Campagne et résultats des législatives de 2016

Publié le 8 Septembre 2016

1. A droite comme à gauche, les partis jouent la carte du nationalisme

 

 

Après le fiasco du gouvernement de la droite conservatrice, la gauche (SDP, social-démocrate) est donnée gagnante aux élections législatives anticipées. Mais, faute de majorité absolue, elle s’aventure, à son tour, sur le terrain nationaliste.

 

Le dernier gouvernement, une coalition des nationalistes de la HDZ et du centre droit Most, n’aura tenu que six mois. Il a polarisé à l'extrême la Croatie sur des questions idéologiques,marquées par une dérive conservatrice, et ravivé des tensions héritées de la guerre d’ex-Yougoslavie et de la Seconde Guerre mondiale. Le 16 juin, le Parlement a adopté une motion de défiance, entraînant la chute de l’exécutif.

 

Les élections législatives anticipées, convoquées pour le 11 octobre, s’annonçaient plus calmes et tournées vers l’avenir. Notamment depuis l’élection d’un député européen, Andrej Plenkovic (46 ans), à la tête de la HDZ : Un homme politique moderne et pragmatique, qui vit avec son temps, comprend bien l’Europe, la région et la Croatie, et qui est bien placé pour recentrer le parti conservateur”, disait de lui Jutarnji List.

 

 Les deux principaux partis politiques, la HDZ [conservatrice] et le SDP [social-démocrate], ont enfin l’occasion de tourner la page du passé et de revenirà l'économie”, estimait Vecernji List.

 

La campagne électorale risquait même d’être un peu ennuyeuse, car Andrej Plenkovic et son adversaire politique, Zoran Milanovic, chef du SDP, se connaissent bien. Tous deux ont travaillé comme diplomates à Bruxelles. Ambitieux, bons communicants, élitistes, pragmatiques, ils se ressemblaient au point qu’on aurait bien imaginé Plenkovic à la tête du SDP et Milanovic à celle de la HDZ”, commentait Jutarnji List. 

 

Le nationalisme revient

Or il n’a pas fallu attendre longtemps pour que la campagne glisse de nouveau sur le terrain idéologique et nationaliste. Mais, cette fois-ci, c’est Zoran Milanovic qui a poussé dans cette direction. Lors d’une émission télévisée, il a évoqué le fait qu’un de ses grands-pères avait été Oustachi (allié des Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale). Il a également ironisé sur la mère de son adversaire en “dévoilant” qu’elle a été médecin militaire en Yougoslavie. Un clin d’œil à l’électorat de la droite nationaliste ? Le message s’adresse en tout cas aux vétérans de guerre (1991-1995) qui avaient menacé de destituer M. Milanovic à l’époque où il était Premier ministre (2011-2016), en l’accusant d’être un rejeton communiste.

 

Mais M. Milanovic ne s’est pas arrêté là. Lors d’une rencontre à huis clos avec des vétérans, il a qualifié le gouvernement serbe de poignée de misérables arrogants” et menacé de bloquer la Serbie dans sa volonté d’adhésion à l’Union européenne (la Croatie est, elle, membre de l’Union depuis 2013). Quant à la Bosnie-Herzégovine, il a estimé qu’elle ne fonctionne pas en tant qu’État”. Ses propos, enregistrés et diffusés dans la presse, ont provoqué un tollé dans la région. Belgrade s’est acharné contre M. Milanovic, et la presse de Sarajevo l’a qualifié de voyou décidé à mettre de l’huile sur le feu dans les Balkans pour des raisons électoralistes”.

 

Par ses dérapages verbaux, Milanovic a aussi créé un choc dans une partie de l’électorat de gauche qui risque de l’abandonner. Pour Jutarnji List, c’est le monde à l’envers. Aujourd’hui, le chef de la HDZ est porteur d’un discours de normalisation, alors que celui du SDP embrasse un discours nationaliste.”

 

Selon Novi List, journal de Rijeka, il reste à voir si les électeurs croates sont prêts à mordre à l’hameçon que leur lance Milanovic”. Les derniers sondages donnent un avantage au SDP sur la HDZ, mais pas suffisant pour former seul un gouvernement.



 


 

Par Kika Curovic


 

Source : courrierinternational.com, le 8 septembre 2016. 

 

 

 

 

 

 

 

2. Les élections en Croatie prisonnières du passé

 

 

L’histoire controversée du pays et l’opposition entre «vrais» et «faux» patriotes ont dominé la campagne des législatives anticipées.


 

«Au moins, ma mère n’était pas médecin de l’armée yougoslave!» La petite phrase du président du Parti socialiste croate (SDP), Zoran Milanovic, sous-entendant que la mère de son adversaire principal, le président du parti de centre droit HDZ, Andrej Plenkovic, était du côté des Serbes pendant la guerre, a fait partie des grands moments de la campagne électorale qui s’achèvera dimanche dans les urnes.

Suite à l’effondrement du gouvernement de coalition en juin, les Croates sont appelés à voter de manière anticipée, moins d’un an après les dernières élections parlementaires. Et ce que faisaient les leaders des deux principaux partis ou leur entourage entre 1945 et 1995 est venu, comme toujours en période d’élections, hanter la campagne.

 

Les vrais sujets au second plan

La diffusion par le quotidien Jutarni List d’un enregistrement secret d’une conversation entre le leader du SDP et des représentants d’associations de vétérans a ainsi relégué au second plan les sujets sur l’économie, l’éducation et le chômage.

Dans cet enregistrement, Zoran Milanovic glisse cette fameuse phrase sur la mère de son adversaire et s’en prend aux pays voisins, la Serbie «arrogante» et la Bosnie-Herzégovine, «pas un vrai pays». Un choix de mots aux relents d’années 90 habituellement prononcés dans les rangs du HDZ. «Zoran Milanovic a essayé de montrer aux électeurs que ceux de gauche sont d’aussi bons patriotes que ceux du HDZ», explique Kresimir Macan, consultant en communication politique.

«Le HDZ a été obligé de répondre en opposant les Oustachis (ndlr: fascistes) et les partisans (ndlr: communistes yougoslaves), estime Krunoslav Vidic, analyste politique. Avant l’enregistrement, c’est le père de Zoran Milanovic qui a été accusé d’avoir participé à la mort en 1978 à Paris de Bruno Busic, écrivain et indépendantiste croate, assassiné par les services secrets yougoslaves. Une attaque qui sous-entend que Milanovic ne viendrait pas d’une famille de «vrais patriotes».

 

Nostalgies opposées

La sphère politique reflète ce qui agite toujours la société croate. Le pays est polarisé entre nostalgie de l’Etat indépendant croate, le NDH fasciste et allié de Hitler, et nostalgie de la période communiste. Le traitement de l’histoire récente se fait ainsi en noir et blanc, entre «patriotes» et «yougoslaves». Et lorsqu’un débat prend place entre les deux principaux candidats sur les taxes et les baisses d’impôts, il est très vite éclipsé.

Mais l’utilisation à outrance des fantômes du passé pourrait avoir l’effet inverse et pousser une partie des électeurs, lassés, vers les partis indépendants. Ceux-ci sont montés en puissance ces dernières années et plusieurs d’entre eux, notamment Most, arrivé troisième en novembre, pourraient être les véritables faiseurs de gouvernement après dimanche.


Par Marion Dautry

Source : tdg.ch, le 8 septembre 2016.

 

 

 

 

 


3. La droite croate remporte les législatives
 

Dans une atmosphère de désintérêt massif, les Croates ont majoritairement voté, dimanche 11 septembre, pour les partis de droite actuellement au pouvoir. Et ce, malgré la chute du gouvernement sortant plombé par les affaires et les accusations de dérives nationalistes. Selon des résultats quasi définitifs de ces législatives anticipées, le HDZ (Union démocratique croate, droite) obtiendrait 36,6 % des voix et 61 sièges. Son ancien allié au gouvernement, le parti de centre droit proche de l’Eglise catholique, « Most » (« le pont »), récolterait, lui, 13 députés, avec 9,8 % des suffrages.

 

Le principal parti d’opposition, le SDP (social-démocrate), est crédité de 33,5 % des voix et d’à peine 54 sièges. Avec deux députés de moins que lors des législatives de novembre, la gauche n’a clairement pas profité de l’échec du gouvernement sortant, pourtant tombé après seulement cinq mois au pouvoir. En juin, Most avait en effet lâché le chef de file du HDZ d’alors, le très secret et très radical Tomislav Karamarko, empêtré dans un conflit d’intérêts autour des activités de sa femme. Cette crise avait débouché sur le retrait de M. Karamarko et l’organisation de législatives anticipées, qui ont attiré à peine plus d’un Croate sur deux, dimanche.

Si Most recule par rapport aux 19 sièges obtenus lors du scrutin précédent, il reste le troisième parti et garde sa position de faiseur de roi. Son chef de file, Bozo Petrov, a d’ailleurs laissé planer le doute sur ses intentions dimanche soir. S’il décide de regouverner avec le HDZ, les deux partis pourraient compter ensemble sur 74 élus au Sabor, le Parlement croate, tout proche de la majorité absolue de 76 sièges. Il s’agirait alors d’un succès pour Andrej Plenkovic, le remplaçant de M. Karamarko à la tête du HDZ.

La gauche prête à négocier

Nettement plus policé que son prédécesseur, ce député européen de 46 ans, ancien diplomate parfaitement francophone, a fait campagne en promettant de recentrer le HDZ, tout en refusant de condamner les dérives du gouvernement sortant. Celui-ci comprenait notamment un ministre de la culture aux tendances révisionnistes, critiqué en Croatie et à l’étranger pour s’en être pris aux journalistes et aux artistes. Cette position d’équilibriste a permis au parti d’obtenir trois sièges de plus qu’en novembre. Après cette victoire, M. Plenkovic pourrait avoir les mains libres pour écarter les représentants de l’aile la plus nationaliste de son parti – si telle est son intention.

De son côté, le chef de file de la gauche, Zoran Milanovic, 49 ans, également ancien diplomate, peut être déçu de son résultat alors qu’il comptait sur ce scrutin pour reprendre le pouvoir après avoir déjà gouverné entre 2011 et 2015. Sa liste d’union a reculé alors même qu’elle réunissait plus de partis qu’en novembre. M. Milanovic a pâti d’une campagne brouillonne au cours de laquelle il a tenté deséduire l’électorat nationaliste en tenant des propos très critiqués sur la Serbie et la Bosnie-Herzégovine. Ses électeurs ont visiblement préféré bouder les urnes. Même si la déception régnait au siège du SDP dimanche soir, plusieurs responsables du parti assuraient toutefois qu’ils étaient prêts à ouvrir des négociations avec Most et M. Milanovic n’a pas reconnu sa défaite.

Ce scrutin a également été marqué par la percée de la coalition anti-système « Seule option », qui a obtenu huit sièges. Regroupant des acteurs associatifs opposés aux expulsions et aux banques étrangères, cette liste a fait une campagne efficace en surfant sur le ressentiment des Croates face à la mauvaise situation économique du pays. Malgré l’adhésion à l’Union européenne en 2013, le pays commence à peine à sortir de la récession et affiche toujours un chômage de 13 %.

Près d’un Croate sur dix a son compte en banque bloqué en raison de dettes non remboursées et Seule option a promis d’embaucher 50 000 de ces « Blokirani » et de changer la loi pour traîner en justice les banques étrangères accusées d’avoir pratiqué des taux d’intérêts abusifs. Or, cette liste aux tendances europhobes a expliqué, dimanche soir, qu’elle ne comptait soutenir ni le HDZ ni le SDP. Ce qui n’arrange pas les affaires de M. Milanovic.

 

 

Par Jean-Baptiste Chastand

Source : lemonde.fr, le 12 septembre 2016.

 

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Thèmes politiques et identitaires

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