Srećko Horvat (2)

Publié le 8 Mai 2014

4. Européanisation des Balkans ou balkanisation de l'Europe ? 


 


 

Dans l’entretien qui suit, le philosophe et sémiologue croate Srećko Horvat, qui était l’un des principaux animateurs du « Festival subversif » de Zagreb, présente quelques unes des idées développées dans Sauvons nous de nos sauveurs.


 


 


 

Mémoire des luttes (Mdl) : La Croatie est devenue, le 1er juillet 2013, le vingt-huitième membre de l’Union européenne (UE). Comme vous l’indiquez dans votre ouvrage, certains soutiennent que cette intégration, et plus largement celle des pays de la région des Balkans, constituera votre planche de salut en vous permettant d’échapper à vos propres démons, au nationalisme et à la balkanisation. D’une certaine manière, l’UE porterait en elle une promesse de civilisation. Que pensez-vous de ces arguments développés par vos gouvernements, les médias dominants et les europhiles ?

 

 

Srecko Horvat (SH) : Dans son fameux ouvrage publié en 1928, Analyse spectrale de l’Europe, le philosophe allemand Hermann Keyserling observait que «  si les Balkans n’avaient pas existé, ils auraient été inventés  ». Cette formule semble plus que jamais d’actualité. Comme l’a, pour sa part, brillamment illustré l’historienne bulgare Maria Todorova dans son livre Imagining the Balkans, la région a été liée à divers mythes et fausses représentations dès le XVIe siècle, et ces stéréotypes ont refait surface pendant la guerre des années 1990.

Avec elle, les Balkans ont été alors, une nouvelle fois, perçus comme le «  coeur des ténèbres » au sein du continent européen. La situation a d’abord été présentée comme le résultat d’un conflit interne dans lequel il était impossible d’identifier l’agresseur et la victime. Dans ce contexte, la passivité de l’Europe a permis que soient commis des crimes odieux tel le massacre de Srebrenica, perpétré sous les yeux des casques bleus néerlandais. Il a fallu alors soumettre notre région aux prétendus bienfaits d’une calamiteuse « mission civilisatrice ». Celle-ci s’est prolongée dans le contexte de l’intégration européenne.

Durant cette période post-conflit, notamment pendant les années 2000, l’argument dominant était le suivant : contrairement à l’UE, la région balkanique serait synonyme de corruption, de guerres sanglantes et d’Etats en déliquescence. Le plus grave, c’est que, au cours des dernières années de la soi-disant «  transition », nous avons assisté à une intériorisation de cette infériorité, c’est-à-dire à un étrange processus d’auto-colonisation. Juste avant le référendum sur l’adhésion de la Croatie à l’UE (22 janvier 2012), les intellectuels croates libéraux proclamaient : «  Pour nous, l’alternative est claire : soit les Balkans, soit la civilisation  ». Ou bien encore : « Les eurosceptiques ne sont qu’un ramassis d’obscurantistes sectaires, d’obsédés de la patrie, d’admirateurs des criminels de guerre et de visionnaires tragicomiques. »

C’est ici que se niche le retour du mythe ancien, renforcé notamment par les films d’Emir Kusturica, qui présente les Balkans comme une région arriérée, livrée à la barbarie et aux crimes de guerre. Or si nous observions l’UE à travers le même prisme en nous penchant, au choix, sur le degré de corruption, le respect des droits de l’homme, la stabilité ou l’état de l’économie, nous serions tentés de dire que ce ne sont pas les Balkans qui «  s’européanisent », mais au contraire l’Europe qui se «  balkanise ».

 

 

Mdl  : Le processus d’intégration de la Croatie à l’UE a-t-il été démocratique ?

SH : Absolument pas. D’ailleurs, la participation de seulement 43 % des citoyens croates au référendum sur l’adhésion à l’UE en dit long sur cette pseudo-intégration. Après la publication des premiers résultats officiels, le premier ministre lui-même a déclaré, dans un accès de franchise : «  Craignant l’échec du référendum, nous avons changé la Constitution  ». Il a ainsi fait écho, sans le vouloir, à la célèbre formule de Bertolt Brecht, «  Puisque le peuple vote contre le gouvernement, il faut dissoudre le peuple  ». Non seulement les modalités du référendum dans notre pays ont effectivement été modifiées en 2010 dans la perspective du vote sur l’adhésion, mais un ensemble d’autres règles (juridiques, économiques, etc.) ont elles aussi été adaptées en conséquence. A peine quelques jours avant la consultation, le ministre des affaires étrangères est même allé jusqu’à expliquer que le gouvernement ne pourrait plus payer les retraites en cas de victoire du «  non ». La campagne pour le «  oui », qui a coûté quelque 600 000 euros - une somme importante pour une campagne dans notre pays - , a ainsi usé d’arguments essentiellement basés sur le chantage, le plus fréquent étant : «  Si nous n’entrons pas dans l’UE, nous resterons dans les Balkans ».

 

 

Mdl  : Dans l’un de vos articles, vous déclarez, non sans ironie, que la Croatie devrait dire «  Danke Deutschland ». Que voulez-vous dire par là ?

SH  : Il existe une chanson croate assez ringarde qui date de décembre 1991, lorsque l’Allemagne a reconnu l’indépendance de notre pays sans consultation préalable avec les autres membres de la CEE à l’époque. En voici les paroles : «  Merci, chère Allemagne, mon âme se consume ! Merci, chère Allemagne, pour ce précieux cadeau. Merci, chère Allemagne, merci mille fois. Désormais nous ne sommes plus seuls, et notre patrie ravagée reprend espoir. » Ce qui est ironique, c’est qu’à l’exception des élites croates et de certains journalistes libéraux, plus personne ne croit encore à cette promesse. Il suffit de se remémorer, pour s’en convaincre, les manifestations des Athéniens contre la venue d’Angela Merkel. Comme l’a souligné le dirigeant de la gauche grecque Alexis Tsipras au cours de l’une de nos conversations à Zagreb, Syriza et lui-même sont souvent accusés de représenter un danger pour l’Europe. Pourtant, la véritable menace qui pèse sur le continent, c’est l’Allemagne et sa chancelière, et la position hégémonique que ces dernières incarnent au sein de l’Union.

 

 

Mdl : Alexis Tsipras a préfacé votre livre. Dans son prologue, il soutient que deux stratégies opposées s’affrontent pour faire face à la crise européenne : celle dite de « l’expansion financière » et celle de l’austérité. Pouvez-vous préciser ces deux idées ?

SH : La première stratégie consiste à sortir de la récession actuelle. Syriza a mis en avant de nombreuses mesures convaincantes pour renouer avec la croissance (renégociation de la dette, taxation des riches, etc.). Quant à la deuxième voie, il s’agit bien sûr de l’austérité. En voici un exemple édifiant : quelques jours seulement après la mort de Margaret Thatcher, un journal croate (néo)libéral de premier plan a publié un éloge funèbre rédigé par un ancien ministre des finances du gouvernement de Franjo Tuđman [1], qui s’était rendu célèbre en faisant la déclaration suivante : «  Les privatisations sont une opération très difficile, on est obligé de se salir les mains. Mais il fallait bien que quelqu’un s’en occupe. » L’article, intitulé «  Seule une Margaret Thatcher peut encore sauver la Croatie », en référence à la fameuse formule de Heidegger, «  Nur ein Gott kann uns retten  » (Seul un Dieu peut encore nous sauver), égrène une série de mesures qui sont d’ailleurs celles mises en œuvre par l’actuel gouvernement croate : réduction des dépenses publiques, privatisation de grandes entreprises publiques, déréglementation, réforme des systèmes de santé et de retraites, réduction des politiques sociales, etc. «  Nous avons de la chance qu’elle [ Margaret Thatcher ] ait accompli tout cela, écrit l’auteur. De nombreux hommages lui ont d’ailleurs été rendus, y compris de la part de ses opposants politiques et des jeunes, qui doivent leurs emplois actuels pour l’essentiel aux réformes impopulaires qu’elle a menées par le passé. » Il omet seulement un détail : la Croatie se classe au troisième rang européen en matière de chômage des jeunes (environ 51,6 %), juste derrière la Grèce (59,1 %) et l’Espagne (55,9 %).

 

 

Mdl : Vous estimez que les politiques de l’UE ont facilité la montée de l’extrême-droite en Europe, en particulier en Grèce. Vous dites aussi qu’Aube dorée prolonge le système. Qu’entendez-vous par là ? Comment analysez-vous l’évolution des partis politiques en Europe ? Pensez-vous que le clivage entre conservateurs et sociaux-démocrates a encore un sens aujourd’hui ? Selon vous, la gauche n’a plus le monopole du discours sur les droits des travailleurs aujourd’hui. Pouvez-vous nous en dire plus ?

SH  : Regardez ce qui se passe en Grèce : le meurtre du rappeur et militant antifasciste Pavlos Fyssas par un membre d’Aube dorée est bien plus qu’un acte odieux perpétré par un parti d’extrême-droite ; l’Europe ne peut se dédouaner de sa part de responsabilité dans cette affaire. Lorsque la débâcle économique des Etats, provoquée justement par les mesures d’austérité, va en s’aggravant, alors le moment est propice pour que se réalise la fameuse prédiction d’Antonio Gramsci : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ». Les mouvements et partis d’extrême-droite incarnent cette monstruosité. Et, comme par le passé, ils n’hésitent pas à employer tous les moyens à leur disposition, y compris la défense factice de la classe ouvrière. C’est là le problème des sociaux-démocrates aujourd’hui : ils ont renoncé à protéger les derniers bastions de l’Etat-providence (gratuité du système de santé, de l’éducation, de la sécurité sociale, etc.) et ont rejoint les conservateurs sur les questions économiques. L’actuel gouvernement croate en est un exemple frappant, mais cette tendance peut être observée un peu partout dans l’Union européenne. Or l’érosion du corps social fait le lit de tous les extrémismes.

 

 

Mdl : Dans l’un de ses articles, Slavoj Žižek soutient que ce qu’il nous faut, c’est une Margaret Thatcher de gauche. Que veut-il dire ? Comment une gauche radicale peut-elle mobiliser le peuple aujourd’hui ?

SH  : Evidemment, cette affirmation peut être comprise comme une provocation, pourtant ce n’en est pas une. La thèse de Žižek a déjà suscité maintes réactions. En réalité, son idée est la suivante : nous n’avons pas besoin d’une Margaret Thatcher en tant que telle, mais nous devons à tout prix nous défaire de la peur de prendre le pouvoir, chose classique au sein des forces de gauche. C’est d’ailleurs cette crainte qui conduit certains à qualifier Syriza de parti social-démocrate, tandis que d’autres continuent de sacraliser la «  démocratie directe », censée être l’unique sphère d’activité politique préservée de la corruption.
A cet égard, je pense que la lecture d’un texte presque oublié du philosophe marxiste allemand Georg Lukacs pourrait encore nous être utile, même s’il semble avoir été écrit pour une époque très différente. Il s’agit du Grand hôtel de l’abîme (Grand Hotel Abgrund), publié en 1933. En lien avec sa critique consacrée à l’œuvre de Arthur Schopenhauer, Lukacs y accuse une partie considérable de l’intelligentsia allemande, notamment le philosophe et sociologue Theodor Adorno, de s’être installée dans ce grand hôtel pourvu de tout le confort moderne, mais suspendu au bord de l’abîme.
 Chaque chambre est conçue pour accueillir un certain type de profil de contestataires radicaux. Ainsi, les «  solitaires », qui recherchent leur propre voie car ils se sentent incompris, pourront choisir une chambre privée richement meublée, tandis que des salles de réunion adaptées seront proposées à ceux qui souhaitent se vouer au culte d’une idéologie commune. La danse macabre des doctrines, qui se répète jour et nuit dans cet hôtel, s’apparente pour ses occupants à un morceau de jazz réjouissant et entraînant. Que devrait faire la gauche aujourd’hui ? Quitter sa zone de confort et faire face à l’abîme.

 

 

Mdl  : Toujours selon Žižek, le capitalisme a triomphé en ce qu’il a transformé chaque travailleur en une sorte d’entrepreneur de lui-même. Pouvez-vous développer cette idée ?

SH  : Alors que je me trouvais en Inde récemment, l’un des journaux les plus en vue, The Times of India, a publié en une un article intitulé «  Chaque Indien doit désormais devenir un entrepreneur ». Cette idéologie ne se limite donc pas à l’UE, elle est également présente dans la plupart des pays en développement. Le but sous-jacent est simple : la logique de marché portée par la doctrine hégémonique néolibérale doit être étendue à toutes les sphères de la vie sociale. C’est pourquoi l’on compte aujourd’hui de plus en plus de cliniques privées à New Delhi ou à Bombay, d’écoles privées en Croatie, etc. Il s’agit d’une sorte d’«  investissement » dans soi-même.
Comme l’a montré le sociologue et philosophe italien Maurizio Lazzarato dans La Fabrique de l’homme endetté. Essai sur la condition néolibérale, chaque «  auto-entrepreneur » doit gérer sa propre employabilité, ses dettes et la réduction des services sociaux d’après des normes commerciales et concurrentielles. Certains intellectuels et journaux libéraux n’ont pas hésité à affirmer que l’élément déclencheur du Printemps arabe avait été le désir de voir triompher l’économie de marché – à en croire cette thèse, l’unique aspiration de Mohamed Bouazizi en s’immolant par le feu était l’instauration d’un marché déréglementé sans intervention de l’Etat.
Cela me rappelle une blague du Monténégro : pendant les années 1990, alors que la guerre fait rage, la police arrête un voleur à la petite semaine qui a subtilisé des biens en Italie pour les revendre sur le marché noir au Monténégro. « Avoue, à qui as-tu vendu des parfums et des jeans ? », lui demandent les agents. Comme il refuse de coopérer, ils se mettent à le battre. Le délinquant lève alors la tête, prend une posture de héros national et s’exclame : «  Vous pouvez me tuer, mais vous ne tuerez jamais le marché libre ! »


 

 

 

Propos recueillis par Christophe Ventura

Traduction : Frédérique Rey
Edition : Mémoire des luttes


 

Notes

[1] Celui-ci a dirigé le pays entre 1990 et 1999, année de sa mort.



 

Source : http://www.medelu.org/Europeanisation-des-Balkans-ou

 

 

 

 

 

 

 

 

5. Balkans : pourquoi les inondations ne sont pas une « catastrophe naturelle »

 


 

Kant et Leibniz aident le philosophe Srećko Horvat à prouver que les inondations ne sont pas une catastrophe naturelle : les digues et les barrages cèdent quand l’État cesse d’investir, quand les biens publics sont accaparés par des malfrats au nom de la « transition » économique et quand l’on s’en remet à la « main invisible » du marché pour faire cesser la pluie. Analyse.


 

À la mémoire de feu Ljudevit Lujo Tropan.


 

En août 2005, quand l’ouragan Catherine a frappé la côte méridionale des USA inondant 80% de La Nouvelle-Orléans, le géographe écossais Neil Smith a écrit un texte qui pouvait paraître hérétique : il affirmait que ce n’était pas la catastrophe naturelle, mais la politique raciale et ultra-libérale de l’administration Bush qui avait rendu la population la plus démunie de La Nouvelle-Orléans si vulnérable à la catastrophe.

Suite aux ravages causés par le tremblement de terre à Haïti en 2010, Peter Hallward a affirmé que ce n’était pas par hasard si Port-au-Prince ressemblait à une zone de guerre, soulignant que les dommages du séisme étaient tout sauf une catastrophe naturelle : ils étaient le produit d’une période historique longue et difficile. En d’autres termes, la catastrophe naturelle était aussi une conséquence du passé colonial de Haïti.

Malheureusement, les terribles inondations qui ont submergé les pays des Balkans font également partie d’une malheureuse suite de catastrophes et ne fait que confirmer ce qui ne paraît pourtant pas encore si évident : les Balkans n’ont pas été touchés par une catastrophe naturelle.

« L’ex-Yougoslavie disposait d’un des systèmes plus avancés d’irrigation et de gestion de l’eau », a déclaré Holger Kray, responsable de l’agriculture et du développement rural pour l’Europe et de l’Asie Centrale auprès de la Banque Mondiale. « Malheureusement, ces systèmes ont été détruits », ajoute-t-il dans son interview à l’agence Reuters, en expliquant que ce résultat a été provoqué non seulement par les déficits budgétaires, mais aussi par la modification du système de gestion.

Le quotidien serbe Politika a publié voici deux ans un article intitulé « Les sociétés de construction hydraulique au bord de la faillite », confirmant les avertissements de la Banque mondiale. Vers la fin des années 1980, ces sociétés avaient un avenir prometteur : la construction de 34 nouveaux barrages était prévue en Serbie. Elles s’occupaient également de l’aménagement de la navigation fluviale sur le Danube et la Sava, tandis que les routes, les digues, les barrages et les canaux étaient régulièrement entretenus.

Depuis, seulement cinq ou six barrages ont été construits. Pourquoi ? Parce que l’État investit de moins en moins et que l’entretien des infrastructures dépend donc des investisseurs étrangers. Or, le but des nouveaux propriétaires des usines est de tirer le plus d’argent possible des entreprises plutôt que de nettoyer les lit des rivières.


 

La catastrophe de la transition

Avec le retrait des eaux, nous découvrons peu à peu les preuves qui démontrent que la région n’est pas confrontée à une catastrophe naturelle, mais à une catastrophe rendue possible par la « transition » des années 1990.

À titre d’exemple, les médias croates indiquent que l’entreprise publique Hrvatske vode a monté 29 appels d’offre pour un montant de 2,5 milliards de kunas. Les contrats dans le domaine de la protection contre les inondations ont tous été gagnés par des sociétés qui financent le Parti paysan croate (HSS), qui a justement le contrôle de l’entreprise publique... En Bosnie-Herzégovine, 36 millions de marks destinés à la protection et au sauvetage ont tout simplement disparu ces deux dernières années. En Serbie, durant la même période, les moyens destinés aux traitement des eaux ont été détournés.

C’est une histoire typiquement balkanique : en pleine transition économique des années 1990, le périmètre d’action des entreprises étatiques est d’abord drastiquement réduit, puis elles sont privatisées et finalement éliminées du marché. Sous prétexte que la « main invisible » du marché sera plus à même de servir l’intérêt public. En définitive, c’est Novak Đoković qui donne l’argent pour organiser un tournoi de tennis ou Emir Kusturica qui met à disposition ses propres hélicoptères parce que l’État est incapables de le faire.

Les inondations dans les Balkans devraient servir d’avertissement : si la destruction des entreprises qui s’occupaient des eaux a provoqué une telle catastrophe, qu’arrivera-t-il donc quand nous nous rendrons compte des résultats des privatisations de la santé, de l’éducation, des chemins de fer ou de l’énergie ? Si nous avons pu voir quelle était l’impuissance de l’État, que faire lorsque la corruption et la privatisation systématique mettent fin aux derniers vestiges du secteur public ?

En 1755, Lisbonne a été touchée par un séisme parmi les plus catastrophiques de l’histoire de l’humanité. Comme il se doit, les théologiens fournirent des interprétations bizarres. L’interprétation dominante voulait que le séisme fût un double cadeau divin. D’une part, il aurait puni toutes les transgressions – à part le colonialisme, bien sûr, et notamment le multiculturalisme et ses conséquences : le développement du commerce et du sexe, l’arrivée de nouvelles épices, drogues et alcools en Europe, etc. D’autre part, le séisme aurait été une mise en garde à ceux qui ne croyaient plus en Dieu.


 

Kant, Leibniz et la solidarité yougoslave

Emmanuel Kant et Gotfried Wilhelm Leibniz comptent parmi les rares esprits libres de l’histoire de l’humanité. Emmanuel Kant a avancé l’affirmation blasphématoire que les séismes ne sont pas des phénomènes surnaturels, et il a même tenté des expériences pour le prouver. Pour provoquer un petit tremblement de terre, il a fallu acquérir une vingtaine de kilos de soufre, la même quantité de fer, mélanger le tout avec de l’eau et mettre sous la terre. Même si la théorie du philosophe était erronée, le livret contenant les consignes de Kant est considéré comme le début de la géographie scientifique en Allemagne, voire même le début de la sismologie. Leibniz est allé plus loin en disant que Caligula où Néron « avaient provoqué plus de mal qu’aucun séisme ».

Aujourd’hui, il faut rendre à Dieu ce qui lui appartient et reconnaître aux inondations leur juste mesure. Après nous être réjouis de constater la force retrouvée de la solidarité entre tous les pays post-yougoslaves, il serait utile de reprendre et d’actualiser les observations de Kant et de Leibniz.

Ainsi, l’expérience de Kant nous permettra de prouver facilement que le barrage cède si quelqu’un a volé le gravier ou si l’État diminue drastiquement ses investissements dans les systèmes de protection contre les inondations. Et, en paraphrasant Leibniz, il est temps de dire que les profiteurs de la transition dans les Balkans ont causé plus de dégâts en vingt ans que « les pires inondations du siècle ».


 

 

Traduit par Jasna Anđelić

 

 

Source : balkans.courriers.info, le 29 mai 2014.

Article original publié sur zurnal.ba, le 26 mai 2014.

 

 

 

 

 

 

6. Croatie : pourquoi la victoire de Syriza fait-elle trembler les sociaux-démocrates ?

 

Zoran Milanović, le Premier ministre croate, a un problème avec son nouvel homologue grec. En 2012, il avait refusé de le rencontrer au forum subversif de Zagreb. Cette fois, il a attendu deux jours avant de le féliciter. Une défiance qui prouve son inquiétude vis-à-vis d’un « vrai » dirigeant de gauche comme son inféodation au libéralisme de Bruxelles. Le point de vue du philosophe Srećko Horvat.

 

En Europe, Syriza fait du bruit. Beaucoup de bruit. Même ceux qui avaient jusqu’alors ignoré le parti ont été contraints après la victoire d’Aléxis Tsípras, de prendre position à son sujet. C’est le cas du Premier ministre croate, Zoran Milanović, qui a attendu le 27 janvier, deux jours après l’annonce des résultats, pour féliciter Tsípras.

Et ce n’est pas la première fois que Milanović se trouve ainsi dans l’embarras face au dirigeant grec. Il y a deux ans, Alexis Tsípras, déjà à la tête du parti d’opposition le plus puissant de Grèce, avait été invité au Forum subversif de Zagreb. Nous avions alors essayé d’organiser une rencontre avec le Premier ministre croate.

Malgré nos nombreuses démarches auprès de son chef de cabinet, Zoran Milanović n’avait jamais répondu (nous avons par la suite appris qu’il avait tout simplement « froidement refusé »), et ce pour la même raison qui l’a à présent poussé à attendre deux jours avant de féliciter le nouveau Premier ministre grec, pourtant élu en toute légalité.

Pourquoi donc cette distance ? L’une des interprétations qui court évoque Angela Merkel, mais il conviendrait alors de comprendre Angela Merkel davantage comme la métaphore d’une absence totale de compréhension sérieuse de la politique étrangère. En effet, Milanović a eu la même (absence de) réaction lors de la visite du PDG de Gazprom en Croatie, ou de celle, récente, du Premier ministre chinois en Serbie, etc. Ce ne sont donc pas seulement les gauchistes radicaux qu’il refuse de rencontrer.

Et pendant ce temps, que fait donc Vesna Pušić, ministre des Affaires étrangères ? La même chose. Elle non plus n’a pas trouvé le temps de rencontrer Tsípras à Zagreb, même si toutes les enquêtes indiquaient qu’il était amené à devenir le futur Premier ministre grec. Certes, pourrait-on dire, mais il ne faisait pas encore partie du gouvernement grec, pourquoi notre gouvernement aurait-il donc dû le rencontrer ? Le vice-président bolivien, Álvaro García Linera, avait lui aussi prévu de se rendre en Croatie en 2012, avant finalement d’annuler son voyage, comprenant que ni le Premier ministre, ni la ministre des Affaires étrangères ne pouvaient trouver un créneau libre pour le rencontrer. Qu’est-ce en effet que la Bolivie face à la grande Croatie ?

Le seul à avoir relevé le défi, c’est l’ancien Président de la République, Ivo Josipović. Après avoir débattu avec Slavoj Žižek, Oliver Stone et Aléxis Tsípras, il a eu avec ce dernier une discussion bilatérale privée. Même si Josipović avait été suffisamment intelligent pour les inviter tous les trois ensemble, atténuant ainsi la portée politique de cette rencontre, il n’en a pas moins fait ce qu’on aurait pu attendre de tout homme politique sérieux.

Dans ce contexte, la victoire de Syriza, outre tous les autres aspects qui méritent une analyse plus poussée, nous donne au moins deux leçons sur l’impasse politique dans laquelle a échoué la « social-démocratie » croate.

D’une part, le fait que plusieurs dirigeants croate aient refusé d’accorder à Tsípras ne serait-ce qu’une brève rencontre formelle, ainsi que l’hésitation de Milanović à féliciter le nouveau Premier ministre grec, sont la preuve de la débâcle du gouvernement croate actuel en termes de politique étrangère, de son aveuglement complet face à la réalité politique, et de son obéissance servile aux instructions de Bruxelles. Il ne s’agit d’ailleurs sans doute même pas d’une directive directement donnée par l’UE, mais, ce qui est pire, d’un raisonnement du type : « Nous allons faire ce que nous pensons qu’ils pensent que nous devrions faire ». Il y a deux ans, le gouvernement croate a eu l’occasion de bâtir de bonnes relations avec le nouveau gouvernement grec, son Premier ministre et son ministre des Finances. Mais pourquoi l’aurait-il fait, tant il est vrai que le SDP n’est pas « social-démocrate », mais un parti de l’« extrême-centre » ?

Ce qui nous amène à la deuxième leçon. Toute cette affaire autour de Syriza prouve une fois de plus ce que nous savions déjà, à savoir que le gouvernement actuel n’est pas de gauche, et encore moins « social-démocrate ». Même Paul Krugman, que l’on pourrait difficilement qualifier de radical, a affirmé il y a peu que « Tsípras, en appelant à des changements en profondeur, se montre bien plus réaliste que les hommes politiques européens qui plaident pour une poursuite de la politique de fermeté menée envers la Grèce ». Manifestement, les mesures d’austérité ne fonctionnent pas. Quant aux critiques à la gauche de Tsípras, selon lesquelles Syriza aurait déjà édulcoré ses opinions radicales et qu’il risquait de se transformer en un parti « social-démocrate » de plus, elles parlent d’elles mêmes.

Certes, la naissance de la social-démocratie est à l’origine le fruit d’un compromis historique entre le travail et le capital – en d’autres termes, après la Révolution d’octobre, le capital a réussi à apaiser les travailleurs européens en leur proposant la pilule dorée de « l’État providence » (vous aurez la santé, la sécurité sociale, des retraites, etc., mais surtout, ne vous tournez pas vers le communisme !). Cependant, la situation est aujourd’hui telle que le capital n’a plus besoin d’aucun « compromis » : vous ne voulez pas travailler pour un salaire de misère ? Aucun problème, d’autres que vous sont prêts à le faire !

Dans un tel contexte, ne serait-ce qu’une réelle social-démocratie serait déjà un pas en avant, et non en arrière, surtout étant donné que tous les partis sociaux-démocrates européens sont aujourd’hui des partis d’« extrême-centre extrême », c’est-à-dire des partis néo-libéraux que seules les questions « sociétales » (le mariage gay, les minorités ethniques, la religion, l’éducation sexuelle, etc.) différencient encore de leurs anciens adversaires, les partis « de droite ». En termes de politique économique, il n’y a aucune différence entre le SDP et le HDZ, ce pourquoi de nouveaux acteurs tels que ORaH, Živi zid ou Radnička Fronta (le Front des travailleurs) prennent de plus en plus d’ampleur.

Prenons un exemple. En octobre dernier, le Bureau national pour la gestion des biens de l’État a publié publiquement (eh oui, même plus besoin de se cacher) une liste de tout ce que le gouvernement « social-démocrate » avait l’intention de privatiser : outre les autoroutes, on y trouve la Poste, la Banque postale, HŽ Cargo (transports ferroviaires de marchandises), Croatia Airlines, Narodne Novine (le Journal officiel de la République croate), Petrokemija (entreprise produisant des engrais) et l’Institut d’immunologie. Autrement dit, le gouvernement « social-démocrate » se propose de vendre tous les intérêts stratégiques possibles d’un pays, des autoroutes à l’espace aérien, de la poste à la santé. Ils appellent ça « mettre en concession », ce qui n’est rien d’autre qu’un euphémisme pour « privatisation », de la même manière que « transition » n’est rien d’autre qu’un euphémisme pour « pillage ».

La raison pour laquelle Milanović se sent mal à l’aise vis-à-vis de Tsípras, c’est que même les gauchistes grecs, qu’ils le veuillent ou non, sont de meilleurs « sociaux-démocrates » que ceux qui se présentent comme tels. Pour la gauche d’aujourd’hui, la social-démocratie ne doit pas être un but en soi mais un moyen, mais si l’on ne sauve pas ce qui dans la social-démocratie mérite d’être sauvé (la santé publique, la scolarité gratuite, le système de retraites, etc.), aucune gauche ne peut réussir. Sur ce terrain, Milanović, en menant la même politique économique que le HDZ, a échoué. Et c’est ce même terrain qui représentera le principal test pour Tsípras, mais aussi pour les nouveaux partis en train de naître en Croatie…

 

 

Traduit par Chloé Billon

 

 

Source : balkans.courriers.info, le 31 janvier 2015.

Article paru à l’origine sur tportal.hr, le 28 janvier 2015.

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Intellectuels et activistes

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