Jedinstvo Novo

Publié le 5 Avril 2014

Jedinstvo Novo : une usine autogérée sur les ruines d'un géant yougoslave

 

 

Jedinstvo, une ancienne entreprise industrielle de la Yougoslavie titiste a été reprise en main par le gouvernement croate au moment de la guerre pour être ensuite privatisée. Après la banqueroute de l’entreprise sous fond de spéculation immobilière, quelques travailleurs occupent une partie de l’usine et fondent Jedinstvo Novo. Action désespérée de travailleurs vieillissants ou au contraire relance d’un processus autogestionnaire ? Tel est l’enjeu de cette expérience.


 

Un géant industriel yougoslave (1946-1989)

« Un train pouvait y circuler. Il entrait d’un côté de l’usine, et sortait de l’autre, rappelle Ivan Grosek, travailleur à Jedinstvo (Unité). Peu d’usines en Yougoslavie étaient équipées comme Jedinstvo ». Fondée à Zagreb en 1946 par les brigades de jeunes volontaires, Jedinstvo  était connue comme une « usine qui produisait des usines » : que ce soit dans le secteur agro-alimentaire, chimique, pharmaceutique ou pétrochimique, elle fournissait tous les équipements nécessaires à la production industrielle. « A cette époque, l’usine était sous contrôle autogestionnaire des ouvriers, se remémore Ivan Grosek. C’était garanti par la Constitution. Et les affaires marchaient bien… » Connectée aux réseaux ferroviaire et maritime, ses produits étaient distribués en ex-URSS, Pologne, Roumanie, Cuba, Iraq, Iran. Aux Etats-Unis, Jedinstvo a également permis de construire une raffinerie de sucre. « Nous avons travaillé au Michigan en 1965. Cela signifiait beaucoup de pouvoir faire cela », commente Ivan Grosek.

Un géant industriel, mais aussi une puissance immobilière… en possession de 59 immeubles, dont 545 appartements à Zagreb et 72 sur la côte de la mer Adriatique, ainsi que d’un hôtel avec bowling club. Des activités culturelles et sportives étaient aussi sponsorisées par Jedinstvo. « C’était une usine construite par la jeunesse », une propriété sociale pour laquelle 1667 personnes travaillaient en 1990, et que la transition capitaliste a détruite en quelques années. Dès 1990, Jedinstvo, endettée de 36 Millions de Deutsch Mark envers la Banque de Zagreb, est soumise à une politique de « restructuration » qui, pour commencer, met fin au modèle autogestionnaire yougoslave. Dès 1991, 350 travailleurs sont soumis à un plan de licenciement ; et en 1992, l’usine est privatisée (avec ses biens immobiliers).

 

La destruction systématique de l'usine (1990-2002)

La privatisation se fait pendant la guerre (1991-1995) à travers une étatisation de l’usine, facilitée par l’absence d’une partie des travailleurs, partis au front. Jedinstvo passe sous le contrôle du Ministère de la Défense, qui convertit plus de la moitié de la production vers l’industrie militaire, et accueille dans l’usine une brigade croate… un stationnement temporaire qui devient, à la fin de la guerre, permanent, tandis que la dette s’est creusée, et que la moitié des actifs sont transférés au Ministère de la Défense. Celui-ci était alors dirigé par le général Vladimir Zagorec, un proche de Tudjman, chargé de l’approvisionnement en armes de l’armée croate pendant la guerre, et arrêté en 2008 pour détournement de fonds (trafic d’armes, vol de diamants) 1. Sachant que Jedinstvo était reliée à un puissant réseau de transports maritimes et ferroviaires, l’usine aurait-elle joué un rôle de plaque tournante dans ces trafics ? Une question sans aucune preuve, mais qui se pose.

« Nous sommes partis au front, nous avons libéré notre pays, et ils nous ont tout pris, » affirme Grosek, pour qui le directeur n’avait pas le droit de donner l’usine au Ministre de la Défense. « 5% ou 6% oui, mais pas la moitié. C’était un tour de double passe : donner l’usine à l’État, pour que Todoric - l’un des « hommes d’affaire » les plus puissants en Croatie - investisse ensuite ». En outre, la politique de « restructuration » se fait par un processus d’étatisation… où l’État est lié par une forte dépendance mutuelle à de puissants « hommes d’affaires » (tycoons). En 1998, l’autre moitié des actifs, d’une valeur de 37,6 millions de Deutsch Mark, est transférée au Fonds d’Investissement de Privatisation « Sunce », sous forme de « privatisation par coupon ». Selon l’étude de Vojimir Franicevic et Boris Sisek, ce mode de privatisation « autorisait une forte proportion de comportements discrétionnaires » 2.

Cette même année, en 1998, les travailleurs de Jedinstvo forment une « cellule de défense de l’usine », un mode de résistance ouvrière qui se développe, à la même époque, pour défendre plusieurs usines croates en voie d’extinction 3. Malgré ces efforts, l’usine fait banqueroute en 2002. « Nous voulions sauver la compagnie : nous avions obtenu un prêt et mis en place un partenariat avec une usine d’électricité allemande », rappelle Grosek, président du comité de défense. Mais le premier ministre Ivica Racan  (SDP, Parti Social-Démocrate) a annulé les contrats. « C’est à ce moment que le gouvernement a détruit l’usine ». Et pour cause.  Celui-ci n’était plus tant intéressé par la production industrielle que par la valeur immobilière du terrain.

Dès 2002, les syndics de faillite tentent d’acquérir l’usine pour un projet de centre commercial… Dans les anciens locaux administratifs de Jedinstvo, on trouve aujourd’hui un bureau de la Banque de Zagreb, et dans ses anciens dépôts, la renommée salle de concert « Jedinstvo-Mocvar ». L’usine Jedinstvo survit encore : maintenant sous le nom de Jedinstvo Novo (Unité Nouvelle), fondée en 2005 sous le contrôle des travailleurs. Ces derniers avaient compris que « s’ils voulaient continuer à produire, ils ne pourraient compter ni sur le directeur de l’usine, ni sur le gouvernement, et encore moins sur les banques », affirme Mario Ivekovic, président du Syndicat Nouveau.

 

Les travailleurs  reprennent l’usine (2002-2014)

Au moment de la banqueroute, en 2002, deux syndicats organisaient le mouvement ouvrier : le Syndicat des travailleurs de la métallurgie (SMH-IS), affilié à l’Union des syndicats autonomes de Croatie (SSSH, Savez Samostalnih Sindikata Hrvatske, la première confédération syndicale en Croatie), dont presque tous les travailleurs de Jedinstvo étaient membres ; et l’Association des syndicats croates (HUS), qui regroupait une trentaine de travailleurs. Mais les syndicats, au service des intérêts des partis politiques, « bloquaient les initiatives positives des travailleurs » explique Ivekovic. Le Syndicat Nouveau naît cette même année, dans l’objectif d’apporter un soutien réel aux travailleurs.

« Nous les avons convaincu de mettre en œuvre leurs compétences habituelles, tout en sachant qu’ils ne seraient peut-être jamais payés ». Dans des conditions d’extrême précarité, et malgré l’hostilité du gouvernement, les travailleurs continuent à produire dans l’usine en ruines. Ils ne touchent plus aucun salaire – et depuis 1998, sur des bases très irrégulières. En 2002, ils étaient 360, bientôt plus que 250, et une quarantaine au moment où  Jedinstvo Novo se crée (en 2005). Au moment où les autorités décident de mettre fin à la production, les travailleurs décident de monter leur propre entreprise, « la gérer nous même, en être responsables, affirme Grosek. Et puis finalement, ça a marché. »

Un succès relatif. Aujourd’hui, Jedinstvo Novo fait de la prestation de services (traitement de métal) ce qui lui permet de tout juste fonctionner : elle remplit chaque mois ses obligations envers l’État  (taxes, factures, etc) et surtout, les travailleurs sont désormais payés. Des salaires qui ne sont pas élevés, entre 4000 et 5000 HRK par mois (l’équivalent de 520 et 650 euros), mais avec l’avantage d’être réguliers, depuis le premier jour. « Tous les travailleurs ne reçoivent pas les mêmes salaires selon leurs différentes qualifications, mais les écarts restent minimes en comparaison avec d’autres entreprises, explique Ivekovic. C’est la preuve que lorsque les gens s’organisent et commencent une action, ils réussissent ». Mais comment jugent-ils de leur « réussite » ?

Ils ne sont maintenant plus que vingt. Ils vieillissent. Certains ont pris leur retraite, d’autres sont partis sous trop de pression. « Nous coopérons avec presque cent compagnies, malheureusement nous n’avons pas nos propres produits, affirme Grosek. Cela devient de plus en plus difficile». Selon Ivekovic, Jedinstvo Novo est incapable d’assurer sa production pour deux raisons principales : le manque du capital nécessaire et le conflit permanent avec le gouvernement. Celui-ci concerne le droit de propriété de l’usine, qu’il refuse aux travailleurs. « Tant que ce problème de propriété ne sera pas réglé, aucun contrat ne pourra être conclu sur le long terme », affirme le président du syndicat.

Récemment, des contrats avec des clients allemand et indien ont été annulés, pour cause d’un « avenir incertain ». Les travailleurs syndiqués se sont à nouveau tournés vers l’État, proposant une nationalisation de l’usine sous contrôle ouvrier. « Cela aurait été gagnant gagnant » affirme Ivekovic. Mais le gouvernement a refusé, car « il fait tout pour que nous abandonnions », ajoute Grosek.

 

Occuper l’usine, réussir l’autogestion ?

Leur « réussite » dépend surtout des machines qui assurent la survie de Jedinstvo Novo, et que les autorités avaient voulu saisir lorsque l’usine s’était créée.  « C’était sans doute l’un des moments clefs de notre lutte, rappelle Ivekovic. Le jour où l’homme censé acheter les machines est venu… et qu’il était tout simplement impossible de les prendre. » Un groupe de travailleurs avait passé la nuit à cimenter les machines au sol. «  C’était beau à voir, évoque Grosek. Les autorités détruisaient les machines pour les prendre, tandis que les travailleurs faisaient tout pour les sauver. »

Suite à sa visite dans l’usine occupée, le militant Igor Lasic (journaliste au Monde Diplomatique édition croate) remarque que les travailleurs ont développé un « rapport intime » avec leurs machines esthétisées en forme de pin-up 4. Au-delà de leur valeur marchande et de leur utilité, ces machines symbolisent l’attachement des travailleurs à un lieu portant la charge d’une vie. Pour Draho Stiperksi comme pour d’autres, c’est « le seul endroit où je n’ai jamais travaillé ». Cette lutte a probablement été renforcée par les mémoires… non seulement individuelles, mais aussi de l’autogestion yougoslave. Toutefois, le titisme restait malgré tout un système bureaucratique et hiérarchique, et ne garantit pas la portée progressive de cette expérience.

L’un des problèmes actuels dans les mouvements ouvriers, en Croatie mais aussi dans l’ancien espace yougoslave, concerne le besoin de « leader ».  Ivekovic constate que dans  «beaucoup de cas les travailleurs attendent que quelqu’un fasse tout pour eux ». Cela contribue non seulement à mettre les syndicats en position de force (particulièrement problématique dans une partitocratie telle que la Croatie, Serbie, Bosnie-Herzégovine), mais aussi à reproduire des rapports inégalitaires au sein de l’usine : « Par souci de simplicité, explique Ivekovic, ils avaient convenu que l’usine serait au nom de deux personnes », dont Ivan Grosek. « Ce n’était qu’une modalité administrative, mais les travailleurs ont commencé à les voir comme des patrons. » Cet article n’étant pas basé sur une observation directe, difficile de se prononcer là dessus, si ce n’est que le film Jedinstvo (2013) 5, duquel sont extraites la plupart des citations, positionne Grosek en « porte-parole » et Ivekovic en analyste… donc aussi en hommes de pouvoir.

 

Enjeux et perspectives

Il semble évident que l’un des enjeux majeurs pour Jedinstvo Novo est d’intégrer de nouvelles générations, afin que cette expérience ne se limite pas à une dernière poignée de travailleurs qui défendent leurs « machines » comme leur peau – mais devienne un lieu de propositions et d’alternatives nouvelles. Car si, selon Ivekovic, Jedinstvo Novo dispose d’un important potentiel économique, l’usine n’aura aucune chance de se développer si rien ne se passe dans les prochaines années. Alors, quelles perspectives ? Quelles solidarités possibles ?

D’abord, nous répond Mario Ivekovic, exposer l’hypocrisie du gouvernement croate qui affiche publiquement une politique pour la création des emplois mais qui, dans les faits, ne soutient pas des projets tels que Jedinstvo Novo, où se créent pourtant des emplois, et cela sans l’aide du gouvernement… mais qui, plus encore, œuvre systématiquement à la fermeture de l’usine. Ensuite, « il est toujours bon pour l’économie de diffuser des informations sur le travail d’une entreprise, car peut-être que cela pourrait intéresser quelqu’un pour une future coopération… Même si je n’attends pas vraiment de résultats de ce côté », ajoute Mario Ivekovic.

Tout dépend de quel type de coopération, voudrions-nous ajouter. Car en effet, cette usine nous « intéresse », dans la volonté de briser l’atomisation entreprise par entreprise, et de mettre à plat la logique guerrière des privatisations dans l’ancien espace yougoslave, qui détruisent, depuis le début de la « transition capitaliste », les droits des travailleurs – tant sur le plan local, républicain, que balkanique. C’est ainsi le besoin de repenser une « unité balkanique », non seulement au niveau des mesures d’austérités économiques qui alimentent des systèmes politiques d’étroites connivences anti-démocratiques, mais aussi pour « créer l’unité du mouvement ouvrier » 6. Une « unité nouvelle », plurielle et contradictoire, dans laquelle se confrontent les expériences de récupérations d’usine… et de toutes autres formes de luttes qui réclament un besoin de droits garantis, y compris pour les travailleurs sans emplois, ou dont les expériences autogestionnaires sont mises en échec.


 


 

Notes:

  1. Christophe Chiclet, Trafics d’armes dans les Balkans : nouvelles révélations (Confluences Méditerrannées, 06.08.2012) : http://www.confluences-mediterranee.com/Trafics-d-armes-dans-les-Balkans

  2. Vojimir Franicevic et Boris Sisek, Le terrain contesté de la privatisation croate et le rôle des stakeholders, Revue d’études comparatives Est-Ouest. Volume 32, 2001, N°3. pp. 131-172. http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/receo_0338-0599_2001_num_32_3_3105

  3. idem

  4. Sve rade samo da odustanemo, Novosti, 22 octobre 2012: http://www.novossti.com/2012/10/sve-rade-samo-da-odustanemo/

  5. Publié en fin d’article avec sous-titrages en anglais.

  6. Andreja Zivkovic, Le soulèvement du people : une rupture avec la Bosnie de Dayton?, Contretemps (17/02/2014), en ligne: http://www.contretemps.eu/interventions/soulèvement-peuple-rupture-bosnie-dayton

 


 

Par Kassia Aleksic

Source : autogestion.asso.fr, le 4 avril 2014.

url : http://www.autogestion.asso.fr/?p=4128


 


 

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Economie et mouvements sociaux

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