La librairie Kutak knjiga

Publié le 24 Juillet 2017

Librairie Kutak Knjiga : “L’Europe c’est positif, c’est notre avenir commun”


 

ENTRETIEN – Depuis 1981, Joseph Le Corre fréquentait la Croatie : résultat d’un hasard et du fait qu’il avait commencé à étudier le serbo-croate, explique-t-il. Dans ce contexte, le voici qui bénéficia d’un séjour linguistique en Yougoslavie. « Le pays m’a plu, une heureuse rencontre a contribué à ce que le pays devienne pendant trois décennies un lieu de vacances », se souvient-il. Et particulièrement la Croatie, mais aussi la Bosnie, le Monténégro. 


 

La librairie Kutak Knjiga s'est ouverte le 16 juin 2014 sur l'île de Korcula, située dans la mer Adriatique. Lieu de lecture international, son fondateur Joseph Le Corre, un Breton, nous raconte cette aventure. 


 

ActuaLitté : Comment s’est créée la librairie Kutak Knjiga ?

 

Joseph Le Corre : J’ai voulu faire de la retraite une autre étape, une autre vie en attendant par ailleurs que mon épouse puisse elle aussi bénéficier de ce droit. L’idée de librairie est à la fois le goût de la lecture, de la culture, une opportunité d’échanges avec des personnes venant du monde entier. Les lieux touristiques, nombreux sur la côte dalmate, manque aussi d’emplois, d’emplois stables, c’est aussi l’un des enjeux. 

 

C’est un service culturel qui n’existait pas sur place et j’ai choisi d’écarter toute activité qui constituerait une concurrence par rapport aux locaux, pas de papeterie par exemple, il en existe une. Sachant qu’une librairie peut difficilement trouver l’équilibre économique, l’hiver je propose des cours de langues, pour des particuliers, mais aussi pour des professionnels du tourisme.

 

 

Quelles sont les spécificités historiques du marché du livre en Croatie ?

 

Joseph Le Corre : Ici, comme semble-t-il dans les autres pays de l’ex-Yougoslavie, il n’existe pas de librairies indépendantes, une dizaine tout au plus en Croatie. Ce sont les maisons d’édition qui créent les librairies et en ouvrent là où il y a un marché, dans les grandes villes. Et lorsqu’une librairie s’affiche internationale cela veut surtout dire qu’il y a de l’anglais.

 

Ceci étant le secteur est aujourd’hui en difficulté, les gros éditeurs (et librairies à la même enseigne) se font racheter par des groupes internationaux, des établissements ferment y compris dans les grandes villes.

 

 

À ce jour, à quelles problématiques faites-vous face ?

 

Joseph Le Corre : La nature des difficultés varie au fil du temps et de l’évolution de la librairie. L’un des aspects les plus complexes est sans doute le suivi des questions sociales concernant les salariés comme l’employeur ; nous sommes toujours dans des mondes différents, une culture différente. Pour résumer, je dirais qu’il y a parfois une sorte de mariage entre la fuite en avant de l’ultralibéralisme et la bureaucratie héritée de l’ancien système. 

 

Ensuite, sur l’activité elle-même, rien de particulièrement original : ouvrir des comptes chez un certain nombre d’éditeurs en Croatie et en France a été simple, mais pour l’anglais j’ai vraiment avancé sur ce point cette année et pour l’allemand plus difficilement. Pour le tchèque, le polonais, l’italien et les autres langues, moins diffusées, l’approvisionnement, en conservant une marge sans trop augmenter les prix, reste un combat. Évidemment, le tout reste à ce jour, plus pour longtemps je l’espère, sans filet : je dois payer cash et assurer personnellement la trésorerie. 

 

Mais je ne considère pas trop cela comme un problème pour l’instant, d’autant plus que le très fort développement engagé depuis un an et demi maintenant ouvre de nouvelles perspectives et globalement je n’ai pas dépassé les investissements prévus et aucune dette.

 

 

Comment établissez-vous votre sélection d’ouvrages mis en avant ?

 

Joseph Le Corre : Tout d’abord, j’ai choisi les langues dont au moins 2500 locuteurs passent à Korčula (sur la commune). À titre indicatif il y a environ 17 000 habitants sur l’île dont 6000 sur la ville de Korčula. Je considère que les amoureux de la lecture en vacances vont bien entendu pour certains rechercher un bon vieux polar, mais beaucoup vont aussi saisir l’occasion pour lire ce qu’ils ne font pas au quotidien, par exemple, des auteurs que l’on trouve dans toutes les langues : Vargas Llosa, Hemingway et bien d’autres....

J’ai ajouté un rayon qui me tient à cœur, les récits de voyage tant les incontournables Nicolas Bouvier et Ella Maillard que les plus récents Sylvain Tesson, Bruce Chatwin, Paul Theroux et bien d’autres.

Mais ce qui attire le plus les amoureux de la lecture, toujours curieux de la culture du lieu où ils se trouvent, c’est le rayon Croatie, pays slaves, Balkans. On peut y découvrir des auteurs croates traduits, des romans dont l’intrigue se déroule en Croatie, de l’histoire, de la poésie, du théâtre... Des auteurs tchèques, serbes, albanais, turcs et bien d’autres ; Ivo Andric voisine avec Yachar Kemal et Ismaïl Kadaré, trois auteurs des Balkans qui chacun à leur manière décrit la complexité et la richesse des relations dans ce monde si particulier.

 

 

Quelles sont vos relations avec les distributeurs ?

 

Joseph Le Corre : Des relations professionnelles qui dans plusieurs cas ont l’avantage d’être très pro et pour le même prix des relations humaines très riches, des commerciaux qui connaissent le centre d’intérêt de la librairie et qui ne manquent pas une occasion de communiquer la bonne adresse pour tel ou tel éditeur et d’attirer l’attention sur une publication récente. 

 

Il arrive parfois aussi que certains aient du mal à comprendre qu’une petite librairie à l’étranger ne peut pas fonctionner comme un établissement plus important dans une grande ville française et qu’un paquet qui voyage beaucoup doit peut-être se conditionner avec un peu plus d’attention. 

 

 

Que vous apporte le réseau de l’AILF ?

 

Joseph Le Corre : J’ai un réflexe culturel, conditionné sans doute par des années d’engagement collectif, syndical, je n’aime pas travailler seul, réfléchir seul, donc j’adhère ! L’AILF, j’y trouve des informations, des mises en contact, des personnes qui savent écouter, avec qui on peut échanger, chose qui fait toujours avancer les idées et les projets.


J’en suis certain, cela portera un de ces jours pour Kutak Knjiga et d’autres collègues, quelques constructions collectives que nous n’imaginons pas forcément aujourd’hui. Kutak Knjiga, comme beaucoup d’autres a beaucoup à gagner dans ces investissements de réseau appuyés par les ambassades (ce qui a été constant ici en Croatie) et soutenus par le CNL.

 

 

Quel regard portez-vous sur l’industrie du livre ?

 

Joseph Le Corre : Je ne peux pas dire que j’ai un regard sur l’industrie du livre, mes contacts sont surtout quelques éditeurs et surtout les distributeurs, un ou deux grossistes. J’ai un regret très ciblé, les barrières à l’entrée misent par certains en imposant pour l’ouverture d’un compte, des commandes minimales, qui pour le coup sont maximales, plusieurs milliers d’euros, et impossibles à atteindre pour certains....Un petit colloque sur l’exception culturelle et on n’en parle plus !

 

 

Vous vendez des ouvrages en douze langues : quelle idée de l’Europe souhaitez-vous défendre à travers votre librairie ?

 

Joseph Le Corre : Citoyen français et fier de l’être, je suis un Européen convaincu. Je constate que ce lieu, Korcula, est en quelque sorte un centre de l’Europe l’été. Avant la guerre en ex-Yougoslavie on y croisait surtout des Allemands, des Anglais, des Australiens, des Italiens, des Autrichiens, des Français... Depuis une dizaine d’années, l’Europe centrale arrive en force. Beaucoup de Polonais et de Tchèques, mais aussi des Hongrois et des Slovaques, c’est un point de rencontre, rare, entre l’est et l’ouest de l’Europe, après la chute du mur et le rendez-vous est chez les non-alignés.

 

Nous devons nous saisir de cette opportunité, nous pouvons travailler à cette construction européenne, sereinement ; ce mélange saisonnier est une richesse pour notre culture commune, les échanges dans tous les domaines.


 

L’Europe est une réalité très positive même si elle a des défauts. C’est de la démagogie pure que d’afficher constamment, quand il y a un problème national, que « c’est la faute de l’Europe ! » même lorsque la question soulevée est bien souvent antérieure ; c’est de la démagogie que d’affirmer que l’Europe est seulement celle de l’argent alors même qu’il existe déjà beaucoup de textes sociaux, et sur le plan culturel, quelle richesse Erasmus ! Alors l’Europe c’est positif, c’est notre avenir commun. 

C’est tout de même un pied de nez de l’histoire tout cela au carrefour de la République de Venise, des empires ottoman, austro-hongrois et de Raguse.

 

 

Vous célébrez les 3 ans de votre librairie cette année : quel bilan pourriez-vous faire de ces 3 années passées ?

 

Joseph Le Corre : Du bonheur, des résultats, un service créé, des emplois qui se consolident et une richesse : des échanges quotidiens avec toutes ces personnes qui viennent chercher un livre, demandent un conseil, restent échanger longuement et avec qui parfois on se lie.
 

Mais ce résultat n’est pas venu seul, j’ai reçu constamment des appuis précieux, localement de la part des autorités, de la presse qui s’est largement fait l’écho de la création de la librairie et les guides touristiques sont des relais précieux tout comme les apports du CNL. 


 

L’ambassade de France à Zagreb et l’Institut français ont été très présents, par leurs conseils. Tout ceci m’a permis de travailler avec l’école française, les professionnels du FLE et bien d’autres. L’Ambassadrice de France sera présente ce 28 juillet pour fêter les 3 ans de la librairie. 

 

Et le plus important du bilan, cette première étape positive, le rêve devenu réalité, appelle d’autres projets, d’autres défis.



Kutak Knjiga
Kovački prolaz bb Korčula
e-mail: kutak.knjiga@gmail.com
00 385 (0)91 496 02 64
00 385 20 716 541
ouverture Lundi/vendredi, 9h30 - 20h


 


 

Source : actualitte.com, le 24 juillet 2017.


 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Littérature et médias

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