Le NK Osijek

Publié le 1 Octobre 2016

Le renouveau du NK Osijek, cas désespéré du football croate


 


 

Les mauvaises habitudes avaient la vie longue au NK Osijek. Notamment celles de débuter ses saisons avec une dizaine de nouveaux joueurs, de vendre ses meilleurs joueurs, de changer sans cesse de managers sans vision stratégique à long terme. Le tout sans perspective d’amélioration économique, avec une direction orientée politiquement sans avoir de réelles compétences en matière d’économie et de sport, une équipe non performante et un bassin fertile de jeunes qui avaient de moins en moins de raisons de rester se former au club. Oui, mais depuis, un proche de Viktor Orban a racheté le club. Et tout a changé.


 

UN CAS DÉSESPÉRÉ

Osijek avait de sérieux soucis financiers depuis une quinzaine d’années. Cela n’a rien d’étonnant quand on sait que seuls deux clubs sur dix de la première division croate n’en ont pas (Dinamo et Rijeka). Comme beaucoup d’autres en Croatie, le NK Osijek a été victime d’une gouvernance particulièrement incompétente qui utilisait le club pour en tirer des profits personnels.

Jusqu’à mars 2013, le club était géré sur un mode de gestion socios, le club appartenant à ses membres. Toutefois, ce système n’a pas réellement fonctionné. Les dettes s’accumulaient et auguraient une faillite proche. En mars, le NK Osijek est devenu une société par actions et la mairie était le principal actionnaire : la dette due à la ville et à l’état était ainsi convertie en actions. Cela n’a pas suffi, la situation s’est même empirée car il n’y avait plus de revenu réel provenant des boutiques, des ventes de tickets ou des droits TV.

Quand la mairie a repris le club, des membres d’un parti politique régional (HDSSB) ont été nommés à la tête du club. Les vieilles habitudes sont revenues : plutôt que des experts spécialisés, des politiciens s’installèrent. La situation dura quelques mois avant que le HDSSBperde les élections locales et décide de démissionner du club. Tous, sauf le président Josić qui, lui, a refusé. Un beau bordel. Le moment était venu de se tourner vers les supporters… qui s’étaient détournés du club après toutes ces années d’instrumentalisation politique. Le mal était fait, les fans ne sentaient plus ce club comme le leur et les dirigeants n’avaient pas vendu suffisamment d’actions pour sauver le club.

Malgré tout, l’académie restait performante avec un bon nombre de succès dans les catégories de jeunes. Un moindre mal pour un club auparavant considéré comme l’une des plus grandes écoles de football des Balkans. Suker, Spehar, Bjelica, Cvitanovic, Vlaovic, Krpan ou plus récemment Vida et Pranjic sont notamment sortis de l’école Osijek. Ces dernières années, les succès sportifs dans les équipes de jeunes n’éclipsaient pas la dégradation continue des installations pour les jeunes. Concrètement, outre des infrastructures devenant obsolètes, le staff était limité au possible (sans préparateur physique, kinés ou nutritionnistes notamment). Compliqué, donc, de faire progresser au mieux des talentueux juniors qui devaient se rendre eux-mêmes à l’hôpital (non spécialisé) pour des blessures classiques de footballeurs. Le club ne pouvait plus offrir de revenus corrects aux familles pour la formation de leurs protégés, ce qui n’incitait plus les parents à laisser leur enfant au club comme ils le faisaient auparavant. Ajouté à cela, le fait que la Croatie soit entrée dans l’UE laisse la possibilité pour le mineur de partir facilement dans une académie étrangère où l’argent n’est pas un problème.

 

UN MYSTÉRIEUX INVESTISSEUR HONGROIS

D’évidence, le NK Osijek tombait en déliquescence, submergé par des dettes, attendant sa liquidation prochaine. Quand soudain, Lorinc Meszaros, le patron de la société hongroise éponyme Meszaros & Meszaros Ltd, répondit à l’appel d’offres de la mairie. Cette dernière, peu submergée par les candidatures (il n’y en avait pas d’autres), eut le temps d’étudier la proposition hongroise. Ainsi que le profil de ce mystérieux Lorinc Meszaros. Les recherches du maire Ivica Brkic ont alors rapidement mené vers Viktor Orban, grand ami et partenaire de l’homme d’affaires hongrois.


 

La relation financière entre les deux hommes fait déjà partie du débat public en Hongrie. Certaines langues croient même savoir que Lorinc Meszaros n’existerait pas et ne serait qu’un vulgaire fake imaginé par Orban. Pourtant, l’ancien plombier devenu millionnaire existe bel et bien. Il est même président de la Ferenc Puskas Football Academy, club de première division hongroise créé par Viktor Orban. Plutôt cocasse pour quelqu’un qui, plus jeune, n’a jamais été intéressé par le sport, ni de près, ni de loin. Depuis son arrivée à la tête du club d’Orban, Meszaros s’est soudainement intéressé au football. Ou du moins, il fait semblant de l’être.

Ce n’est donc pas avec un ballon rond que notre homme s’est construit. Il faut chercher ailleurs. Pour trouver traces de son passé, direction le secteur du bâtiment. Modeste patron d’une PME locale après des débuts comme plombier, Meszaros devint un puissant magnat après avoir reçu d’un coup un grand nombre de commandes venant de l’Etat. Principalement pour construire des stades de football, endroits où ce hongrois n’avait jamais mis les pieds. Avec en point d’orgue, la construction de la Pancho Arena du Puskas Academy FC. En trois ans, la valeur de sa société fut multipliée par dix (+922%) pour se classer parmi les sociétés européennes les plus dynamiques du moment.

Ce miracle à un nom : Viktor Orban. Dans le village qui l’a vu grandir, à Felcsut (métropole de 1800 habitants), le président décida de changer quelque peu les règles du jeu de la démocratie. Alors que le candidat d’un parti indépendant remportait la mairie au nez et à la barbe de Meszaros, Orban apparut et trouva une faille dans la déclaration de revenus de l’heureux élu. On ne sut jamais si l’erreur était réelle, mais on sut que Meszaros était bien plus coopératif que le candidat du parti indépendant. La deuxième chance du patron de PME sera la bonne. En récompense de sa bonne volonté, Meszaros se verra même attribuer quelques petites récompenses. Entre autres, 1400 hectares de terres et des subventions de plus de 25000 dollars pour élever des porcs. En effet, grâce aux aides de l’Union Européenne, Orban put allouer à ses alliés quelques dotations via le programme de « Land Action ». Une vaste escroquerie visant donc à graisser les pattes de toute personne pouvant renforcer son pouvoir. Parfois, la situation semblait grotesque. Des journalistes s’en sont aperçus en visitant la propriété de Meszaros où aucun porc n’était détectable ! Contraint et forcé, il débuta un élevage, cependant bien trop faible pour justifier une telle dotation. Toujours à cause de la pression populaire, il déclara son patrimoine et ses rapports financiers après avoir refusé de s’y soumettre dans un premier temps. Et peu importe s’il s’est avéré que le rapport avait omis une déclaration d’une partie des bénéfices de la société dont il était propriétaire…

Son cas, bien qu’étant le plus exposé, n’est pas isolé. Felcsut possède désormais le titre officieux de « capitale de l’Orbanistan ». Une importance unique pour un village typique de la plaine Pannonienne, bordé par des fossés et des bancs en bois sur lesquels s’asseyaient des personnes âgées regardant le temps passer. Depuis 2009, il est devenu la ville la plus riche de Hongrie avec un PIB par habitant surréaliste, poussant derrière lui les deuxième et douzième districts de Budapest. En plein centre, non pas une église mais un stade ultramoderne avec quatre tribunes couvertes. Lors de son inauguration, Orban disait alors : « J'espère que cela motive nos jeunes de voir que le gamin du village est devenu une star. » Puskas n’ayant pas grandi dans un village, il est fort à parier que ce conservateur se citait lui-même en exemple…

Dans son village, il fit aussi construire un centre national de football avec une importante Académie (« l’une des meilleures en Europe« , selon ses dires, toujours modestes). Les résultats du football dans l’Orbanistan sont mitigés. D’un côté, le centre très généreusement financé par l’argent des contribuables, a seulement fait éclore des joueurs moyens de la ligue hongroise. De l’autre, le club professionnel obtient de bons résultats puisque la Puskas Academy FC a réussi à accéder à la première division nationale et à s’y maintenir (jusqu’à l’an dernier et une descente). Ce qui a commencé comme une équipe officieuse de Videoton B (club dont Orban est fan) est devenu un club important du pays coaché par l'illustre Robert Jarni.

Ces investissements font déjà saliver la HNS, à commencer par ses têtes d’affiche Mamic et Suker, habitués des visites à Felcsut : « L’ensemble du sport croate reçoit de l’Etat 116 millions de kunas (15 millions d’euros) quand le gouvernement hongrois alloue 7 millions d’euros au seul football ! Nous sommes des citoyens de ce pays et des électeurs, nous ne nous tairons pas!,  » regrettait un Zdravko Mamic qui songeait à se présenter à la présidentielle croate. Son ami Davor Suker, lui, revendiquait : « Dieu fasse que notre premier ministre ou notre chef d'Etat agisse comme Viktor Orban !  » Mais peut-être que Dieu préfère allouer l’argent des contribuables à des secteurs plus profitables pour la communauté…


 

LE RENOUVEAU

A la lecture de ces éléments et des promesses du candidat, la mairie d’Osijek  décida d’accepter l’offre hongroise en janvier 2016. En cédant la majorité des parts du club, la ville vit son budget s’alléger d’au moins un million de kunas par an et prit en charge seulement les équipes de jeunes. Cette décision a fait entrer le club dans une nouvelle ère, celle de la privatisation, pour la première fois d’une riche histoire de 69 ans. Soit l’âge exact de l’homme le plus satisfait de cette vente : Ivica Vrkic. Le maire d’Osijek, aussi président de l’Assemblée du club, avait tout tenté pour sauver son protégé, sans réussite jusqu’ici. Après l’échec des négociations avec la brasserie locale, Vrkic décida de « céder les parts même pour un seul kuna. » La seule offre, supérieure à un kuna, est donc venue de Meszaros et son partenaire Ivan Mestrovic, un businessman originaire d’Osijek qui a fait fortune à Dubaï et en Hongrie. Et malgré les réticences de quelques membres de la mairie, la majorité accepta faute d’autres choix. Vrkic encore : « Je voudrais tous vous remercier. C'est un bon arrangement pour le club mais aussi pour les autres sports de la ville à qui nous pourrons donner plus d'argent. »

Un pari pour le moment réussi. Après la signature du contrat, Meszaros annonça sa volonté de renforcer le club pour rester en Prva Liga ainsi qu’un projet de rénovation du stade : « Un club avec une riche histoire comme le NK Osijek mérite beaucoup mieux que sa place actuelle (ndlr : le club était relégable » déclara un Meszaros « venu par amitié, à l'invitaton d'un ami afin de résoudre les problèmes du club qu'il aimait »,  Et qui étaient là pour la présentation officielle ? Suker et Mamic, bien sûr. Le premier, ancien joueur d’Osijek, s’emballa et annonça : « Je veux voir Osijek en Europa League ou en Ligue des Champions. »

Il se pourrait que son emballement soit réaliste. Les problèmes financiers traînant depuis quinze ans furent effacés d’un virement depuis une banque hongroise et toutes les dettes furent payées, y compris les salaires en retard des employés du club. Pour cette saison, le budget est passé à trois millions, ce qui en fait le plus élevé de l’histoire du club. Pour Mestrovic : « comme nous avons composé avec les dettes, notre ambition de départ a été freinée, » comme il l’expliquait dès son arrivée. Cela n’a pas empêché un bon recrutement et le démarrage de l’aménagement du stade : « Nous avions plusieurs options comme construire un nouveau stade. Mais nous avons dû faire face à des problèmes techniques sur un site et il y avait des propriétés privées sur un autre. Par conséquent, nous avons décidé de planifier le réaménagement de notre propre stade. Notamment la suppression de la piste d’athlétisme, la création de nouvelles tribunes en détruisant celles obsolètes ou la couverture du stade avec un toit. Avec tout cela, nous obtiendrons une meilleure ambiance et une meilleure insonorisation. »

Les résultats se font déjà sentir. outre le bon début de saison sportif, la ferveur est revenue et pas uniquement chez les fidèles ultras de la Kohorta. 2000 personnes sont déjà devenues membres de l’association « Bijelo-plavi klubi » (club blanc et bleu) et compte tenu des avantages pour les membres sur les abonnements (50% de réduction), les 1000 abonnés de la saison 2015-2016 furent vite dépassés. Justement, cette association a été une réussite. Bijelo-plavi klubi réunit les fans du club de football et aussi toutes les personnes voulant promouvoir la ville. L’adhésion, gratuite, montre le soutien actif pour le club, mais aussi la loyauté et l’allégeance à leur club et à leur ville.


 

La caution locale a donc bien été respectée dans ce projet, conformément aux voeux de Mestrovic : « Nous sommes fiers que la plupart des investissements proviennent de l’extérieur. Cependant, je tiens à ce que notre maillot soit représenté par des acteurs locaux et donc des entreprises régionales. Notre identité doit être reconnaissable. Nous voulons aussi que chacun en Croatie sache qu’Osijek est une ville de football. Voici pourquoi nous avons conçu le projet « Bijelo-plavi klubi, pokrenimo grad ». Notre objectif est de recueillir une adhésion massive. Autrement, notre projet serait dénué de sens. »

L’unanimité n’existant pas, certaines voix se sont faites discordantes. Particulièrement de l’autre côté de la frontière, où les Hongrois pensent plutôt que cette nouvelle intervention peu opportune relève du calcul politique. D’autres croient savoir qu’Osijek, véritable pépinière de talent, servira comme club farm de Felcsut. Quoi qu’il en soit, l’espoir est revenu dans ce coin de la Slavonie, donné pour mort il y a encore quelques mois. C’est bien cela le plus important.


 


 

Par Damien F


 

Source : footballski.fr, le 23 août 2016.


 


 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Mafia et football

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