L'offensive contre l'IVG

Publié le 15 Octobre 2016

 De Pologne à Croatie – à l'offensive patriarcale traditionaliste, une riposte européenne et progressiste

 


On en parle bien moins, mais comme en Pologne, en Croatie le droit à l’avortement est aussi attaqué de tout part depuis plus de 20 ans. Malgré une forte et longue résistance du mouvement féministe et progressiste, l’église catholique renforce son emprise sur la vie et la société. Avec un gouvernement réactionnaire très à droite et ouvertement religieux, la parole des collectifs anti-avortement liés à l’église catholique se libère d’une manière décomplexée et agressive… allant jusqu’à l’affichage public de l’identité des femmes s’apprêtant à avoir recours à une IVG. Les événements en Pologne ont accéléré en Croatie ce qui peut être qualifié d’une offensive des intégristes catholiques contre les droits et libertés des femmes.


 

 

 

Le droit à l’Interruption Volontaire de Grossesse (IVG) en Croatie est un héritage législatif de la Yougoslavie. En ex-Yougoslavie, dont la Croatie faisait partie, l’IVG a été « légalisée » en 1952 avec le décret sur le processus de l’Interruption Volontaire de la Grossesse. D’autres progrès concernant les conditions et les procédures liées à l’IVG ont été réalisés en 1960 et 1969 (La loi générale sur l’interruption de la grossesse). Suite aux réformes constitutionnelles de 1974, la compétence législative sur ce point a été transmise de l’Etat fédéral aux Républiques et provinces autonomes.

A ce moment, en 1978, la Croatie adopte la « Loi sur les mesures de Santé pour l’ouverture du droit à la libre décision de procréation », qui est toujours en vigueur et régule l’avortement, la contraception, la stérilisation, l’éducation sexuelle et médicale en lien avec la planification familiale. Selon cette loi, l’IVG peut être pratiquée jusqu’à la 10ème semaine de grossesse. Au-delà de ce délais, l’avortement peut être pratiqué si l’avis favorable d’une commission socio-médicale et selon les conditions établies par la Loi de 1978. Dans tous les cas, l’IVG ne peut être pratiquée que dans des institutions médicales agréées par l’Etat.

L’article 97 de la Loi Pénale prévoit une peine de prison ferme de 6 mois à 3 ans pour chaque personne qui pratique une IVG sur une femme enceinte, même avec son consentement, si la procédure stipulée par la Loi de 1978 n’est pas respectée. Il n’y a pas de sanction pénale pour les femmes enceintes qui se décident à l’IVG même « illégale ». Par contre, la Loi de 1978, qui était déjà un peu plus restrictive en Croatie que d’autres républiques de Yougoslavie, prévoyait déjà « le droit de conscience » des médecins leur permettant de refuser de pratiquer les IVG, ce qui renvoie à la polémique sur la « clause de conscience » en France. Selon les statistiques, ce « droit de conscience » concernait environ 70% des médecins en 2006.

Selon les mêmes statistiques, juste avant l’indépendance de Croatie, il y a eu 46 500 IVG pratiquées en 1990 contre un peu plus de 8000 en 2016, le taux le plus bas en Europe. L’Etat ainsi que le corps médical expliquent cette énorme différence par une « meilleure éducation et information ». Néanmoins, les organisations féministes évoquent également d’autres raisons plus techniques comme la pratique « illégale » des IVG par des médecins peu scrupuleux qui ont profité de la crise et préféraient les « dessous de table ». Avec les raisons un peu plus de fond, la réaction dans la société croate, l’offensive des organisations militantes intégristes catholiques, l’emprise de l’église dans la vie et la société… ce qui renforce la propagande anti-avortement, reprise même par les sommets de l’Etat, stigmatise les femmes qui y ont recours, et rend l’accès à l’IVG très difficile.

Depuis l’indépendance de la Croatie en 1991 c’est justement ce droit là en particulier qui est en ligne de mire des organisations obscurantistes, comme le « collectif croate pour la famille et la vie » ou le collectif « 40 jours pour la vie » qui demandent son abrogation. Un premier projet de réforme a été déposé en 1996. A cette époque s’ouvrait une légère parenthèse avec un gouvernement social-démocrate nettement plus progressiste que le parti réactionnaire démo-chrétien HDZ actuellement au pouvoir. Depuis 1996 donc il y a une résistance contre l’abrogation de la loi sur l’IVG.
Et après 20 ans de résistance, avec à nouveau les réactionnaires du HDZ au pouvoir, la Cour Constitutionnelle a accepté d’amorcer les discussions et examiner la légitimité constitutionnelle de cette demande qui remet en cause le droit à l’IVG le 29 décembre 2015. Les organisations féministes et progressistes en colère ont organisé un rassemblement dès le lendemain.

« Notre corps – notre choix », « pas de retour à l’IVG illégale et clandestine »… sont des messages que les militantes ont porté ce 30 décembre 2015 devant la Cour Constitutionnelle où devait se discuter la demande des organisations obscurantistes et traditionalistes catholiques d’abroger la loi permettant l’interruption volontaire de grossesse. C’était quelque chose de prévisible car même le ministre de la Culture de l’époque, Zlatko Hasanbegovic, qui s’était déjà illustré en tant que négationniste et fan des groupuscules néo-oustachis, a des liens très étroits avec le collectif « pour la famille et la vie » qui était, par exemple, à l’origine d’un référendum qui devait stipuler dans la constitution que « le mariage est une union entre un homme et une femme » fermant ainsi la porte à un mariage aux personnes du même sexe.

 

Les manifestantes ont prévenu que si jamais la Cour Constitutionnelle déclarait cette demande légitime ça représenterait un recul grave des droits des femmes de disposer de leur corps et une preuve que la juridiction du pays est totalement tombée sous influence de l’église catholique. Elles ont également dénoncé le repli nationaliste et identitaire ces derniers temps ainsi que l’influence grandissante de l’église dans toutes les instances étatiques.

Ces manifestations, auxquelles se rajoute une crise politique fin 2015 et le manque de légitimité du pouvoir, ont «calmé » les ardeurs. La Cour Constitutionnelle a néanmoins promis « une ouverture des discussions sur ce point en 2016 ».

Depuis les élections générales du mois de septembre 2016, le HDZ, le parti conservateur, revient au pouvoir avec un brin plus de légitimité. On retrouve les mêmes personnes, qui ont des liens très forts avec des fractions de l’Eglise les plus patriarcales, traditionalistes et conservatrices, sur des postes clés de l’Etat. Il y a déjà des prémisses d’une attaque généralisée dans pratiquement toutes les sphères de la société : le catéchisme dans l’école publique, la fusion de l’Université publique avec l’Institut théologique catholique (une lutte à l’Université de Zagreb est en cours)… et bien entendu les droits des femmes, notamment le droit à l’IVG.

Les récents événements en Pologne risquent de devenir le point culminant du conflit. Lors du « Lundi Noir » en Pologne, le 3 octobre dernier, en Croatie les organisations féministes et progressistes ont appelé à manifester. Malgré un droit à l’IVG bien moins restrictif qu’en Pologne, les attaques contre ce droit et la liberté des femmes sont de mêmes intensités en Croatie. La solidarité avec la lutte des femmes en Pologne était une évidence et la mobilisation, « Défend ton droit au choix », a été suivie. C’était aussi un message de vigilance par rapport aux attaques subies en Croatie dernièrement.

De l’autre coté, les collectifs traditionalistes sont passés à l’offensive également. Tout d’abord en occupant les médias et en faisant la propagande en faveur du projet de loi polonaise visant l’interdiction de l’IVG. La militante catholique et coordinatrice du collectif « 40 jours pour la vie »,Vanja Gulam, s’est montrée particulièrement virulente dans les médias allant jusqu’à demander la même loi pour la Croatie, plaidant pour une interdiction totale y compris lorsqu’il s’agit des « cas de viols sur les femmes et mêmes les filles mineures » (jutarnji.. La radicalité ne s’arrête pas sur des paroles et les discours, le collectif étant très actif sur le terrain. A coté des « prières journalières pour la vie », les collectifs anti-avortement sont passés un cran dessus depuis mardi dernier, 4 octobre. Dans plusieurs villes, dont Sibenik et Vukovar, des rassemblements ont été organisés devant les maternités mêmes avant l’arrivée des femmes ayant demandé un rendez-vous pour une IVG. Les informations sur des femmes enceintes voulant interrompre leur grossesse et leur identité ont été même communiquées publiquement par les collectifs anti-avortement sur des réseaux sociaux. Les collectifs auraient reçu toutes les informations par des membres du personnel des maternités.

D’ailleurs, plusieurs plaintes ont été déposées.

 

Ce n’est pas la première fois que les membres du corps médical lui-même montrent une forte ambigüité sur le sujet lorsqu’ils ne participent pas activement et clairement dans les campagnes anti-avortement. Le média Balkan Insight a récemment publié une très courte enquête (en anglais) d’une journaliste croate, Masenjka Bacic, sur l’accès à l’IVG, qui illustre d’une manière très simple et claire le cas d'un pays où le droit à l’IVG existe formellement mais où tout est fait pour qu’aucune femme ne puisse y accéder.

Les organisations féministes en Croatie comme par exemple « Le réseau des femmes en Croatie » appelle à la prudence depuis plusieurs mois. Notamment au mois de mai 2016 lorsque la droite, l’extrême droite, l’église et les collectifs traditionalistes ont organisé « la marche pour la vie » demandant à la Cour Constitutionnelle d’accélérer le début des discussions sur la réforme interdisant l’IVG. Le maire de Zagreb, membre du HDZ*, a participé activement à l’organisation de cette manifestation alors que de l’autre coté le contre-rassemblement à l’appel des organisations féministes et progressistes a été quasi-interdit.

Bojana Genov, membre du « Réseau des femmes en Croatie » dans un entretien, exprime son inquiétude face à l’emprise des idées de l’extrême droite aux plus hauts sommets de l’Etat ainsi que face à leur stratégie selon laquelle « ils vont d’abord totalement changer les mentalités pour changer la loi ».

La victoire des femmes en Pologne qui ont fait plier le gouvernement et le parlement est d’autant plus précieuse car c’est un sacré coup de pouce pour celles qui luttent ailleurs en Europe, comme par exemple en Croatie. Néanmoins, au vu des derniers événements, la vigilance est de mise et les organisations en Croatie ont et auront besoin de soutien et de solidarité comme c’était le cas avec la Pologne.

 

L’offensive patriarcale, qui s’illustre par les attaques contre le droit à l’IVG, est clairement un phénomène cohérent dans toute l’Europe. Face à cette offensive, il faut une réponse européenne et progressiste.


* Il s'agit d'une petite erreur de l'auteur de l'article, le maire de Zagreb, Milan Bandic, n'est pas membre du HDZ, même s'il soutient les gouvernements conservateurs quand bon lui semble,

 

 

Par Alice Lipton et Arland Mehmetaj, membres de l’Initiative communiste ouvrière

Source : solidariteouvriere.info, le 7 octobre 2016.

  

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Thèmes politiques et identitaires

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