Une variété de vins

Publié le 10 Avril 2015

Croatie: trouver sa place sur l’échiquier mondial du vin

 

 

Martin von Schwartner écrivait en 1809, dans un corpus relevant de la statistique du Royaume de Hongrie : « Les vins de la Croatie hongroise […] sont la plupart fort violens et on pourroit, semble-t-il, les faire entrer en concurrence avec les eaux-de-vie, dans le Nord de l’Europe […] »;avant de poursuivre plus loin : « […] Autant est grande la quantité de vins Hongrois, autant diffèrent-ils entr’eux par la couleur, le fumet, la force ainsi que par leur solidité, leur bonne conservation et le plus ou moins de qualités bienfaisantes […]. »

 

Hormis quelques slivovitzs bien tassées jetées en pâture à des amygdales pour le moins consentantes lors d’un court séjour sur place, en mars dernier, force est d’admettre que la chatte de von Schwartner n’y retrouverait pas ses petits aujourd’hui. Le contexte gastronomique local s’est bien sûr affiné.

 

Que ce soit avec une offre de produits de la mer sur la côte Dalmatienne à faire rêver Poséidon et son beau-frère, ou des prosciuttos (peurchoute) dans l’arrière-pays à faire damner l’Espagnol ou l’Italien trop fier pour admettre qu’ils sont meilleurs que les siens. Reste que la cuisine croate demeure tout de même riche, rustique et fort roborative.

 

Les vins ? Ils ont de tout temps lutté à armes égales avec l’assiette locale. Pas le choix. Aux plats de types peka (poulpe braisé, patates, veau et encore patates), pljeskavica sa sirom (viande hachée grillée farcie au fromage), tchèvapi (sandwich au porc-boeuf sous pita bien gras), chtroukli sa sirome (espèce de pâte épaisse farcie au fromage frais) et autres gnocchis-choucroute forts en gueule et passablement éloignés de la cuisine minceur, les vins opposent une sève, une trame fraîche et digeste complice en tous points.

 

Sinon, c’est la bière qui est à l’honneur avec une tradition brassicole fort ancienne (la classique Daruvar (1840,) par exemple, bue à coude déjanté et casquette relevée par votre chroniqueur), une bière qui occupait même une place stratégique lors des derniers conflits où un village pouvait bombarder la brasserie du village voisin ennemi pour priver la population de son houblon quotidien (85 litres/an, en moyenne, par tête de pipe). Pas gentil, mais efficace. Toutefois, la véritable explosion, elle, comme au Québec, d’ailleurs, a trait à ce nombre grandissant de microbrasseries qui rivalisent dorénavant de styles pour fidéliser une jeunesse qui ne va certainement pas au lit, que ce soit à Zagreb, à Split ou à Dubrovnik, lorsque démarre le Téléjournal national.

 

Des femmes et des hommes de coeur

 

Peu de femmes à la barre — du moins parmi les quelques rencontres effectuées —, ce qui n’interdit nullement à quelques-unes d’entre elles de s’approprier les logements vinaires et de vinifier. Telle cette Karin Pilato qui, sur les 20 hectares de vignoble maison à quelques encablures de la côte ouest istrienne, livre des vins d’une insoutenable délicatesse fruitée. Vina Pilato, une affaire familiale qui remonte à 1934, est à l’image de cette viticulture croate dynamique et moderne, impliquée dans l’oenotourisme local et capable de livrer à l’export des cépages révélés par ces terroirs riches en bauxite, typiques de la région.

 

Des chardonnays, cabernets et sauvignons, je retiens surtout ces terans, rares pinots blancs, mais surtout cette malvazija istarska follement aromatique, captivante avec ses nuances iodées, d’orange et de fleur d’acacia. Un bijou ! (★★★)

 

Moreno Degrassi pourrait être le pendant masculin de Karin Pilato, dont les 28 hectares de vignobles plantés de plus d’une quinzaine de cépages sont logés toujours côté ouest avec vue sur mer, à la fine pointe de l’Istrie (Istra). On monte ici d’un cran côté race, mais surtout maîtrise assumée de la production, avec un souffle, une portée, une inspiration manifestes.

 

Il y a, bien sûr, l’incomparable malvazija istarska, à la fois tendue et bien enveloppée côté textures, ces muscats blancs secs et sautillants, viogniers, chardonnays et sauvignons blancs, mélange de grâce, de vigueur et de précision, un style qui n’est pas sans évoquer celui d’un certain Silvio Jermann du côté Frioul italien. Bref, parmi les deux ou trois maisons les plus enthousiasmantes visitées, d’un calibre exceptionnel (★★★1/2).

 

Le discours devient plus terrien, comme irrigué par une volonté farouche du dépassement, d’une révélation en profondeur avec un Franco Cattunar bien disposé à mettre en avant la singularité de ses terroirs. Qu’ils soient blancs (calcaires forts en calcium), gris (riches en potassium), rouges (bauxite et oxyde de fer) ou noirs (fer, argile, etc.), chacun y va de sa pulsion intime sur les 50 hectares du domaine. La dégustation de la fameuse malvazija issue de ces quatre terreaux est d’ailleurs fort révélatrice.

 

Plus « chablisienne », lire : minérale et saline dans les « blancs » ; sapide et de jolie portée de bouche dans les « gris » ; plus volubile, corpulente mais toutefois détaillée dans les « rouges » et avec ce mélange de puissance et d’ouverture à la fois exotique et herbacée dans les « noirs ». En plus d’un cabernet sauvignon sphérique, très frais et explosif sur le plan fruité, Cattunar élabore un teran barrique (cuvée Kappi) frais et substantiel, un rouge bien en chair, savoureux, d’une buvabilité qui le destine à ne pas fléchir devant le gros gibier, pour ne pas dire devant une patte d’ours braisée — oui, vous avez bien lu ! (★★★).

 

Autres maisons à surveiller ou à visiter lors d’une prochaine excursion croate : Roxanich (★★★) ; Krauthaker (★★★) ; Zlatan (★★★1/2) ; Nevina (★★1/2) ; Korta Katarina (★★★) ; Grgic (★★★1/2) ; Svroko (★★1/2) ; Rizman (★★★) ; Milos (★★★) ; ou encore Enjingi (★★★). Le plus excitant serait qu’ils aboutissent tout simplement en tablettes chez nous. Mais si, dans le meilleur des cas, la production vinicole croate se compare avantageusement avec l’élite de l’Italie septentrionale, elle devra cependant faire ses devoirs, évaluer l’offre pour mieux se positionner du côté des prix chez nous. Là, je suis convaincu qu’elle pourrait sans faute trouver preneurs. Zivjeli ! (Santé !)

 

 

 

Par Jean Aubry

Source : ledevoir.com, le 10 avril 2015.

 

 

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Arts et métiers

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