Croatia Records

Publié le 26 Mars 2015

Croatia Records, l’industrie du spectacle au service du pouvoir

 

 

Avant, c’était Jugoton. Depuis 1992, c’est Croatia Records. Le plus grand label croate devrait bientôt être racheté par le N°1 mondial de l’industrie du disque, Universal, qui lorgne sur son catalogue. Seulement, personne ne sait à qui appartient vraiment l’entreprise... Sans compter les liens de certains de ses dirigeants avec les cercles nationalistes. Comment en est-on arrivé là ?


 

Dans le quartier de Dubrava à Zagreb, le complexe architectural où étaient installés la maison de disque et les studios d’enregistrement Jugoton est toujours intact. Mais aujourd’hui, plus de vingt ans après la privatisation de l’entreprise, peu de bâtiments et d’infrastructures servent encore à l’industrie du disque. Autrefois, près de 550 employés s’attelaient là à toutes les étapes de la production musicale. Aujourd’hui, les locaux sont loués à des entreprises privées diverses à des fins de stockage. Le destin de Jugoton ressemble beaucoup à celui de son voisin, un autre géant de l’industrie du divertissement yougoslave - Jadran film.

Les locaux de Jadran Film et de Jugoton ont été construits côte à côte, respectivement en 1956 et en 1964 et imaginés par le même architecte, Igor Skopin. Mais tandis que Jadran film a presque disparu et que son activité principale est aujourd’hui la location de décors, Jugoton - qui est entretemps devenu Croatia Records (CROREC) - a continué à jouer un rôle-clé dans l’industrie du spectacle régionale, même si sa sphère d’influence territoriale a beaucoup diminué.

Aujourd’hui, quand on parle de Jadran Film on ne parle que de dettes qui se chiffrent en millions, tandis que Croatia Records est cité comme futur « partenaire » potentiel de la major franco-américaine Universal Music Group, N°1 de l’industrie musicale mondiale. Comme l’a annoncé le président du groupe CROREC, les négociations en vue de son rachat ont déjà commencé. Mais si l’on en croit l’article qui mentionne cette information, personne n’ignore que le groupe Universal est surtout intéressé par son catalogue riche de 70 000 références dont CROREC a hérité de Jugoton. Quelle est la véritable valeur de Croatia Records dans un contexte général de vente de disque en chute libre ? Qu’est-ce qui peut intéresser une compagnie multinationale en dehors de ce catalogue ?

 

Vente et revente

Jugoton a été privatisée en 1992 et transformée en société par action sous le nom de Croatia Records. Son actionnaire principal était alors Ante Glibota. À l’époque, cet événement a été interprété comme « le conflit des tycoons croates ». En janvier 1998, l’entreprise a finalement été confisquée à Glibota par la Zagrebačka banka ; l’homme d’affaires ne remboursait pas l’emprunt qu’il avait souscrit pour racheter l’entreprise. La banque a revendu une part conséquente de Croatia Records en 2000 et finit par s’en débarrasser complètement en août 2001 en le revendant au groupe Autor, qui la détient toujours.

La structure du capital d’Autor n’est pas transparente. D’après les gestionnaires de la maison de disques, il est clair que la société compte un certain nombre de copropriétaires, parmi lesquels quelques noms importants de la scène musicale croate. Les propriétaires d’Autor tiennent à leur anonymat et ne commentent pas les dernières transactions qui bousculent la maison de disque. Si la structure du capital reste inconnue, on sait que depuis 2001 c’est le chanteur et politicien Miroslav Škoro qui préside le conseil d’administration de l’entreprise. Rappelons que Miroslav Škoro a été consul général en Hongrie dans les années 1990 et employé au ministère des Affaires étrangères quelques années plus tard.

Selon les dires du président du conseil d’administration, le catalogue de Jugoton a joué un grand rôle dans le chiffre d’affaires de la maison de disque. Néanmoins, l’utilisation des anciens enregistrements de Jugoton n’est pas sans faire de vagues. En effet, il s’est avéré que le catalogue du label n’avait pas été pris en compte lors de la privatisation. Par conséquent, CROREC ne serait pas propriétaire des références qu’il commercialise à tout va. Une situation qui a poussé d’anciens collaborateurs de Jugoton à poursuivre Croatia Records en justice.

 

Blitzkrieg pop

 

Quoi qu’il en soit, le contrôle que CROREC exerce sur les archives de Jugoton et les profits que celles-ci engendrent lui ont permis de se lancer au début des années 2000 dans des projets de production ambitieux. Ainsi, au moment où le HDZ faisait pression sur le premier gouvernement social-démocrate en organisant des manifestations de masse comme celle sur le front de mer de Split et en utilisant les anciens combattants pour la militarisation du discours politique, le label a produit deux albums à succès : Milo moje de Škoro et E, moj narode de Thompson. C’est à partir de là que Thomson a d’ailleurs quitté le genre romantico-sentimental pour se lancer dans les chants patriotiques.

 

Les invités d’honneur des concerts de Thompson sont alors des cadres du HDZ. Les tubes chantés en chœur par toute l’assemblée sont les duos Škoro-Thompson (Sude miReci brate moj) qui se réfèrent ouvertement aux vétérans et à la justice qui doit leur être faite, sujet dont s’est accaparé le HDZ. Paradoxalement, cette superproduction pop directement liée à l’agenda politique de l’opposition va s’imposer comme une version inhabituelle de chants de révolte qui canalise (entre autre) le mécontentement social engendré par la privatisation agressive et les politiques antisociales des gouvernements social-démocrate.

 

Western Balkans Records

 

Depuis le changement de gouvernement en 2003, les albums et concerts de Thompson continuent à suivre le rythme des cycles électoraux, comme par exemple, les deux derniers concerts du chanteur à Zagreb et à Split quelques jours avant l'élection présidentielle Škoro a quant à lui démissionné (formellement) de sa fonction de président à CROREC pour devenir député HDZ et plus tard candidat au poste de maire de Osijek - sans succès. La carrière musicale de Thompson ne fait qu’aller de l’avant et il n’a pas été inquiété un instant par la condamnation de l’ancien Premier ministre HDZ Ivo Sanader, qui nous a appris que le politicien aurait offert plus d’un demi-million d’euros au chanteur en puisant illégalement dans les caisses de l’État.

Les projets que le futur propriétaire de Croatia Records dessine pour cette institution nationale (la fusion avec la compagnie régionale Universal Music Western Balkans) reflètent les paradoxes des dynamiques politiques nationales actuelles. L’ancienne fabrique de pop culture « nationaliste » devient la filiale balkanique d’une société multinationale. Ce processus illustre bien le tournant pris par la « bourgeoisie nationale » ces quinze dernières années. Un tel virage dans la politique du label rimera-t-il avec l’arrêt de la production de produits culturels romantico-chauvins ? Sûrement pas, parce que ce marché alimenté et développé par Croatia Records ces quinze dernières années a tout ce dont il a besoin pour continuer à croître. Le besoin de créer des mythes militaristes et ethno-patriarcaux ne vient pas que de l’opportunisme du parti « conservateur » au pouvoir, ce besoin est tout aussi bien produit par la catastrophe sociale créée par les politiques économiques libérales.

 

Par Nikola Vukobratović

Traduit par Jovana Papović

 

 

Source : balkans.courriers.info, le 25 mars 2015.

Article paru à l'origine sur bilten.org, le 9 mars 2015.

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Musique

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