pays, car son peuplement est récent, ni pays neuf, car il est resté à l'écart des progrès techniques, tel est le seuil croate quand il est saisi, en 1941, par la guerre et la révolution. Ce que nous savons de l'évolution récente de la Croatie occidentale confirme les conclusions d'André Blanc : l'accélération de l'exode rural déclenché pendant la seconde guerre mondiale et, plus récemment, les conséquences de l'émigration vers l'étranger additionnent leurs effets pour enrayer le développement, préserver les désuétudes, entretenir un certain retard, alors même que toute la zone qui gravite autour de Karlovac ou de Sisak bascule dans l'aire d'attraction directe de Zagreb.

 

 

Source : http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/geo_0003-4010_1978_num_87_482_17908

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Scientifiques

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