"Histoire de l'anarchisme classique en Croatie - Fragments de la subversion" (L. Pejic)

Publié le 12 Février 2017

Anarchisme en Croatie. Le mouvement a survécu: Nouvelles stratégies pour de nouveaux temps dangereux!

 



Le scientifique d’Osijek Luka Pejić (1987), qui travaille comme assistant au Département d’histoire de la Faculté de philosophie d’Osijek, a publié l’an passé un livre intitulé «Histoire de l’anarchisme classique en Croatie» (“Historija klasičnog anarhizma u Hrvatskoj”), ouvrage qui a suscité un vif intérêt. Au sujet de ce livre ambitieux, érudit, digne de louanges et qui porte sur l’anarchisme en général et sur d’autres questions plus ou moins liées à ce thème, nous avons pu parler avec son auteur.
 


- Pour ceux qui n’ont pas encore lu ce livre mais le souhaiteraient, en bref – sur quoi porte-t-il?

- Il s’agit d’une analyse des processus de modernisation de la fin du 19e et du début du 20e siècle, des exemples d’apparitions de groupes anarchistes, enregistrées dans différentes villes et différents villages croates, que j’ai tenté de placer dans un contexte international plus large. En fin de compte, l’étude a montré comment les activités anarchistes en Croatie ont correspondu aux grands événements mondiaux – des Croates ont été délégués au Congrès panslave de Prague en 1848 et ils ont connu Michel Bakounine, le célèbre anarchiste russe, au moment de la Commune de Paris (1871), les anarchistes ont alors exprimé leur solidarité de façon symbolique avec les Communards, la notion de «terrorisme révolutionnaire» a été débattue également dans la région, et en même temps des mandat d’arrêt ont été lancés contre des dizaines d’anarchistes en fuite, certains ont envisagé la fondation d’une commune anarchiste (Miloš Krpan), ils ont diffusé des publications anarchistes, des écrivains croates ont lu et discuté de l’anarchisme (Matoš, Cesarec, Krleža), les anarchistes de la région d’Istrie et de Dalmatie, ainsi que Nikola Turčinović de Rovinj, se sont battus lors de la guerre d’Espagne dans les années 1930, etc. De plus, Ivan Zepp, d’Osijek, a coopéré avec l’anarchiste Pierre Kropotkin, Rudolf Großmann, et Stjepan Fabijanović, après son départ pour les USA, à la fin des années 1890, est entré en contact avec Emma Goldman, Max Nettlau, Rudolf Rocker et d’autres encore. En bref, l’Histoire de l’anarchisme classique en Croatie est la première tentative de synthèse de tous les développements d’une étude à approfondir, car il s’agit aussi en quelque sorte d’une incitation au lancement d’études supplémentaires sur la base de la quantité d’archives qui demeurent inexplorées.


- D’où vient votre intérêt pour l’anarchisme?

- Le radicalisme de la déconstruction anarchiste de l’ordre socio-politique a toujours été un phénomène fascinant, qu’il s’agisse des commentaires qui se sont exprimés sur ces positions exclusivement de façon affirmative ou d’autres qui se sont fixé pour mission de discréditer l’anarchisme. En d’autres termes, pour ce qui concerne l’anarchisme et le monde anarchiste, en tout cas en Europe, la discussion a été assez intense durant au moins deux siècles. L’objet de mon livre, comme je l’ai dit dans le chapitre introductif, n’est pas de fournir une apologie ni de réfuter les allégations qui ont été plus ou moins anarchistes, mais d’étudier ce qui a été pensé. L’intention est de positionner les voix radicales du «long 19e siècle» dans une compréhension du processus totalement complexe du développement de la société civile, de l’industrie et du mouvement ouvrier sur le territoire croate. Je l’ai conçu comme une historiographie, quoique en limitant la vision du monde et des connaissances immanentes, il faut tenter d’élaborer un certain nombre de perspectives sur ces expériences placées à la marge. Ce défi a constitué ma motivation.


- L’anarchisme hier et aujourd'hui, existe-t-il encore aujourd'hui, et si oui, où et sous quelle forme?

- L’époque où l’anarchisme a passé par une certaine affirmation, entre la Première et la Deuxième Internationale, et a attiré toujours plus de partisans, est l’époque de la monarchie féodale ou post-féodale qui s’armait et se battait pour des possessions coloniales, ce qui a débouché sur la Première Guerre mondiale. Bien que beaucoup appellent volontiers à étudier des anarchistes comme Proudhon, Bakounine ou Kropotkine, le monde dans lequel ils vivaient était très différent de notre monde techno-scientifique, qui connaît une mondialisation au quotidien. L’anarchisme contemporain se différencie selon plusieurs branches, de l'anarcho-syndicalisme traditionnel ou l’action anarcho-individualiste jusque, pourrait-on dire, des phénomènes exotiques comme l'anarcho-primitivisme et l’anarcho-capitalisme. Pour autant que je sache, plusieurs collectifs anarchistes sont engagés en Croatie dans la traduction et la diffusion de différentes publications, organisent des salons du livre et des conférences éducatives, des actions syndicales qui insistent sur les violations des droits des travailleurs, des actions directes de distribution de nourriture gratuite, l’échange d’expériences et la création de réseaux entre personnes qui partagent des mêmes idées à travers le monde entier, etc.

 
- Anarchisme et capitalisme, et anarchisme et communisme – ressemblances et différences, lesquelles et que pouvez-vous en dire dans un tel contexte?

- Le rapport entre le socialisme et le capitalisme est déterminé de façon dialectique, quant à l’anarchisme il s’est présenté comme un dérivé radical du socialisme, opposé à la conception marxiste de la dictature du prolétariat. L’histoire converge mais entre aussi en conflit entre l’anarchisme et le communisme, de façon longue et complexe. Bien que ce soit justement Bakounine qui parmi les premiers a commencé à traduire le Capital de Marx en langue russe, la confrontation entre les anarchistes et les communistes réunis dans l’Association internationale des travailleurs a culminé lors du congrès de La Haye en 1872, lorsque Bakounine a été exclu de l’organisation. Marx l’a alors présenté comme «le Russe qui veut devenir dictateur du mouvement ouvrier européen», ce à quoi Bakounine a répondu qu’il détestait franchement le communisme qui, selon son point de vue, concentrait tous les pouvoirs de la société dans les mains de l’État. Cependant, il est incontestable que la littérature anarchiste du 19e siècle a été d’une certaine façon pénétrée de marxisme, ce qui a été souligné par l’anarchiste italien Malatesta. En ce qui concerne le capitalisme, on a parfois fait valoir que les principes libéraux d’absence d’intervention de l’État sur les marchés serait dans une certaine mesure identique à l’anarchisme. Pourtant le paradigme qui accorde la primauté au capital est inacceptable pour les anarchistes qui, bien au contraire, soulignent plus généralement la propriété collective et s’identifient à la lutte contre le capitalisme.


- Les Croates et l’anarchisme, les Slavons et l’anarchie, qui est où, qui a quelle position sur le plan historique?

- Si nous nous reportons en arrière, sur une période d’une centaine d’années, les Croates n’ont donné lieu à aucun travail théorique important en matière d’anarchisme. On considère généralement qu'il y a eu la publication secrète de brochures, depuis les villes d’Osijek, Zagreb ou Split, de toute l’Europe, il y a eu la traduction de quelques brochures anarchistes et c’est à peu près tout. Pourtant, on a noté plusieurs actions d’activistes, des procès en justice contre les anarchistes, qui ont généralement collaboré avec des camarades d’autres pays. A mon avis, le point le plus intéressant de toute cette histoire, c’est le rôle formateur des agitateurs étrangers et des associations dans le mouvement ouvrier de Croatie, pour que nous parlions des événements de Budapest, Vienne, Trieste…


- Dans cet ensemble, y a-t-il une note ou une incise dans l’histoire qui demande que l’on parle de l’anarchisme (hormis dans le contexte de la théorie et de la pratique historique), à une époque où nous sommes face au terrorisme, entre autres?

- Il est vrai que l’anarchisme, avec la guerre civile espagnole, a conclu une époque, mais il s’agit bien plus que d’une note historique si l’on garde à l’esprit que les anarchistes ont eu leur place et leur rôle dans presque chaque étape de l’histoire européenne – qu’il s’agisse de l’année révolutionnaire de 1848, jusqu’à la Révolution d’Octobre. Si l’anarchie n’est pas une dominante de la matrice historiographique dominante, si la profession n’écrit ni ne parle à son propos, cela ne signifie pas que cette idée et que ses adhérents n’ont pas eu de pouvoir sur l’histoire, ce qui doit être pris en compte.





 

Traduit par Dragan Grcic


 

Source : serbie-droitshumains.blogspot.com, le 9 février 2017.

Article paru à l'origine sur glas-slavonije.hr, le 4 février 2017.

url de l'article : http://serbie-droitshumains.blogspot.com.es/2017/02/histoire-de-lanarchisme-classique-en.html

 

 

Rédigé par brunorosar

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