Dans l'engrenage syrien

Publié le 16 Juin 2014

Quand la Croatie arme les rebelles syriens

 

 

Cela aurait pu mal commencé pour Zagreb. En effet, la Croatie va entrer officiellement dans l’Union européenne le 1er juillet prochain. Mais depuis décembre dernier, elle viole l’embargo décrété par Bruxelles sur les armes vers la Syrie. Et pourtant depuis le 14 mars tout semble changer, puisque Paris et Londres ont annoncé officiellement qu’elles allaient fournir des armes aux rebelles syriens, sans attendre l’aval de l’UE. Zagreb aurait été un précurseur, voire un poisson-pilote.

C’est le quotidien croate « Jutarnji List » qui a révélé le pot aux roses fin février. Ses reporters, informés par des agents de l’aéroport de Zagreb, se sont aperçus qu’un avion Iliouchine 76, de la Jordan Airlines, faisait de nombreuses rotations entre Zagreb et Amman, du 14 décembre 2012 au 18 février 2013.

Zagreb a livré des fusils mitrailleurs M60, des lance-roquettes portables Osa-M79 de 90 mm (fabrication yougoslave copiée sur le LRAC-F1 français), des lance-roquettes portables antichars RPG22 de fabrication soviétique datant de 1985, de 72,5 mm, et des lance-grenades multiples Milkor MGL de 40mm, fabriqués par la société sud-africaine Rippel Effect depuis 1983. Toutes ces armes sont issues des stocks d’armes dont la Croatie n’a plus besoin depuis la fin de la guerre contre la Serbie en 1995 et les fameux accords de Dayton entre le leader serbe Milosevic, le Croate Tudjman et le Bosniaque Izetbegovic. L’avantage de ces armes, c’est qu’elles sont aux normes de l’ancien pacte de Varsovie. Elles ont été fabriquées à l’époque de la Yougoslavie titiste (société Zastava entre autre) ou proviennent des stocks de l’ex-RDA. En effet, fin 1993-début 1994, les Américains ont chargé les services secrets allemands d’armer l’armée croate en pleine réorganisation. Il s’agissait, via l’Autriche et la Slovénie, de faire passer des armes d’origine est-allemande, avec l’aide de la mafia croate bien implantée à Munich et à Francfort et des complicités au sein de l’armée, de la police et des douanes slovènes. Ainsi, au printemps et à l’automne 1995, l’armée croate a récupéré ses deux Krajina et ses deux Slavonie occupées par les milices serbes dès 1991-1992.

L’ASL, fondée le 29 juillet 2011, est friande de ce type d’armes car elles sont compatibles avec celles de l’armée de Bachar Al Assad, qu’elle récupère régulièrement, quand elle prend des garnisons et des stocks d’armes du régime de Damas. En plus, les combattants de l’ASL, dont la majorité sont des militaires déserteurs, ne savent utiliser que ce type d’armes. Le matériel croate a été utilisé récemment dans la bataille de Busra. En effet, Washington, Zagreb et Amman préfèrent armer les brigades de l’ASL du sud-syrien beaucoup plus modérées et loin des salafistes, idéologiquement et géographiquement.

Par ailleurs, Zagreb fait aussi un bras d’honneur à Moscou, principal soutien à Bachar Al Assad et surtout à Belgrade. Bref, une sorte de billard à trois bandes.

 

Trafic international pour les deux belligérants

La Croatie est connue pour être un vendeur d’armes légères pour l’infanterie au niveau international. Mais l’ASL reçoit aussi des armes de partout. La majorité viendrait d’Ukraine. Là aussi, Kiev fait un pied de nez à Moscou. Les rebelles syriens ont également reçu des missiles antichars américains M47 Dragon. Leurs armes passent par la Turquie, le Liban, l’Irak et la Jordanie. Celles qui proviennent de Turquie passent par la ville frontalière de Kilis. Depuis fin 2012, des agents de la CIA sont basés dans cette ville et les environs pour contrôler les livraisons d’armes, uniquement au profit des groupes modérés de l’ASL. En effet, ces derniers ne souhaitent surtout pas que les armes tombent dans les mains du groupe « Jabhat al Nosra », des djiadistes proches de la nébuleuse Al Qaïda en Irak. Fondé fin 2011, il n’appartient pas l’ASL, même si parfois ils combattent ensemble. Jabhat al Nosra est bien implanté dans la région d’Alep et dans le nord-est du pays à la frontière de l’Irak d’où il reçoit ses armes et 20% de ses combattants qui ne sont pas Syriens d’origine. C’est ce groupe qui a pris la base militaire de Cheikh Souleimane dans la banlieue d’Alep, puis la base aérienne de Taftanaz en janvier 2013 et de la ville de Chadadé un mois plus tard. Dans la région d’Alep, la milice de Jahbat al Nosra a chassé violemment les hommes de l’ASL qui contrôlaient les dépôts de farine. Désormais elle contrôle l’approvisionnement des boulangeries et se présente comme le seul groupe faisant du social.

D’après le quotidien libanais Al Akhbar, c’est le député libanais Okab Sakr, membre de la coalition anti-syrienne, l’Alliance du 14 mars, qui s’occupe depuis un an d’approvisionner les rebelles. Né en 1975, diplômé de philosophie et de sociologie politique, journaliste, il a été élu député de Zahlé en 2009. Il fait partie des trois seuls députés chiites anti-syriens. Il est aussi membre du groupe de travail islamo-chrétien. Bref, une personnalité atypique. Les armes pour l’ASL arrivent au Liban par le port de Tripoli. Le Qatar avait installé et payé des stocks d’armes dans la banlieue de Benghazi pour aider les rebelles libyens. Aujourd’hui, Doha rapatrie ces armes vers le nord de la Syrie où les salafistes de l’ASL sont nombreux. Fin avril 2012, le cargo Lutfallah II, battant pavillon du Sierra Leone, a été arraisonné par la marine libanaise au large de Selaata (nord de Beyrouth). Il venait de Benghazi, a fait une première escale à Alexandrie puis une deuxième dans un port turc (Mersin ou Antalya) pour rejoindre Tripoli. Il transportait 150 tonnes d’armes réparties dans trois containers : kalachnikovs, M16 américains, lance-roquettes, mortiers de 120 mm, missiles sol-air et des munitions.

Quant au régime de Bachar Al Assad, il a acheté à la Russie en 2011 pour 750 millions d’euros d’armes qui lui arrivent par le port de Tartous. Le 3 janvier dernier, le cargo finlandais Finnsun, de la société finlandaise Finnlines, a été immobilisé par les douanes d’Anvers. Il transportait des pièces détachées de chars pour Damas. Il avait chargé sa cargaison le 20 décembre 2012 à Saint Petersbourg, avait fait une première escale dans le port finlandais de Vuosaari, le grand port marchand d’Helsinki, ensuite une deuxième à Anvers, puis devait vraisemblablement rejoindre Tartous, via le détroit de Gibraltar.

Plus le conflit va perdurer, plus les trafics d’armes pour les belligérants vont se développer.


 


 

Par Christophe Chiclet

Source : confluences-mediterranee.com, le 19 mars 2013.

 

 


 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Syrie-Croatie

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