Aleksandar Dragaš

Publié le 13 Juin 2010

Aleksandar Dragaš

 

 

I. Biographie :

 

Aleksandar Dragaš est né en 1967 à Zagreb. C'est en 1985 qu'il publie son premier texte dans le magazine Polet. Ses critiques de rock, ses reportages, essais, textes biographiques et interviews seront par la suite publiés dans le Studentski list, Ritam, Heroina Nova, Vjesnik, Nedjeljna Dalmacija, Playboy, FM, Jutarnji list... En 1989 il crée avec Ante Čikara la maison de disques Search & Enjoy, puis en 1992 avec Tomislav Šunjić le label discographique indépendant T.R.I.P. Records, pour lequel ont notamment enregistré Hladno Pivo, Majke, Overflow, Anesthesia, Laufer, Zadruga et bien d'autres. De 1994 à 1996 il travaille comme rédacteur musical pour les productions croates et étrangères de pop et de rock dans la maison de disques Croatia Records, et de 1996 à 2001 en tant que rédacteur et directeur du marketing dans la maison de disques Dancing Bear. Depuis 2000, il travaille comme journaliste au Jutarnji list.

 

II. Texte :

 

    

Grandeur et décadence du turbo folk

 

Le Jutarnji list montre que les jeunes fans de turbo folk s’informent pour la plupart par la radio et par la chaîne Pink TV, une télé de Belgrade qui est une sorte de MTV du turbo folk, et qu’ils sont des grands consommateurs de CD piratés. Il n’est pas étonnant non plus que 60 % des amateurs de turbo folk aient aussi un faible pour la techno et la house, le R&B et le hip-hop. Depuis plusieurs année déjà, le turbo folk flirte avec les rythmes de R&B, tandis que le look des vedettes féminines de turbo folk et l’affichage des signes ostentatoires de la richesse sont largement copiés du R&B et du hip-hop. Le gangsta-rap américain ne met-il pas au premier plan, lui aussi, les armes, les tétons, l’idéologie de l’enrichissement rapide, la philosophie du get rich or die tryin’ ? Le penchant pour la techno et la house s’explique facilement par le principe postmoderne de fusion de toute sorte d’éléments disparates dans une nouvelle œuvre hideuse, mais également par l'instinct grégaire : on se précipite là où se trouvent les plus beaux mâles et les plus belles femelles, et sans doute aussi les nouvelles drogues. Hier, ces lieux s’appelaient "techno parties", aujourd’hui ils s'appellent "clubs turbo folk".

 

Comment un hybride musical né à la fin des années 1980 est devenu la bande-son de la guerre et de la transition dans les Balkans.

 

“Le folk est le peuple Le turbo est le système de l’injection du carburant dans un moteur thermique

Le turbo folk fait carburer le peuple,
toute incitation à faire carburer le peuple est turbo folk Le turbo folk fait s'enflammer les plus bas instincts chez l’homo sapiens

La musique est le chouchou des Muses,
l’harmonie de tous les arts, Le turbo folk n’est pas une musique Le turbo folk est le chouchou des masses, Une cacophonie de goûts et d'odeurs, Je lui ai donné le nom.

L'alcool est turbo folk
Le Coca est turbo folk
Le méchoui est turbo folk Les sex-shops sont turbo folk Le nationalisme est turbo folk Les raves sont turbo folk L'ethno jazz est turbo folk […]

L'Eurovision est turbo folk
Les hypermarchés sont turbo folk Les stades de foot sont turbo folk Les telenovelas sont turbo folk Les créateurs de mode sont turbo folk Le marketing politique est turbo folk

Je ne l’ai pas inventé Je lui ai seulement donné le nom

 

(Rambo Amadeus, musicien)

 

 

C'est en 1987 que le musicien surnommé Rambo Amadeus, Antonije Pusic de son vrai nom, forge le terme turbo folk. Un genre musical venu d'Orient se transforme en quelques années en phénomène culturel qui deviendra le soundtrack (la bande-son) de la guerre et de la transition dans les Balkans. A première vue anodin, ce mélange de musique populaire et d’insouciance joyeuse des années 1980 envahit rapidement la scène. Les violons, accordéons et les mandolines ne suffisaient plus au nouveau public qui voulait un son "plus agressif" et des textes simulant l’ambiance des fêtes survoltées.

 

Pour répondre à leur souhait, les musiciens se dotent de nouveaux instruments – synthétiseurs, guitares électriques –, et les paroliers se mettent en quête de figures de style incroyablement audacieuses dans leur banalité. Le moindre restaurant qui tient à sa réputation a désormais de la musique live, avec un orchestre aux instrument traditionnels et électriques, ainsi qu’un chanteur, de préférence une chanteuse sexy.

 

La majorité des critiques musicaux ne cachent pas leur aversion pour le turbo folk, le considérant comme une sorte de sous-musique, destinée aux ploucs et interprétée par des ploucs. Mais l’histoire de la culture populaire, notamment américaine, dont s’inspire le turbo folk en reprenant ses modèles et son star system, nous rappelle que le trash est facilement transformable en mainstream, avec le soutien des médias.

 

Les producteurs n’attendaient que de sauter sur l’occasion. Aleksandrovac, une bourgade située dans une région vinicole de Serbie occidentale est devenue le Memphis serbe, et son Sam Philips s’appelle Miodrag M. Ilic. Compositeur et parolier, il a procédé au mixage de la musique orientale et des rythmes occidentaux : du rock à la house, en passant par le R&B et le disco.

 

Malgré l’interdiction de la diffusion aux stations de radio, les albums des chanteurs de turbo-folk se vendent comme des petits pains, souvent à des centaines de milliers d’exemplaires. A la fin des années 1980, le turbo folk est devenu un business sérieux, mais pas encore la musique de l’élite nationaliste. Pour cela, il faudra la guerre.

 

Le mariage en 1995 de la star de turbo folk Svetlana Velickovic Ceca et du criminel de guerre [serbe] Zeljko Raznatovic Arkan, est à cet égard emblématique. Epaulée par son mari, Ceca occupe les écrans télé et les pages des journaux, et envahit les ondes radio, les boîtes de nuit et les foyers. On a impression qu’elle sort tous les jours un nouvel album. Son glamour, ses seins et ses lèvres siliconés, l’argent facile qui coule à flots, ainsi que les textes de ses chansons, dépassent de loin le cadre de la musique. Ils deviennent le code moral de la société.

 

La plupart des chanteurs de turbo-folk font de leur mieux pour reproduire les codes imposés par Arkan et Ceca. Les hommes portent des noms qui rappellent ceux des plus grandes figures de la pègre : Zeljko, Crni, Brzi, Laki, Bane. Ces surnoms, ainsi que les paroles de leurs chansons, ont pour but d’offrir à une société qui baigne dans le sang et dans le crime un divertissement, selon la recette connue : s’enrichir vite, vivre vite et mourir jeune. Des chanteuses à moitié dévêtues se montrent en compagnie d'hommes d’affaires mafieux, de profiteurs de guerre et de combattants de rue de toutes sortes. Un nouveau monde est né. Le turbo-folk est devenu l’idéologie nationale.

 

Il se peut que, à la fin des années 1980, le turbo folk n'ait été qu’un sous-genre bâtard et branché de la musique populaire. Aujourd’hui, il s’est transformé en monstre musical glorifiant l’enrichissement rapide à tout prix, la domination des sein siliconés sur l’intelligence, le glamour des sponsors et de leurs “bingos”, l'ostentation de la richesse, les cuites faciles, les armes légères, les 4x4, la griffe Gucci (de contrefaçon, évidement), les robinet en or, les fourrures et les émotions empruntées aux séries télé sud-américaines.

 

A côté de leur système esthétique, presque tous les genres de musique populaire ont leur système éthique, car leurs textes, le look de leurs interprètes, leurs signes de réussite sociale et les lieux qu’ils fréquentent, et leurs code moral sont souvent aussi importants que les mélodies. Dans le turbo folk, cet aspect est même plus important et l'on peut dire considérer ce genre comme le reflet des anomalies des transitions balkaniques, des sociétés laides, violentes et corrompues nées après la guerre, avec leurs systèmes de valeurs pervertis. Dans ce système, il paraît “normal” que le ministre de l’Education croate fréquente les concerts de Thompson [le chanteur ultranationaliste croate, interdit de concert dans plusieurs pays de l’UE] de même que les lycéens, vaccinés contre toute contestation des institutions ou de la culture de leurs parents.

 

Succombant à la logique de la presse tabloïde, les médias se sont transformés en agence de pub des vedettes de turbo folk, et ont imposé leur style de vie comme objet d’envie pour de nombreux jeunes, qui baignent depuis la crèche dans cette musique et ses valeurs de pacotille. Il n'est guère étonnant dès lors que 43 % des lycéens croates écoutent du turbo folk et trouvent positif le mode de vie de ses vedettes et de leurs “protecteurs” appartenant au milieu politique, footballistique ou mafieux. Qui plus est, leur mode de vie s’est transformée en mode ou tendance à suivre.  

 

Un sondage mené par le Jutarnji list montre que les jeunes fans de turbo folk s’informent pour la plupart par la radio et par la chaîne Pink TV, une télé de Belgrade qui est une sorte de MTV du turbo folk, et qu’ils sont des grands consommateurs de CD piratés. Il n’est pas étonnant non plus que 60 % des amateurs de turbo folk aient aussi un faible pour la techno et la house, le R&B et le hip-hop. Depuis plusieurs année déjà, le turbo folk flirte avec les rythmes de R&B, tandis que le look des vedettes féminines de turbo folk et l’affichage des signes ostentatoires de la richesse sont largement copiés du R&B et du hip-hop. Le gangsta-rap américain ne met-il pas au premier plan, lui aussi, les armes, les tétons, l’idéologie de l’enrichissement rapide, la philosophie du get rich or die tryin’ ? Le penchant pour la techno et la house s’explique facilement par le principe postmoderne de fusion de toute sorte d’éléments disparates dans une nouvelle œuvre hideuse, mais également par l'instinct grégaire : on se précipite là où se trouvent les plus beaux mâles et les plus belles femelles, et sans doute aussi les nouvelles drogues. Hier, ces lieux s’appelaient "techno parties", aujourd’hui ils s'appellent "clubs turbo folk".

 

publié par Ahmed Burić et Aleksandar Drag dans le Jutarnji list

 

Source : courrierinternational.com, le 8 octobre 2009.

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Journalistes, chroniqueurs et photographes

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