Mislav Žitko

Publié le 6 Septembre 2014

Croatie : l'illusion économique du tourisme et le déficit démocratique de l'UE

 

 

Il a suffi d’un été maussade... Depuis des années, la Croatie mise exclusivement sur le tourisme pour assurer son développement économique, avec la bénédiction des instances européennes. Mais il a suffi d’un mois de juillet pluvieux pour comprendre les limites de cette stratégie à courte vue. L’analyste de l’économiste Mislav Žitko, professeur à la faculté de philosophie de Zagreb.

 

Novosti (N.) : La saison estivale touche à sa fin. Que représente le tourisme pour l’économie croate ?

Mislav Žitko (M.Ž.) : Le tourisme est une bouée pour l’économie croate, un abri sous lequel on pense que l’on pourra toujours se protéger. La Croatie a la chance d’avoir une côte ensoleillée et une infrastructure touristique solide héritée de l’époque yougoslave. Ce sont des conditions pré-requises que l’on croit exploitables à l’infini... Pour cette raison, tous les gouvernements se tournent vers le tourisme, qu’ils perçoivent comme le seul secteur capable de créer des emplois instantanés et qui génère un afflux de devises qui a un effet positif indéniable sur le budget de l’État. Pourtant, et comme chaque année, il se révèle impossible de baser le développement la croissance de tout un pays sur ces seuls deux ou trois mois productifs de l’été.

 

N. : C’est en effet le piège. Comment interpréter la panique provoquée par cet été très pluvieux ? Par le fait que nous n’avons pas d’autre industrie capable de prendre la relève ? Il y a quelques semaines, Bruxelles nous a mis en garde et conseillé de ne pas mettre tous nos œufs dans le même panier, après nous avoir pourtant incité à le faire pendant de nombreuses années...

M.Ž. : Ce qui est dangereux, c’est de focaliser toute son économie sur un secteur en particulier, il s’agit d’un piège dans lequel tombent de façon récurrente les pays en voie de développement. Prenons par exemple la concentration sur l’exportation de matières premières. Des économistes tels que Prebisch et Singer ont montré les conséquences à long terme pour les pays de la périphérie qui ne compte que sur l’export de matière première, en comparaison avec les pays de capitalisme avancé qui produisent des produits complexes à forte valeur ajoutée. L’industrie du tourisme est un secteur trop passif, qui oriente principalement l’économie vers les services. Bien entendu, cela ouvre un grand nombre de question supplémentaires : par exemple, serait-il possible de rentabiliser nos côtes d’une autre manière ? Comment faire face aux conflits sociaux qui sont le résultat inévitable des changements de mode de vie qu’engendrent les exigences de la marchandisation de tourisme ?

 

N. : On nous accuse sans cesse de ne pas être assez bons dans ce domaine, par exemple de ne pas avoir anticipé pour amortir les effets des fortes pluies de juillet... Que dire de la politique économique croate qui ne compte pour sa survie que sur les données incertaines de la météo ?

M.Ž. : Il est difficile d’être « bons », quand on n’a qu’une seule corde a son arc. La politique économique croate a beaucoup été critiquée ces dernières années et ses faiblesses sont plus ou moins connues de tous. Il n’y a pas de planification économico-politique sur le long terme, il n’y a aucun pas réel en direction d’une logique de développement durable. Il ne s’agit que d’utiliser ce qui existe déjà, de piocher dans les ressources naturelles sans se soucier de l’avenir. Si cela n’était pas encore clair pour tout le monde à l’époque d’Ivo Sanader et de l’illusion de prospérité, ça devrait l’être aujourd’hui, en période de crise. Il s’agit là des causes structurelles des déséquilibres économiques qui mettent un pays périphérique comme la Croatie dans une situation très désavantageuse.

 

N. : Vous avez publié récemment sur le site Bilten une étude sur les fameuses réformes structurelles... Où se situe la Croatie par rapport à ces ajustements, de quoi s’agit-il concrètement ?

M.Ž. : Avant la crise, les pays du centre étaient dans une position où ils pouvaient facilement dégager des excédents sur leur compte courant, cela leur a permis de prendre la place du prêteur. De l’autre côté, les pays de la périphérie généraient systématiquement des déficits, ce qui les mettait dans la position des emprunteurs. Avec l’arrivée de la crise, les prêteurs ont été privilégiés de façon outrancière sur les marchés. Les élites européennes n’ont pas essayé de trouver un mécanisme d’ajustement symétrique. La politique menée était biaisée par la prémisse que la périphérie devait être punie pour son « péché originel » : l’endettement via les dettes « souveraines ». On est finalement arrivé à ce que Fisher appelle la déflation par la dette : dans une situation où les gouvernements des pays de la périphérie ont les mains liées en matière de politique monétaire et budgétaire, le marché du travail s’impose comme le lieu privilégié de l’ajustement économique. Un rapide coup d’œil en arrière nous montre qu’une telle situation ne peut pas perdurer sans engendrer de graves conflits sociaux.

 

N. : Dans le texte que j’ai mentionné plus haut, vous parlez aussi de la « suspension de la démocratie » qu’impliquent ces ajustements structurels. Aujourd’hui, il est devenu presque naturel de voir des instances démocratiques être balayées ou négligées, et nous nous habituons à la domination sans partage de la Commission européenne.

M.Ž. : En entrant dans l’Union européenne, la Croatie a accepté de faire partie d’une machine économique dont les composantes principales sont le déficit excessif et le déséquilibre macroéconomique. On peut remarquer aussi une tendance qui vise à faire de ces décisions structurelles stratégiques des objectifs qui dépassent les questions économiques pour s’immiscer dans toutes les strates de l’appareil supranational. Le déficit démocratique était observable déjà avant la crise, mais il semble aujourd’hui encore plus prononcé. Après la perte de la souveraineté monétaire, la responsabilité de la crise financière semble complètement déplacée sur la population active. Dans ce contexte, il semble plus judicieux de parler d’un capitalisme non-démocratique sur tout le territoire de l’UE et de l’euro-zone, plutôt que d’un déficit démocratique en Croatie. Les États n’ont aucune garantie de la Banque centrale que leur dette sera monétisée. La prise de décision sur ces questions économiques et politiques cruciales échappe de plus en plus aux dirigeants élus et se déplace vers des organismes qui n’ont pas de légitimité démocratique. Dans les faits, les médias célèbrent souvent le début d’une procédure de déficit excessif, car elle apporterait la capacité de rationaliser ou de discipliner les pays incapables ou déraisonnables. Bien entendu, cela pourrait équilibrer les finances publiques, mais à quel prix ? La vraie question est de définir le processus politique dans le cadre duquel la démocratie et le débat public démocratique seront autre chose qu’une simple façade.

 

 

Propos recueillis par Igor Lasić

Traduit par Jovana Papović

 

Source . balkans.courriers.info, le 6 septembre 2014.

Article paru à l’origine sur novossti.com, le 18 août 2014.  

 

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Economistes

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