Tiha Gudac

Publié le 7 Septembre 2014

Goli Otok : "Notre société est toujours fondée sur la peur"

 

 

Tiha Gudac est une jeune réalisatrice née à Zagreb. Dans son documentaire Goli, elle raconte l’histoire de sa famille, dont le grand-père a été enfermé quatre ans à Goli Otok, la tristement célèbre île-prison yougoslave. Tiha Gudac nous parle de son travail et de l’importance de Goli Otok dans l’opinion publique. Son film a remporté le prix du meilleur documentaire au Sarajevo Film Festival.

 

 

Courrier des Balkans (CdB) : Goli, ton dernier film documentaire, parle d’une histoire très personnelle, celle de ton grand-père Marijan, et de l’impact que sa détention à Goli Otok [l’Île nue] a eu sur ta famille. Comment as-tu eu l’idée de réaliser un tel travail, et pourquoi ?

Tiha Gudac (TG) : Ce film est né presque par hasard, il y a six ans, quand des anciens détenus ont écrit à l’hebdomadaire Globus pour protester publiquement contre les déclarations d’un ancien membre du parti communiste qui cherchait à minimiser les tortures subies par les prisonniers sur l’île. Or, à ma grande surprise, parmi ces anciens détenus, il y avait deux anciens amis très proches de notre famille que nous avions l’habitude d’appeler « tante » Vera et « oncle » Pal... J’ai commencé à m’interroger sur l’histoire de ma famille et sur le lien très étroit qui unissait mes grand parents, Vera et Pal. Quand j’étais petite, j’allais à la plage avec mon grand-père et je voyais son corps recouvert de cicatrices. Mais il était interdit de poser la moindre question. Dans ma famille, on utilisait constamment ces expressions : « Quand grand-père était ailleurs... » Mais où ? J’ai donc commencé à faire des recherches.

 

CdB : Ce fut difficile ?

TG : Oui et non. Mes recherches étaient assez… spontanées. J’ai d’abord décidé de rencontrer oncle Pal. J’ai emporté ma caméra, sans trop savoir quoi faire. Et j’ai commencé à filmer. Pal était prisonnier à Goli Otok avec mon grand-père. Leur amitié est née sur l’île, bien qu’ils se voyaient très rarement. Découvrir son passé, et le passé de mon grand-père, fut passionnant. Mais je n’étais qu’au début d’un long voyage. Terminer mon travail et découvrir les secrets de ma famille m’a finalement pris six ans. Et beaucoup d’effort.

 

CdB : Tu mets en évidence le silence qui entoure les anciens prisonniers de Goli Otok. Est-ce que l’existence de cet ancien goulag est quelque chose dont on parle dans le débat public croate ?

TG : Goli Otok était évidemment un sujet tabou tout au long de la période communiste. Le débat autour de ce camp a commencé dans les années 1980, quand des journaux comme Borba se sont mis à en parler. Aujourd’hui, je dirais qu’il s’agit plutôt d’une question rhétorique dans l’imaginaire collectif croate. Goli Otok a été une prison pour les détenus politiques de 1949 à 1956. Après, elle a été utilisée pour les criminels communs, jusqu’à la fin des années 1980. Cela a permis aux gens de croire que, finalement, les conditions n’étaient pas si mal. Et puis, si quelqu’un était enfermé à Goli, c’est parce qu’il le méritait. C’est une phrase que mes compatriotes prononcent souvent : « Il faudrait rouvrir Goli », « ces gens-là [les politiciens], il faudrait les enfermer à Goli ». C’est horrible, car cela revient à banaliser les violations des droits humains qui ont eu lieu sur l’île pendant des années.

 

CdB : J’imagine que tu t’opposes au projet du gouvernement de privatiser l’île. Qu’est-ce qu’on devrait faire de Goli aujourd’hui ?

TG : Le statut de Goli Otok est assez flou. L’île est abandonnée à elle-même. Pour le gouvernement, elle n’a jamais existé. Le but est de la rendre invisible. Et la décision de l’insérer dans la « liste des 100 propriétés » que l’Etat veut vendre est dégoûtante. Je ne comprends pas quel genre de tourisme pourrait se développer sur l’île.

 

CdB : Certains estiment que la question pourrait être politisée, devenir l’otage d’un débat stérile entre gauche et droite sur le passé de la Croatie. Après tout, la gauche a décidé de vendre un site symbole des persécutions politiques du communisme…

TG : Le risque de politisation existe. Mais le problème n’est pas la division entre gauche et droite. Au contraire. Pour moi, Goli Otok est la meilleure démonstration de la plasticité du système et de la mise en oeuvre de la « transition » en Croatie. Personne ne souhaite évoquer Goli Otok, ni à droite, ni à gauche. Goli Otok est la démonstration du fait que le système yougoslave se fondait sur la peur.

 

CdB : La Yougoslavie, qu’est-ce que tu en penses ? Beaucoup se déclarent yougonostalgiques, comme si cette époque était le paradis…

TG : Mais la Yougoslavie avait des côtés positifs ! Pendant le socialisme, nous vivions bien, et j’insiste là-dessus dans mon documentaire. Chacun de nous a ses raisons d’avoir la nostalgie de telle ou telle période… Pour moi, la Yougoslavie a failli. Elle n’a pas réussi à nous emmener dans « le reste du monde », en Europe. Nous avons créé le mouvement des « pays non alignés ». Mais on a bien vu, après la mort de Tito, quelle était la valeur de ce système diplomatique. Il s’est immédiatement effondré et nous nous sommes retrouvés isolés.

Aujourd’hui, l’héritage évident de la Yougoslavie, c’est la façon dont les citoyens croates envisagent l’Etat et leur communauté. La plupart des gens ont peur : ils craignent de perdre leur travail, de n’avoir pas assez d’argent, de rester isolés… Ce climat favorise la petite corruption, le compromis à tout prix. Cela n’aide pas au développement d’un débat politique sain. On l’a vu lors des récents débats qui ont divisé l’opinion. On n’arrive jamais à discuter civilement. Il faut toujours prouver qu’on a raison, toujours persécuter l’ennemi… Pour moi, c’est l’héritage de Goli Otok, du système que Goli Otok représente.

 

CdB : Il y a aussi un autre héritage de Goli Otok, qui relève de la vie privée des prisonniers…

TG : C’est une chose que j’ai découverte en parlant avec les gens lors de mes recherches : ce malheur que beaucoup de familles ont dû endurer. Les personnes qui passaient par Goli Otak étaient obligées de taire les tortures qu’elles avaient subies. Cela a inévitablement créé une atmosphère terrible dans les relations humaines. Toutes les familles dont les grands-parents ont été à Goli se sont écroulées d’une manière ou d’une autre. Leurs enfants ont souvent grandi avec de nombreux complexes. Cette situation, je l’ai reconnue dans toutes les familles qui ont été victimes de la répression. 16 000 personnes sont passées par le goulag. Mais leur tragédie se poursuit trois générations plus tard. Au début, je voulais connaître les faits, répondre aux questions restées taboues toute ma vie. Finalement, je me suis interrogée sur l’histoire et les tragédies de ma propre famille : les deux dimensions sont complémentaires.

 

 

 

Propos recueillis par Rodolfo Toè

Source : balkans.courriers.info, le mardi 26 août 2014.

 

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Cinéma

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