Miljenko Jergović III

Publié le 25 Février 2017

IV. Interview


 

Liberté, politique et blessures du passé, Balkans d’aujourd’hui et héritage des années 1990. Miljenko Jergović, écrivain croate né à Sarajevo, livre son analyse, clairement marquée à gauche. Un point de vue sans compromission, très critique envers la trajectoire prise par les Balkans depuis l’implosion sanglante de la Yougoslavie.

Cette interview de Miljenko Jergović a été publiée à l’origine dans le quotidien Il piccolo du 27 septembre 2010. Avec la gracieuse permission de l’auteure.

Il Piccolo (I.P) : Dans l’ancienne Yougoslavie, la politique était un métier dangereux. Malgré les changements qui ont eu lieu, cela reste vrai encore aujourd’hui. Pourquoi ?

Miljenko Jergović (M.J.) : Mon expérience balkanique est la suivante : la politique est dangereuse pour tous, sauf pour les politiciens eux-mêmes ! En effet, ces vingt dernières années, depuis le jour où le mur de Berlin est tombé sur la tête des Yougoslaves et que les nationalistes ont remplacé les communistes, nous avons vécu un seul véritable attentat politique, sérieux et tragique, celui mené contre le Président serbe réformateur Zoran Đinđić. À cette époque, hormis le Président Đinđić, d’autres politiciens de moindre importance, croates ou bosniens, ont été tués, dans des circonstances obscures. Mais au total, pas plus de cinq personnes. Durant cette même période, pendant la guerre, la forme la plus radicale de politique, ont été tuées en Slovénie, Croatie, Bosnie-Herzégovine, Serbie, Kosovo et Macédoine, à peu près 200.000 personnes. Toutes ont perdu la vie à cause de la politique. Pour dire les choses crûment, contrairement à certaines croyances radicales en Occident, les guerres des Balkans n’ont pas été de chaotiques affrontements tribaux et religieux : il s’agissait là d’une « gestion politique » précise et bien structurée. Naturellement, cette politique était nationaliste, voire fasciste, dans le sens le plus classique du terme, quelques fois aussi nationale-socialiste, mais il ne s’agissait toujours que de politique.

I.P : Dans l’ancienne Yougoslavie, il n’y a plus de prisonniers politiques. Par contre, les grandes démocraties exportent les leurs vers des « républiques bananières » où ils ouvrent des prisons secrètes. En êtes-vous surpris ou déçu ?

M.J. : Lorsque vous parlez de l’exportation de prisonniers politiques par les « grandes démocraties », vous vous référez sans doute à ce que font les États-Unis dans leur soi-disant lutte contre le terrorisme. Je pense que toutes leurs institutions pénitentiaires, tant celles connues, comme l’a été Abu Graib à Bagdad ou comme l’est encore Guantanamo à Cuba - Barack Obama a menti en disant qu’il la fermerait -, que plusieurs autres dont nous ignorons le nom et l’existence, ne doivent pas être appelées prisons. Dans les prisons, il y a des hommes condamnés pour une faute, ou d’autres en attente d’une condamnation. La prison est située sur le territoire de l’État qui y applique ses propres lois, cela implique également certains droits aux prisonniers. À Guantanamo, il n’existe rien de tout cela, ni dans ce qu’était Abu Graib, ni dans tous les autres lieux semblables dans le monde. Pour cette raison, il est à mon sens correct de dire que Guantanamo est un camp de concentration, administré par les États-Unis. Naturellement, cela est effrayant de savoir que les Américains avaient fondé ce genre de camp en Europe de l’Est. Et sincèrement, qu’ils puissent également en exister sur le territoire de l’ancienne Yougoslavie me rend perplexe.

I.P : Il n’y a pas si longtemps, nous avons célébré le jour de la liberté de la presse. Partout, dans les pays de l’ex-Yougoslavie, la liberté des journalistes est en danger et la situation est encore pire que durant la guerre. Aujourd’hui, ceux qui pensent différemment des structures au pouvoir, qu’il soit politique, économique ou religieux, se voient bâillonnés et exclus de la vie publique. Les journalistes dissidents sont licenciés, les journaux d’opposition fermés, des journalistes sont même tués, leurs familles menacées. Pourquoi en est-il ainsi dans les « jeunes démocraties » ?

M.J. : Plusieurs raisons peuvent créer une situation de ce genre. Premièrement, il n’existe pas, dans ces pays, de tradition basée sur la liberté de pensée et la liberté d’expression. Les citoyens ont été habitués à vivre dans un régime autoritaire, et par conséquent, ils ne vivent pas l’absence de liberté d’aujourd’hui comme quelque chose d’excessivement dramatique. Surtout que les États de l’ancienne Yougoslavie ne sont pas un exemple unique. En fait, le socialisme mis en place par Tito était plutôt « doux » et, surtout vers la fin des années 1980, il avait permis la liberté d’expression, la liberté de presse et la liberté artistique. Malheureusement, dans les nouveaux états issus de la Yougoslavie, cela n’existe plus. Le problème n’est donc pas dans le « déficit » antérieur de liberté, mais bien dans le fait que nous avons appris, ces vingt dernières années, à vivre sans liberté. Il faut savoir une chose : le nationalisme, comme la droite populiste - en fait la seule droite existante -, excluent jusqu’à l’idée même de liberté de presse ou de création artistique. Il s’agit bien d’un problème interne. Mais il existe aussi un problème venant de l’extérieur. Dans les années 1990, quand le régime nationaliste et fascisant de Franjo Tudjman était au pouvoir en Croatie, tous les yeux de l’Europe, voire du monde entier, étaient fixés sur nous. Chaque organisation internationale sur le terrain n’avait qu’une mission : surveiller le régime de Tudjman pour s’assurer qu’il ne violait pas la liberté de la presse. Et tous ont fait leur boulot très sérieusement. Dès que Tudjman menaçait les journalistes, le département d’État américain menaçait Tudjman de sanctions économiques. Aujourd’hui, personne ne surveille plus l’état de la liberté de presse en Croatie et le résultat est paradoxal : la liberté de presse se trouve au niveau le plus bas possible, alors que les journalistes sont contraints à l’auto-censure. Davantage encore que du temps de Tudjman. La situation s’est particulièrement détériorée depuis la démission d’Ivo Sanader et l’arrivée de Jadranka Kosor. En seulement six mois, elle a réussi à ranimer les idéaux de la société d’entreprise, à apporter des changements et des licenciements à la télévision d’État, à exercer une pression insupportable sur les médias indépendants et leurs propriétaires et elle a même établi une coalition avec de petits partis néo-nazis à qui elle a restitué la légitimité qu’Ivo Sanader leur avait retirée. Jadranka Kosor a ramené la société croate au plus près de l’idéal de Tudjman. Il est étonnant qu’en Europe, personne ne s’intéresse à cette réalité.

I.P : Vous vous trouvez dans une situation privilégiée : vous ne dépendez de personne, ni politiquement, ni matériellement. Vous pouvez donc avoir une opinion vraiment indépendante. Souvent, vous vous exprimez publiquement et êtes critiqué pour cela. Pourquoi ?

M.J. : Je doute qu’ils me craignent, car je n’ai pas ce genre de pouvoir qui, dans notre pays, est sérieusement considéré. Donc, je n’ai aucun pouvoir économique, aucuns liens politiques avec Bruxelles, je n’ai même pas ma propre organisation mafieuse qui pourrait vendre de l’héroïne aux enfants et donner une raclée à mes adversaires intellectuels. Je ne fais rien d’autres que dire et écrire ce que je pense, et c’est justement cela qui les met en colère. Quand je dis « ils », je parle des nationalistes et des fascistes de certains partis politiques, mais je pense aussi à un groupe tout aussi intéressant, d’une certaine façon. Il s’agit d’un groupe d’anciens journalistes indépendants qui, dans les années 1990, ont beaucoup profité, d’un point de vue matériel, des fonds de l’organisation Soros pour la liberté de presse. Aujourd’hui, ils sont furieux car personne ne veut plus financer leur implication sociale. Eux aussi, comme tous les autres nationalistes, seraient heureux que je quitte la Croatie. Ils l’écrivent même dans les journaux. C’est une sensation assez particulière de se faire dire, par des hommes de gauche ou d’auto-proclamés anarchistes, que je suis un intrus dans mon propre pays.

I.P : Le Président croate Josipović a fait un geste assez inhabituel pour les Balkans. En Bosnie-Herzégovine, il s’est incliné devant les victimes de la guerre et a présenté ses excuses aux survivants. Il a été immédiatement attaqué. Dans le pays, on soutien qu’il a eu tort : « la Croatie ne doit pas s’excuser, car elle n’a pas été agresseur. » Vous qui étiez en Bosnie-Herzégovine pendant une certaine période de la guerre, vous rappelez-vous qui attaquait et qui se défendait ?

M.J. : Le Président Josipović a été attaqué par la droite tudjmanienne avec à sa tête Jadranka Kosor. Il serait exagéré de dire que toute l’opinion publique croate était contre lui. En réalité, la majorité des citoyens l’ont soutenu dans son geste d’excuses pour les crimes commis par la Croatie en Bosnie-Herzégovine. Ce qui est dangereux, c’est que Jadranka Kosor et les siens, en politique comme dans les médias, ont assumé des positions très agressives, révisionnistes et ouvertement fascistes. Le président de la section de Split du HDZ, Dujomir Marasović, a même demandé, sur le mode de la rhétorique : « Qui, en Croatie, va payer pour tout ce sang que les Musulmans ont reçu en transfusion à l’hôpital de Split ? » C’était, alors que la guerre entre les Croates et les Musulmans avait été déclarée en 1993, par Franjo Tudjman, afin de diviser la Bosnie-Herzégovine et d’expulser les Musulmans dans une sorte de bantoustan semblable à l’enclave de Srebrenica. Une guerre que ce même Marasović a défini comme un « affrontement entre deux villages ». Pour répondre directement à votre question, en 1993, sous le commandement de Franjo Tudjman et avec l’intention de diviser la Bosnie-Herzégovine, la Croatie a effectivement attaqué la Bosnie. Au cours de cette agression, une partie des Croates de Bosnie a été instrumentalisée, mais l’armée croate a également participé à l’offensive. Le conflit a pris fin, grâce aux pressions américaines sur Tudjman, au mois de février 1994, avec les accords de Washington signés par Alija Izetbegović et Franjo Tudjman. Il va sans dire que pendant cette guerre, les Musulmans - qui aujourd’hui s’appellent les Bošnjaci, les Bosniaques -, ont eux aussi commis de nombreux crimes de guerre contre la population civile croate et que chaque région de la Bosnie centrale a eu son lot de vastes opérations de « nettoyage ethnique ». Mais ces faits ne changent en rien la nature de l’agression. C’est cela qu’avait en tête Ivo Josipović lorsqu’il a fait ses excuses au nom de la Croatie. L’ancien Président Stipe Mesić le savait parfaitement et a respecté Ivo Josipović pour son acte. Le Premier ministre Ivo Sanader l’avait également compris, mais pas Jadranka Kosor, laquelle est revenue sur les positions de départ de Franjo Tudjman, qu’elle considère comme son père politique.

I.P : Parce que vous êtes autant de Bosnie que de Croatie, une question sur la Bosnie-Herzégovine est inévitable. Quel est le futur de ce pays ? La Bosnie survivra-t-elle à l’actuelle « politique » de la communauté internationale et des politiciens bosniens ? Existe-il un futur ? Y a-il quelques possibilités que le pays reste uni ?

M.J. : À l’heure actuelle, l’avenir de la Bosnie-Herzégovine me semble particulièrement triste. Elle fonctionne aujourd’hui, d’un point de vue politique, selon deux nationalismes, l’un serbe et l’autre musulman, et peut-être aussi sur un troisième, le croate, qui reste toutefois assez marginal étant donné le nombre limité de Croates restés en Bosnie-Herzégovine. Ce pays ne sera pas divisé, mais ne sera pas pour autant uni. Il serait uni s’il existait une cohésion sociale pour l’unifier et pour donner, à l’intérieur de ses frontières, un sentiment et un rapport d’égalité. Aujourd’hui, une telle chose n’existe plus, bien qu’elle existait même pendant la guerre. Par exemple, lors du siège de Sarajevo, la ville était un modèle du point de vue multiculturel, une ville plurinationale dans laquelle les diversités étaient respectées. Cela n’est plus vrai. La Sarajevo d’aujourd’hui est une ville musulmane, bosniaque, alors que toutes les autres nationalités sont devenues des minorités aux droits plutôt limités. La seule exception à cette règle est Tuzla, seule ville dans laquelle le pouvoir n’est pas aux mains des nationalistes ni serbes, ni croates, ni bosniaques, seule ville dans laquelle a été conservée un esprit d’égalité et de multiculturalisme. Tuzla est l’espoir de la Bosnie-Herzégovine. Un espoir tout petit, mais qui m’est particulièrement cher.

I.P : Le procès de Radovan Karadžić, accusé de crimes de guerre et de guerre en Bosnie-Herzégovine, est actuellement en cours. Souvent, ici en Italie, on insiste sur l’égalité des fautes, c’est à dire sur le fait que tous sont également coupables, les Serbes, les Bosniaques, les Musulmans et, par conséquent, leur chef, Alija Izetbegović, Slobodan Milošević et Radovan Karadžić. Êtes-vous d’accord avec ce point de vue ?

M.J. : C’est une opinion erronée. Je suppose que c’est beaucoup plus facile de raisonner en se référant à des catégories où les fautes sont également partagées, mais si nous sommes vraiment intéressés à connaître la vérité, alors c’est tout simplement une erreur. Nous savons très précisément identifier les responsabilités individuelles. Le premier responsable est Slobodan Milošević. Il a été le véritable bourreau des Balkans et de la Yougoslavie. La deuxième place est occupée par Franjo Tudjman. Il était le frère du bourreau. Son crime est tout aussi terrible, mais néanmoins différent et de moindre importance que celui de Milošević. Tous les autres n’étaient que leurs hommes de main. En ce qui concerne Alija Izetbegović, j’ai une opinion différente. Il n’était pas un criminel, il ne préconisait ni ne soutenait le crime. Par exemple, c’est Alija Izetbegović qui gouvernait Sarajevo, pendant la guerre, et qui a maintenu sa dimension multiculturelle. Après lui, c’est Haris Silajdžić, son ministre des Affaires étrangères, qui est devenu le chef des Musulmans de la période d’après guerre. Ses idéaux se rapprochent davantage, pour ainsi dire, de ceux de Tudjman, et sous son influence, Sarajevo a été transformée en une ville homogène. J’ai nommé Haris Silajdžić dans le but de le comparer à Alija Izetbegović. Ce dernier restera toujours cher à mon cœur, même si je ne partage pas ses opinions politiques ou sa vision du monde, mais, je l’avoue, il a été l’un des rares hommes politiques des Balkans des années 1990 que je respecte.

 



Propos recueillis par Azra Nuhefendić

Source : balkans.courriers.info, le 2 novembre 2010.

 


 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Ecrivains

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