Željko Luketić

Publié le 7 Janvier 2014

Musique : l'électro yougoslave sort de l'oubli 

 

 

En Yougoslavie, l’aventure de la musique électronique commence dès les années 1960, avec les premières expérimentations électro-acoustiques. Dans les années 1980, des artistes de toutes les républiques explorent tous les champs, de la synth wave à l’industrielle ou à la noise en passant par le break ou l’acid house. Le critique Željko Luketić essaie de faire redécouvrir cette avant-garde injustement oubliée. Entretien.


 


 

Le critique de film Željko Luketić est l’auteur de la compilation Ex Yu Electronica : l’avant-garde électronique de la Yougoslavie socialiste.


 

Željko Luketić (Z. L.) : L’idée à l’origine de ces compilations était de faire (re)découvrir aux amateurs du genre les meilleures musiques électro produites sous l’ancienne Yougoslavie. Ces œuvres sont de véritables témoins de ce que fut notre pays. La plupart des morceaux regroupés dans cette série furent dans un premier temps édités en samizdat, sous le manteau. A l’époque, l’industrie du disque allait beaucoup mieux qu’aujourd’hui, et il n’était pas rare de trouver dans le répertoire des grandes maisons de disque des morceaux originaux. En complément de ces expérimentations, le samizdat permettait de démocratiser la culture, c’était l’équivalent des publications numériques que l’on trouve aujourd’hui sur le web. N’importe qui pouvait enregistrer sa musique sur une cassette audio et largement la distribuer, tout cela pour des coûts très limités. Il n’était pas question de faire du profit ou de gagner des milles et des cents. Cette liberté a permis de faire naitre une véritable scène électronique en Yougoslavie, une scène d’avant-garde, expérimentale, du type « musique industrielle » ou « Tape music ».


 

Novosti (N.) : La première compilation « Ex Yu Electronica Vol I : Hometaping In Self-Management » a été réalisée par Nenad Vujić. Elle regroupe 14 morceaux. Dans quelle mesure vos choix se s’accordent-ils avec les siens ?

Z. L. : Il a fait une très bonne sélection. Celle-ci a ensuite été enrichie par des morceaux slovènes sélectionné par Dušan Hedl. Nenad Vujić a mis l’accent sur des groupes croates. De mon côté, j’ai essayé de regrouper des gens de toutes les Républiques. Dans ma sélection, on peut trouver les macédoniens d’Aporea, Mitar Subotić de Serbie, Mario Marzidovšek de Slovénie… Malheureusement je n’ai pas réussi à trouver d’enregistrements de Bosnie-Herzégovine. Aucune institution ne conserve ce genre d’archives, il faut s’appuyer sur des ressources personnelles, sur des contacts, travailler avec des collectionneurs, trainer sur les marchés au puces. Nenad Vujić a trouvé plusieurs morceaux expérimentaux courts. De mon côté, j’ai cherché des morceaux plus sonores, en séparant les sons d’ambiance des autres pistes. Ce travail de recherche permettra de composer quatre compilations.


 

N. : La musique électronique est aujourd’hui largement diffusée, elle est connue du grand public. Mais elle n’est jamais devenue dominante. Et tous les artistes regroupés dans ces trois compilations sont toujours largement ignorés des médias…

Z. L. : Traditionnellement, les codes culturels de la région privilégient le strass et les paillettes. La subtilité dans les Balkans est une chose rare, et pas seulement dans la musique. L’électronique n’est jamais sorti de son ghetto, de la catégorie « musique de second rang ». Nombreux sont ceux qui pensent que cette musique se produit toute seule et qu’elle ne nécessite aucun talent. Le rock est trop bien implanté ici. Cela serait formidable si les critiques locaux faisaient l’effort de découvrir d’autres groupes que Kraftwerk, et s’ils arrêtaient de qualifier tous les mélanges de rock et de musique électronique d’« électro-punk ». Ce manque de professionnalisme de la critique et des médias est un handicap pour beaucoup de musiciens, qui peinent à se faire connaître du grand public. Dans les années 1980, tous les concerts, même les plus petits, étaient suivis par la presse musicale ou par les journaux étudiants. Aujourd’hui, vous pouvez vous estimer heureux si vous trouvez un ou deux mots de votre travail, généralement un copié-collé du dossier de presse.


 

N. : Le label indépendant américain Dark Entris s’intéresse beaucoup à la scène électro de l’ancienne Yougoslavie. Vous êtes en train de constituer pour eux une autre compilation, qui sera intitulée « Synth Yugoslavija ». D’où vient cet intérêt des Occidentaux pour la scène électro yougoslave ?

Z. L. : Avec ce label de San Francisco, j’ai aussi travaillé sur une réédition du premier vinyle et de la première cassette du groupe slovène Borgezija. Ce disque a reçu d’excellentes critiques dans certaines revues internationales, ce qui ne fait que confirmer ce que nous savions déjà : l’histoire de la musique yougoslave est très intéressante, elle va bien au delà des best of d’Azra ou de Haustor.

La langue n’est pas une barrière : nous avons testé le marché américain avec le morceau « Tvoj svijet » du groupe de Sisak, Brazil, et les américains ont beaucoup aimé, même s’ils n’ont pas compris un mot. Alors pourquoi l’électro et la pop ex-Yougoslave ? Les labels tels que Dark Entris ou Minimal Wave ont déniché un puits de ressources inépuisable, il y a beaucoup de groupes et morceaux qui ne demandent qu’à se faire connaître. Par exemple, il n’est pas rare de trouver des gens qui, aux quatre coins du monde, collectionnent les disques du groupe slovène Videoseks. Il n’est évidemment pas question de millions de fans, mais on trouve partout des admirateurs de cette musique. La clef est de promouvoir l’histoire de la musique qui vient de cette région. Et encore une chose importante : dans notre monde post-moderne, les jeunes mélomanes n’ont plus de barrières, ils ne classent plus les musiques dans de cases. Il n’est pas étrange de rencontrer quelqu’un qui soit à la fois amateur du compositeur croate Dubravko Detoni, de Denis & Denis et de la chanteuse pop Ljupka Dimitrovska. Cette ouverture d’esprit est étrangère aux maisons d’éditions et aux critiques croates… Ils ont encore beaucoup à apprendre.


 

N. : Que pourra-t-on attendre de cette compilation et quand sortira-t-elle ?

Z. L. : La sortie de « Synth Yugoslavija » est prévue au printemps prochain. La réalisation de ce type de projet est longue et fastidieuse. Il est nécessaire de trouver les meilleures copies et il y a aussi la question des droits d’auteur, ce qui renvoie aux maisons de disques et à leur place au sein de la Yougoslavie socialiste. Pour ces raisons, on finit par choisir les versions « démo » de certains morceaux, des versions qui sonnent souvent bien mieux que les versions « nettoyées ». On règle ensuite la question des droits d’auteur avec les artistes eux-mêmes. Les musiciens n’ont pas d’attentes irréalistes : les vinyles et les versions digitales de ces publications d’archives se distribuent depuis longtemps et ne rapportent d’argent à personne.

« Synth Yugoslavija » sera diamétralement opposée à la série « Ex-Yu electronica ». On y trouvera des miniatures new-wave dansantes, de l’électro-pop et de la musique radiophonique grand-public. On mettra quelques-uns des plus beaux bijoux yougoslaves, tels que Maks & Intro, Data, Miha Kralj, Brazil ou Gloria, ainsi que des démos moins connues de groupes populaires, comme Denis & Denis, Zana ou Laboratorija. On prépare aussi avec la maison d’édition Postcriptum la publication d’un recueil d’interviews que j’ai faites avec les vétérans de l’électro yougoslave encore en vie. Ces projets me réjouissent énormément, j’espère qu’ils aideront à faire la lumière sur ces auteurs importants et talentueux, que l’on a longtemps oublié.

 

 

 

Propos recueillis par Dubravko Jagatić

Traduit par Jovana Papović


 

Source : balkans.courriers.info, le 5 janvier 2014.

Article paru à l'origine sur novossti.com, le 30 octobre 2013.

 

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Intellectuels et activistes

Repost 0
Commenter cet article