Les médecins font leurs valises

Publié le 3 Août 2014

La Croatie un an après son entrée dans l'UE : le grand exode des médecins

 

Allemagne, Irlande, Suède : toutes les destinations sont bonnes. Depuis son entrée dans l’Union européenne, la Croatie est confrontée à l’exode de ses médecins. En un an, le pays a perdu 91 praticiens tandis que 500 autres ont préparé les papiers nécessaires à leur départ. Ce qu’ils cherchent ? Des salaires plus élevés et de meilleures conditions de travail.


 

Le docteur Viktor Djuzel, anesthésiste à l’hôpital universitaire Dubrava de Zagreb, a 37 ans. Il part en Irlande où il touchera un salaire significativement plus élevé qu’en Croatie. « On m’offre cette opportunité et c’est une décision de taille, ce n’est pas facile, c’est peut-être la décision la plus difficile de ma vie, mais je pars. J’ai une famille, mon épouse et un jeune fils, mais pour l’instant je pars seul », explique-t-il. Il vit à Zagreb, « dans un petit appartement avec un gros crédit au-dessus de la tête », mais le salaire n’est pas la seule raison qui le motive à partir, explique-t-il. « Ce n’est pas un problème de vivre modestement, le problème c’est de devoir vivre dans un système désordonné qui ne fait que créer de la frustration chez les jeunes ; on voit de mauvaises choses autour de soi et on ne peut absolument rien changer ».

Son salaire mensuel en Croatie est d’un peu plus de 1000 euros. « En Irlande, les médecins gagnent jusqu’à dix fois plus, bien sûr selon leurs années d’expérience, leurs titres et les travaux publiés », explique le docteur Ada Barić, de l’Association croate des médecins hospitaliers. « Un collègue interniste en Irlande gagne actuellement quelque 4.000 euros par semaine ».

D’un côté, la porte des pays européens les plus développés est grande ouverte et les procédures ont été simplifiées ; de l’autre, l’effondrement du système de santé croate depuis des années s’ajoute à l’insatisfaction accumulée par les médecins à cause de leur statut. Il est clair que la perspective est très alléchante et l’avancement professionnel prometteur. Pour l’État croate, en revanche, c’est une catastrophe. « Cela représente la perte des centaines de millions de kuna investis dans la formation de ces médecins », rappelle le président de l’Association croate des médecins hospitaliers, le docteur Trpimir Goluža.

« On nous a dit que nous allions, obtenir des sommes colossales des fonds européens avec l’entrée dans l’UE. En tant que professionnels de la santé, nous pensions que ces fonds permettraient d’améliorer l’organisation du système, de le rationaliser. Nous pensions que nos médecins auraient la possibilité de se perfectionner et qu’il y aurait un équilibre entre ceux qui partiraient et ceux qui viendraient travailler en Croatie. Mais au final, tout ne marche que dans un seul sens ».

C’est dans les centres hospitaliers cliniques et les hôpitaux universitaires que l’on compte le plus de départs. Les premiers à partir sont les anesthésistes, puis des internistes, des gynécologues et des radiologues. L’âge moyen des partants est de 39 ans. Parmi les principales destinations, figurent l’Allemagne (31%), la Suède et l’Irlande (14%) puis la Grande-Bretagne (13%). D’autres partent aussi pour des pays extérieurs à l’UE, pour les États-Unis, la Suisse, les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite ou encore la Nouvelle-Zélande.


 

Des spécialisations « par voie régulière » (ou pas)

À trente ans, le médecin zagrebois Nicolas Nožica ne sait pas s’il fera sa spécialisation en médecine interne en Europe ou aux États-Unis. Il sait seulement qu’il va partir, car il lui est quasiment impossible d’achever sa spécialisation en Croatie. « Je pensais m’inscrire au concours et obtenir rapidement ma spécialisation, mais je me suis rendu compte qu’obtenir sa spécialisation par ’voie régulière’ n’était pas possible. C’est tout de même drôle qu’existe cette l’expression ’par voie régulière’... Elle met automatiquement l’accent sur le fait qu’il existe ’une autre voie’ pour y arriver. Nous sommes tout simplement trop nombreux, et le ministère, en raison du manque de moyens financiers, n’organisent pas de concours car de toute façon, il n’y a pas suffisamment de postes. Alors on cherche ’d’autres voies’. Tout le monde dit qu’en Allemagne par exemple, tu peux obtenir ta spécialisation en deux jours, alors je vais voir »...

« Pour saisir l’importance du nombre de départs, c’est comme si l’on avait rayé de la carte un hôpital de région, et il faut savoir que 65% de ces médecins prêts à partir sont des spécialistes de grande qualité », regrette le président de la Chambre des médecins croates, le docteur Hrvoje Minigo.

La Roumanie et la Pologne ont déjà été confrontées à ce type de problèmes. En entrant dans l’UE, la Pologne a perdu 15% de ses médecins. Certains rentrent aujourd’hui au pays car ils n’ont pas réussi à obtenir la reconnaissance de leurs qualifications. Mais le problème reste immense car le pays ne peut amortir la perte d’un si grand nombre de professionnels de santé des plus instruits, même sur une quinzaine d’années.

« Il manque plus de 120 équipes en médecine générale actuellement en Croatie et en soins primaires, il manque une quarantaine de gynécologues et autant de pédiatres. Des centres de soins (ambulanta) sont ouverts pour les touristes mais nous manquons également de médecins pour ces centres. C’est bien la preuve que la Croatie manque de médecins », déplore le docteur Minigo.


 

Chassé-croisé de médecins ?

« Les médecins croates partent pour l’Allemagne tandis que les Allemands eux aussi recherchent d’encore meilleures conditions de travail et partent en Suède. Les migrations sont normales et la Croatie doit être ouverte d’esprit », assure le docteur Suad Crnica, directeur de l’Hôpital général de Karlovac. « L’un de nos spécialistes est parti travailler à Londres. Depuis, nous avons reçu une grande spécialiste en pathologie d’Albanie. En fait, elle avait étudié à Zagreb mais elle est originaire d’Albanie », explique-t-il.

La Chambre des médecins croates confirme que la Croatie attire aussi des médecins mais leur nombre reste très réduit. « Jusqu’à présent, 85 médecins de pays tiers ont demandé la reconnaissance de leurs diplômes étrangers ; ils proviennent principalement des pays voisins et ne connaissent donc pas la barrière de la langue », poursuit le docteur Minigo.

« Plus de 50% d’entre eux sont d’ailleurs des citoyens croates et ont fait leurs études dans d’autres pays de la région, en Bosnie-Herzégovine, en Serbie ou en Macédoine. D’autres demandes de reconnaissance de diplômes proviennent de Serbie, de Macédoine ou de Russie, mais ça correspond à moins de 10% », conclut le président de la CMC. « L’intérêt est faible, comme on pouvait s’y attendre. Ce qui intéresse sans doute davantage les médecins de la région, c’est d’aller dans un pays de l’Union européenne ; leur séjour ici n’est que transitoire, la Croatie est pour eux une porte d’entrée à l’UE. En effet, en vertu des règlements, chacun de ces médecins doit rester travailler sur le territoire croate trois ans avant de pouvoir acquérir le statut qui lui permettra d’aller travailler dans n’importe quel pays de l’Union européenne », ajoute le docteur Minigo.


 

Par Ankica Barbir-Mladinović

Traduit par Claire Vallet

 

Source : balkans.courriers.info, le 29 juillet 2014.

Article paru à l'origine sur slobodnaevropa.org, le 7 juillet 2014.

 

 

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Economie et mouvements sociaux

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