Igor Dekanić

Publié le 7 Juillet 2014

Professeur à l’École des mines de Zagreb, Igor Dekanić est l’auteur de nombreuses études sur la question énergétique et les stratégies géopolitiques. Au début des années 2000, il a été conseiller du Président croate Stjepan Mesić.


 

Croatie : le futur pôle énergétique de l’Europe du sud-est ?


 

Depuis quelques mois, un nouveau projet divise la Croatie : l’exploitation off-shore du pétrole de l’Adriatique. La compagnie pétrolière nationale INA est sur les rangs en partenariat avec les Norvégiens Spectrum. Mais Russes et Américains sont aussi intéressés par ces ressources négligées. Entretien avec le spécialiste des questions énergétiques Igor Dekanić.


 


 

Radio Slobodna Evropa (RSE) : Une délégation de haut rang du département d’État américain s’est récemment rendue en Croatie, où elle a rencontré plusieurs responsables locaux. Quelle est, selon vous, l’importance de ces discussions ?

Igor Dekanić (I. D.) : La Croatie est en récession depuis cinq-six ans. La meilleure solution pour sortir de cette récession serait de se concentrer sur les questions énergétiques. Cela ne veut pas dire qu’il faille réindustrialiser, ni construire des hauts fourneaux, mais c’est la condition inévitable pour moderniser le tourisme ou faire des transactions financières importantes. La Croatie est un des rares pays d’Europe du sud qui produit plus de la moitié de l’énergie qu’elle utilise – deux tiers du gaz et 10 à 15 % du pétrole. Les autres pays de la région importent tout. Le pays a donc intérêt à augmenter sa production énergétique et augmenter ses importations (internationales et locales) non seulement pour ses propres besoins, mais aussi pour tout le sud de l’Europe et ainsi profiter de sa position géographique favorable. Et pourquoi pas, devenir le pôle énergétique de la région et fournir en énergie la Slovaquie, par exemple ? L’énergie slovaque vient de Russie évidemment ! C’est là que se trouve l’intérêt commun avec les États-Unis. L’intérêt principal de la Croatie serait de voir les compagnies d’électricité américaines investir dans le secteur énergétique croate, principalement dans la recherche et la production d’hydrocarbures dans la mer Adriatique, ainsi que la construction d’un terminal méthanier pour le gaz naturel.


 

RSE : Ce ne serait pas la première fois que les États-Unis investiraient dans le secteur énergétique en Croatie...

I. D. : Je pense que le contexte géopolitique actuel est justement l’occasion parfaite, pour les compagnie pétrolières américaines, de revenir dans le sud de l’Europe plus de 25 ans après. Elles peuvent le faire avec les Russes, ou sans eux. N’oublions pas que les compagnies américaines Chevron et Texaco étaient des partenaires de l’INA (l’entreprise nationale pétrolière, fondée en 1964, elle est basée à Zagreb, NDT). Plus tard, après l’éclatement de la Yougoslavie, les Américains ont laissé tomber notre marché énergétique. Cela a fait de la place à d’autres. Il serait donc temps pour les compagnies américaines de revenir dans la région, seules ou en créant des partenariats stratégiques avec la Russie. Ils sont déjà partenaires en Asie du sud-est et en Sibérie, demain en Mer Noire, etc.


 

RSE : L’affaire qui a beaucoup fait parler de l’INA concerne son partenariat avec l’entreprise hongroise MOL. Selon vous qui a tort ou raison : le gouvernement croate, qui prétend que l’INA n’est pas bien administrée depuis plusieurs années, ou les dirigeants de MOL, qui affirment que tout va très bien à l’INA ?

I. D. : Si l’on observe la situation de loin, il est clair que selon tous les paramètres – la production, le financement et le développement – l’INA est en recul depuis plusieurs années. Toutes les analyses le montrent. D’un autre côté les Hongrois de MOL ont raison de dire que l’INA est en avance sur la question des coûts d’exploitation. On économise plus aujourd’hui qu’il n’y cinq ou six ans. En ce sens, les Hongrois ont raison de dire que l’INA s’en sort bien, pour ce qu’il en est de la gestion opérationnelle. Le problème c’est que l’INA n’est pas une entreprise comme les autres, c’est une compagnie pétrolière et elle se doit d’investir. Le jour où l’on arrête d’investir, on signe l’arrêt de mort de la compagnie. Si on prend exemple sur des expériences passées, la compagnie américaine Gulf Oil avait commencé à économiser dans les années 1970 et elle a disparu en 1982, quand elle s’est faite racheter par Chevron. Il faut apprendre des erreurs passées.


 

RSE : Que pensez-vous de la rumeur qui prétend que la cause des conflit entre MOL et le gouvernement croate est due à l’implication de la Russie dans l’affaire ?

I. D. : C’est difficile à dire sans information concrète. D’un côté, les compagnies pétrolières et gazières russes sont présentes dans tout le sud de l’Europe. Elles ont racheté une partie de NIS en Serbie, ou encore ROMPETROL en Roumanie. La Roumanie est aussi membre de l’UE. La stratégie de la Russie est le développement vers le sud européen. D’un autre côté, les compagnies russes sont aussi les partenaires stratégiques des plus grosses compagnies américaines. Est-ce que les compagnies russes ont participé, d’une manière ou d’une autre, aux discussions avec les propriétaires de l’INA ? Il faudrait le demander aux dirigeant de MOL ou au gouvernement hongrois.


 

RSE : Quels sont les scénarios envisageables maintenant ? La Croatie prétend que la condamnation de Sanader pour corruption l’aidera à arbitrer cette affaire entre l’INA et MOL. On a l’impression qu’on attend qu’une tierce personne vienne régler le problème. Y-a-t-il assez de volonté politique ?

I. D. : Il est sûr qu’on se doit de trouver une solution. Retarder ce moment est peut-être tactique pour les partis qui essaient de gagner des points électoraux, mais cela n’aide en rien MOL et l’INA. Si l’on regarde les cours en bourses des deux compagnies, on peut en conclure rapidement que ce retard ne les aide pas du tout. J’aurai du mal à dire, de part ma position d’universitaire, qui pourrait être cette tierce personne qui viendrait apporter une solution. La question de l’arbitrage est ici essentielle. Cela prendra surement encore beaucoup de temps, comme cela a été le cas, il y a quelques années, quand OMV (compagnie pétrolière autrichienne privée. Depuis 2008, OMV contrôle l’un des trois principaux centres de répartition du gaz russe en Europe, NDT) a essayé de racheter MOL. Mais la compagnie hongroise ne s’est pas laissée faire. Je dirais que la solution au problème ne se trouve pas du côté de MOL mais bien dans les mains des politiciens – des gouvernements croates et hongrois.


 


 

Propos recueillis par Enis Zebić

Traduit par Jovana Papović

 


 

Source : balkans.courriers.info, le lundi 7 juillet 2014

Article paru à l'origine sur slobodnaevropa.org, le 3 juillet 2014

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Intellectuels et activistes

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