Les perles du golfe de Kvarner

Publié le 19 Août 2016

Losinj et Cres, l'archipel croate de la toison d'or 


 

LA POÉSIE DES ÎLES (7/7) - Ces îles jumelles et leur archipel, rattachés au mythe de la Toison d'or, sont les perles du golfe de Kvarner. Au programme : nature, santé, beauté et cet art de vivre qui caractérise les peuplades de l'Adriatique...


 

Dans l'Antiquité, on les appelait les Absyrtides. Un nom tiré de la légende des Argonautes. Ayant dérobé la Toison d'or à Eétès, roi de Colchide, Jason fuyait ses poursuivants. Parmi ces derniers, Absyrtos, fils du monarque lésé, chargé de rapporter le mythique butin dans le Pont-Euxin. A son bord, Jason disposait d'un atout majeur en la personne de Médée, fille d'Eétès, qu'il avait séduite lors de son raid en Colchide. Se voyant rattrapé par les nefs vengeresses, il persuada sa maîtresse de tuer son propre frère, de le dépecer et de disperser ses membres épars dans l'Adriatique. Comme les Colches s'attardaient à recueillir les restes d'Absyrtos, Jason put les distancer et continuer sa route. Ainsi serait né l'archipel des îles de Cres et de Losinj (aujourd'hui séparées par un chenal creusé par l'homme, mais qui n'en formaient qu'une au néolithique), constitué de plusieurs îlots plus ou moins grands: Unije, Srakane, Susak, Ilovik, Orjule, Oruda, etc. Le crime, en l'occurrence un fratricide, était presque parfait. En effet, vu de l'hydravion qui nous transporte vers Losinj, le spectacle est tout simplement divin. Un régal pour les yeux…


 

Sur la terre ferme, nul vestige de cette sanglante genèse: tout respire l'harmonie, la sérénité et la félicité. Il est vrai que la vocation touristique de Losinj est ancienne puisqu'elle remonte à la période austro-hongroise. A tout seigneur, tout honneur: c'est l'archiduc François-Ferdinand, venu en convalescence pour traiter une méchante tuberculose, qui en fit une destination à la mode dans les années 1880. Dans sa foulée, on vit débarquer toute l'aristocratie impériale, soucieuse de se refaire une santé pendant l'hiver (Karlsbad et Marienbad étant les villégiatures estivales). Ces VIP se donnaient rendez-vous dans la baie de Cikat, à l'abri des bourrasques et des regards. Pour eux, le naturaliste Ambros Harazic (1) créa une Société d'embellissement et de reforestation, fit planter 300 000 arbres. Il en résulta une superbe pinède qui fut l'écrin de la gentry. Des architectes viennois renommés, comme Alfred Keller et Rudolf Göbel, y édifièrent les villas de style Art nouveau ou Sécession, avec l'eau courante et le confort moderne, qui parsèment toujours la promenade de Cikat et lui confèrent cette classe surannée.


 

On y partageait son temps entre les intrigues galantes, les sports nautiques et les randonnées pédestres (250 kilomètres de sentiers balisés, au détour desquels on découvre des criques de rêve). Des températures clémentes (moyenne hivernale de 14 °C) et 207 jours de soleil par an, des courants chauds au large des côtes, plus de 1 000 herbes aromatiques répertoriées (du romarin à l'immortelle, en passant par la lavande, le thym, la menthe ou la sauge), un air pur comme le cristal, une pollution inexistante, une alimentation équilibrée (proche du régime crétois): le cocktail vivifiant et curatif de Losinj opère toujours. A tel point que nombre d'établissements hôteliers sont dotés de spas et de centres de soins. La pneumologue Anamarija Margan Sulca réalisé en 2013 une étude médico-sanitaire relative à l'impact de ce microclimat sur l'organisme.


 

Elle est formelle: «Les tests portaient sur une population de 93 personnes, souffrant plus ou moins d'affections respiratoires ou pulmonaires à leur arrivée. En onze jours, les effets bénéfiques, mesurés par spirométrie et oxymétrie, étaient démontrés scientifiquement. Sans thérapie particulière, juste par inhalation naturelle! Toutefois, pour une remise en forme complète et certaine, il faut compter trois semaines. C'est l'optimum.» L'air est une chose, la mer en est une autre. Ce fut longtemps la principale ressource des insulaires, peuple de marins et de pêcheurs. Le village d'Osor, florissante capitale au Moyen Age (plongée depuis dans la torpeur), contrôlait la route maritime entre la Dalmatie et l'Istrie. Une position militairement et commercialement stratégique. Les premiers habitants liburno-illyriens y prélevaient droits de péage et de douane. Ce qui ne tarda pas à exciter la convoitise des Romains au Ier siècle avant J.-C., premiers occupants qui seraient suivis par bien d'autres: les Slaves, les Vénitiens, les Autrichiens, et même les Italiens sous le régime fasciste (jusqu'à la libération par les partisans yougoslaves en 1943).


 

A compter de la Renaissance, pour cause de malaria, l'activité économique se déplaça progressivement vers Mali Losinj, qui devint le deuxième port de l'Adriatique au XIXe siècle: 15 000 matelots y avaient leurs quartiers, 150 navires mouillaient dans sa rade, et six chantiers navals fournissaient à tour de bras (d'où la nécessaire reforestation entreprise ultérieurement par Ambros Harazic)! Son académie navale forma des générations de navigateurs. On y installa une station météo et un observatoire pour les astronomes. Le déclin de la marine à voile et l'essor des bateaux à vapeur sonnèrent le glas de cet âge d'or, qui est aussi bien relaté qu'illustré dans la tour vénitienne qui abrite le musée de Veli Losinj.

Pourtant, la mer reste prodigue en bienfaits et en surprises. C'est ainsi que Losinj héberge dans ses eaux la plus importante population de dauphins de l'Adriatique (ils seraient environ 200 dans tout le golfe de Kvarner). Cette espèce protégée est le sujet d'un programme de recherches piloté par l'ONG Blue World de Veli Losinj. Embarqués sur un Zodiac, nous accompagnons l'une de ses équipes dans son travail quotidien: la photo-identification des cétacés et les relevés d'acoustique sous-marine. «Chaque dauphin est reconnaissable à son aileron dorsal, explique Nikolina Rako Gospic, responsable de mission et diplômée en sciences maritimes appliquées. Cicatrices, entailles, marques: aucun aileron n'est semblable. C'est comme une empreinte digitale chez l'être humain. Ils sont systématiquement photographiés (les capturer serait source de stress), ce qui nous permet de cataloguer chaque dauphin dans notre base de données et de suivre son évolution au fil du temps. Nous utilisons également des hydrophones et des microphones afin de décrypter leur langage par sons.» A peine termine-t-elle son exposé qu'une demi-douzaine de jeunes adultes fait irruption dans le sillage d'un chalutier. Joueurs et inspirés, ils se livrent à un ballet aquatique du plus bel effet, avant de se fondre dans le grand bleu.


 


 

Si Losinj ne manque pas d'attraits, une excursion dans les îles qui jalonnent son pourtour et en dépendent administrativement est fortement recommandée. Cap sur Susak, une bizarrerie géologique et linguistique facilement accessible par ferry depuis Mali Losinj. Pas d'asphalte, pas de voiture. Un bloc de calcaire recouvert d'une couche de sable (porté par Eole du Sahara ou du bassin du Pô, dit-on) qui lui donne cette allure singulière, plus proche de l'Afrique que des Balkans. Sur ses coteaux poussait du raisin dont on tirait un bon vin. Décimé par le phylloxéra, le vignoble périclita dans les années 1950. S'ensuivit un exode massif vers les Etats-Unis, où les immigrants firent tous souche dans la même ville du New Jersey: Hoboken. AmerikaAmerika! Mais ces aventuriers n'ont pas oublié leur patrie: ils reviennent chaque été passer les vacances à Susak dans les maisons aisément reconnaissables (à leur déco ostentatoire) qu'ils ont fait bâtir avec les dollars de l'American dream. Même si leur accent est teinté d'intonations anglo-saxonnes, ils n'ont pas oublié le dialecte, du croate archaïque mâtiné d'italien et d'expressions idiomatiques.


 

«Même les Croates ne comprennent pas le parler de Susak, s'amuse Barbara Busic Ribaric, l'institutrice qui enseigne aux deux seuls élèves du cru! Le plus extraordinaire, c'est que les habitants(qui sont moins de 100) le pratiquent toujours entre eux. Ici, les traditions perdurent, en dépit des aléas de l'Histoire.»Même chose pour le costume que portent les femmes lors des grandes occasions: une minijupe brodée à volants colorés et superposés, agrémentée de perles et de divers colifichets. Ce vêtement d'apparat est confectionné à la main par les sœurs de la Charité, les seules à connaître et à transmettre un savoir-faire ancestral mais compliqué: six mois de travail et 50 mètres de coton pour une seule pièce. Et un coût de 30 000 kunas, soit 4 000 euros, sacrifice considérable dans un pays où le salaire moyen ne dépasse pas 1 000 euros mensuels. Mais l'horizon s'éclaircit pour Susak: un investisseur fortuné a ressuscité le vignoble et souhaite relancer la production viticole qui fit les beaux jours de l'îlot…


 

Il serait injuste et absurde de se cantonner à Losinj et de ne pas visiter Cres, cette sœur siamoise dont elle fut détachée artificiellement en des temps reculés. Plus vaste et moins peuplée (2), elle est aussi plus rustique et plus nature, moins domestiquée, moins apprivoisée. L'idéal est de prendre l'itinéraire qui mène (via des passages sinueux) de Mali Losinj jusqu'au nord de Cres, dans la Tramuntana. Etape obligatoire à Osor, point de jonction, où un pont tournant (actionné à la manivelle pour laisser passer les embarcations) permet de franchir les 10 mètres du Kavuada Kanal. Première conquête de Rome, Osor en garde l'urbanisme typique, avec cardo (axe nord-sud) et decumanus (axe est-ouest). C'est le fondement sur lequel on bâtit la cité médiévale, avec ses murailles d'enceinte, le monastère bénédictin Saint-Pierre (où des fouilles sont conduites par des Français du CNRS et de l'université de Franche-Comté) et la cathédrale de l'Assomption. L'empreinte de Venise est visible sous la forme de deux lions de Saint-Marc sculptés sur les portes d'entrée et de sortie de la vieille ville. Après Osor, la route conduit sur un plateau karstique, cerné de maquis, de garrigue, de chênes, d'oliviers et de châtaigniers. C'est le domaine du célèbre mouton de Cres qui déambule entre les cultures en terrasses et les murets de pierres sèches: nourrie d'herbes sauvages et de sel marin, sa chair figure parmi les spécialités gastronomiques de toutes les bonnes auberges et tavernes locales. On s'arrêtera volontiers à Lubenice, hameau perché à 400 mètres de hauteur (cinq habitants mais dix églises!), d'où l'on aperçoit le littoral italien par ciel clair, ou à Valun, port de pêche qualifié naguère de «petit Saint-Tropez» par un confrère du Figaro Magazine, comme nous le rappelle la tenancière du restaurant Na Moru (voir notre carnet de voyage). A Cres-ville, le peintre Matte Solis, qui conserve un souvenir ému de son exposition parisienne il y a trente ans et s'exprime dans la langue de Molière, nous invite dans le capharnaüm étudié qui est à la fois son habitation et son atelier. Le maître, personnage volubile et fascinant, y reçoit des connaisseurs du monde entier venus admirer ou acheter ses toiles, où dominent les thèmes de la mer et de la femme.


 

Ambiance bien différente, mais tout aussi chaleureuse au couvent Saint-François, havre de paix construit au XIIIe siècle par des franciscains, omniprésents en Croatie. Le père Zdravko, accueillant et attentionné, nous guide dans le musée et l'incroyable bibliothèque (10 000 livres, dont 25 incunables). Il nous montre avec fierté le trésor de cette collection: un missel de 1494 écrit en glagolitique (3). Et nous offre pour viatique une médaille de la Vierge Marie… C'est dans la pointe septentrionale, à Beli, le caput insulae (tête de l'île) des Romains, que s'achève notre périple. Un village qui surplombe une paroi rocheuse et descend à pic vers la mer, via des ruelles jonchées de ruines romanes ou gothiques. D'ici, on surveillait les galères qui croisaient entre Cres et Krk. Si Losinj est le refuge des dauphins, Beli est celui d'une autre espèce rare: le vautour fauve ou griffon, qui peut atteindre 3 mètres d'envergure et un poids de 10 kilos. Les femelles viennent nidifier dans les falaises vertigineuses et inaccessibles qui longent Beli. La réduction du cheptel ovin ayant fragilisé ces nécrophages, ils sont soignés et nourris. Quant aux petits, qui échouent parfois dans les flots lors de leurs premiers essais en vol, ils sont recueillis dans l'écocentre Caput Insulae, où ils sont retapés avant d'être relâchés dans les cieux. Des paysages enchanteurs et envoûtants, un ciel et une mer d'azur, une terre subtile, une faune unique: Cres et Losinj n'ont peut-être pas été engendrées ainsi que le décrit la mythologie, mais ces îles sont assurément bénies des dieux…

 

 

(1) Grâce à son lobbying auprès des autorités austro-hongroises, Losinj se vit décerner en 1892 le titre de «station climatique naturelle» par Vienne.

(2) 3 000 habitants et 405 km2 , contre 7 000 habitants et 75 km2 à Losinj.

(3) Alphabet en vieux slave utilisé pour traduire la Bible pendant l'évangélisation des Balkans.


 


 

Par Jean-Louis Tremblais

Source : lefigaro.fr, le 19 août 2016.


 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Localités et destinations

Repost 0
Commenter cet article