Slavo Kukić

Publié le 20 Juillet 2014

Croates de Bosnie-Herzégovine : "les fascistes ne me feront pas taire"

 

 

Le 23 juin dernier, Slavo Kukić, professeur de sociologie de l’université de Mostar, était violemment agressé dans son bureau. Son « crime » ? Avoir critiqué les célébrations organisées pour le retour de Darijo Kordić, l’ancien commandant des forces croates de Bosnie-Herzégovine, le HVO, condamné à 25 ans de prison pour crimes de guerre. Dragan Čović, le chef de l’Union démocratique croate de Bosnie-Herzégovine (HDZBiH), avait notamment pris part à ces manifestations. Entretien.


 

Novosti (N.) : Après l’attaque que vous avez subi, vous avez déclaré que cette agression avait été planifiée bien avant le retour de Darijo Kordić en Bosnie-Herzégovine. Qui veut vous faire taire, et pourquoi ?

Slavo Kukić (S.K.) : L’agression avait été planifiée depuis longtemps. L’homme qui m’a frappé travaille pour une agence de sécurité, propriété d’un conseiller du ministre des Affaires intérieures du Canton d’Herzégovine et Neretva, Slađan Bevanda. Ce dernier est aussi le président du HDZ de Mostar et l’un des collaborateurs les plus proches d’un criminel, le chef de l’Union démocratique croate de Bosnie et Herzégovine (HDZBiH), Dragan Čović.

 

N. : Vous avez qualifié Dragan Čović de « cancer pour les Croates de Bosnie-Herzégovine ». Vous soutenez qu’il est d’accord avec Milorad Dodik et qu’il veut détruire le pays.

S.K. : Dragan Čović soutient que les Croates sont discriminés dans le pays. Il réclame une troisième entité, une chaine de télévision publique « en langue croate », afin de respecter l’identité nationale croate. C’est est un allié parfait pour Milorad Dodik. Il souhaite la création d’une troisième entité et il ne critique jamais la Republika Srpska. En 1991, sur le territoire de la Republika Srpska vivaient 220.000 Croates, soit 28% de tous les citoyens croates de Bosnie-Herzégovine. Aujourd’hui, ils ne sont plus là mais Čović évite soigneusement de soulever cette question avec Dodik. Pourquoi ? Parce qu’ils ont tous les deux un autre but que l’intérêt du peuple : protéger leurs activités criminelles. Leur objectif premier est d’empêcher l’émergence d’un État de droit en Bosnie-Herzégovine, car ils savent bien que dans ce cas, ils finiraient comme l’ancien Premier ministre croate, Ivo Sanader.

 

N. : L’Église catholique a, elle aussi, chaleureusement accueilli Darijo Kordić...

S.K. : Darijo Kordić a été condamné pour des crimes de guerre en Bosnie centrale. Je ne discute pas son droit à s’intégrer de nouveau dans la société. Mais l’Église n’a pas à se prétendre fière de ce qu’il a fait. Le cardinal Vinko Puljić a rendu deux fois visite à Kordić quand il était emprisonné en Autriche, il a fait de même avec Branimir Glavaš, en prison à Zenica. De plus, un évêque conduisait les prières pour Kordić à l’aéroport de Zagreb, Monseigneur Vlado Košić. En agissant de la sorte, les chefs de l’Église défendent l’idée d’une « nation sainte », qu’il faut à tout prix protéger. Encore une fois, ces agissements profitent à ceux qui ont volé le pays durant vingt ans et qui se demandent aujourd’hui ce qu’ils pourraient perdre si les choses changeaient en Bosnie-Herzégovine.

 

N. : Quand vous parlez de ces hommes politiques qui cherchent à diviser la Bosnie-Herzégovine, vous évoquez ouvertement un projet fasciste...

S.K. : Il s’agit de méthodes et d’un vocabulaire fascistes. Dans toutes les sociétés où plusieurs communautés cohabitent, il est nécessaire de travailler à éliminer la peur que l’on ressent pour les autres groupes nationaux. Au contraire, en Bosnie-Herzégovine, certains attisent la haine et l’intolérance. Et cela entraîne des violences contre ceux qui ont le courage de dire la vérité. C’est ce qui m’est arrivé.

 

N. : La Republika Srpska et la troisième entité croate sont-elles des projets fascistes ? La création d’une troisième entité ne finirait-elle pas par isoler les Croates ?

S.K. : Je n’ai rien contre la décentralisation, ce processus existe dans de nombreuses démocraties européennes. Mais je me révolte si l’on cherche à établir cette décentralisation sur des bases ethniques. Les Croates de Bosnie-Herzégovine habitent aujourd’hui une région qui s’étend de Stolac à Livno, ainsi que dans des enclaves au centre du pays. La constitution d’une troisième entité obligerait les Croates à quitter ces enclaves. Au bout du compte, ils abandonneraient une grande partie de la Bosnie et n’obtiendraient que ce que Šešelj leur avait offert dans les années 1990 : l’Herzégovine occidentale. Est-ce qu’ils ont vraiment besoin de ça ? Honnêtement, je ne le crois pas.

 

N. : Pourquoi avez-vous quitté le SDP de Zlatko Lagumdžija et donné votre soutien à Zeljko Komšić ?

S.K. : Je pensais que seul le SDP pouvait constituer une alternative au nationalisme dans ce pays. Toutefois, après les élections de 2010, le SDP a trahi son programme pour flirter avec les partis ethniques. J’étais très déçu et je ne voulais plus soutenir cette politique. Željko Komšić est resté fidèle à l’esprit du SDP. Je ne suis pas membre de son Front démocratique, mais il peut compter sur mon soutien.

 

N. : Vous avez attentivement observé les manifestations de février. Est-ce qu’elles représentent les premiers signes d’un bouleversement futurs de la société bosnienne ?

S.K. : Je n’avais pas de grandes illusions sur le succès de la révolte de février. Car, je dois le reconnaître, elles ont été finalement surtout limitées aux régions où les Bosniaques représentent la majorité de la population. Cela ne signifie pas, toutefois, que mon opinion à l’égard de ces manifestations soit négative : elles peuvent constituer un premier pas pour une révolution qui mettra fin aux idéologies nationalistes.


 

 

Propos recueillis par Nikola Bajto

Traduit par Andrea De Noni


 

Source : balkans.courriers.info, le 18 juillet 2014.

Article paru à l'origine sur novossti.com, le 6 juillet 2014.

 


 


 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Intellectuels et activistes

Repost 0
Commenter cet article