Hrvoje Tutek

Publié le 11 Décembre 2013

Au secours, les réacs sont de retour !

 

Plus de 650.000 signatures ont été recueillies pour obtenir la convocation d’un référendum contre des droits des minorités et l’usage officiel de l’alphabet cyrillique. Après le succès du référendum du 1er décembre contre le mariage gay, les tenants de la droite dure, conservatrice et cléricale, ne comptent pas s’arrêter en chemin. Faut-il vraiment s’étonner de cette dérive à droite de la Croatie ? Analyse.

 

 

Si les passions se calment peu à peu après le référendum sur l’introduction dans la Constitution de la définition hétérosexuelle du mariage, force est de reconnaître que le résultat fut loin d’être une surprise. La direction de la nouvelle droite croate a trouvé le filon et la conjoncture actuelle lui a assuré un bon accueil parmi la population.

Les conditions ne peuvent pas être meilleures pour renforcer le populisme, le conservatisme et, disons-le sans détour, l’option profasciste : la situation économique du pays est catastrophique et la politique de la coalition libérale au pouvoir sert depuis longtemps des intérêts contraires à plusieurs niveaux.

Après les mantras sur la prospérité qui devaient nous attendre après le 1er juillet, l’expérience nous a révélé la réalité de notre position dans l’Union européenne : un mensonge généralisé de la classe politique, un piège sophistiqué selon lequel le capital crée de l’embauche, des mesures d’austérité agressives touchant les plus faibles, des nouvelles vagues de privatisations (Croatia airlines, Hrvatskih željeznica et peut-être bientôt HEP), la poursuite de la dégradation de l’État-providence, l’abandon total des travailleurs aux caprices du marché et des employeurs, et la fin de la souveraineté de l’État.

Un grand nombre d’individus sans travail, insatisfaits, amers, déçus, déstabilisés économiquement et culturellement, se retrouvent dans une situation telle qu’ils en viennent à accepter des options politiques promettant la stabilité, la sécurité et la base solide et familière du noyau familial. Nombreux choisissent cette voie par peur, d’autre par dépit, et certains parce que c’est là que se situe leur loyauté politique.

L’initiative de Željka Markić a réussi à canaliser ces énergies négatives grâce à un financement généreux, une organisation professionnelle, une « communication publique » efficace et l’Église catholique avec qui elle est très liée. Ainsi ce groupe de riches ultraconservateurs, l’aile droite de la bourgeoisie nationaliste, a su utiliser cette opportunité et occupe désormais une excellente position pour lancer ses futures actions politiques.

 

« Les valeurs nationales croates »

Le programme politique de l’initiative U ime obitelji (« Au nom de la famille ») est aisément déchiffrable via leurs récentes déclarations et prises de position, ainsi que par ses liens et sa proximité idéologique avec le mouvement HRAST qui, même s’il présente certaines sensibilités sociales, reste ultraconservateur et autoritaire.

HRAST préconise « le développement technologique des valeurs nationales », le retour des émigrants croates, l’emploi croate, la « technologie croate » et un protectionnisme maximal du capital national en limitant sévèrement toute influence des capitaux étrangers et des banques étrangères. L’idéologique mensongère du « nettoyage » n’est pas nouvelle. Mais l’idée d’un budget national 100 % croate reste, elle, inapplicable. Le programme veut s’appuyer sur le développement des flux de capitaux transnationaux, mais seulement avec un capital « de collaboration internationale », à savoir issu de la diaspora croate.

 

Le mépris de l’élite envers le peuple

Ce référendum n’est finalement qu’une bataille opposant deux groupes politiques ; il n’est pas question des intérêts du peuple à qui Željka Markić devrait pourtant être éternellement reconnaissante. Elle devrait l’être encore plus envers les libéraux au pouvoir dont l’impact politique, en raison de leurs œillères et de leur stupidité, a réveillé le spectre de la droite dure.

Même si les électeurs n’ont pas eu les informations nécessaires et suffisantes pour savoir pour quoi ils votaient réellement, ils étaient cependant nombreux à savoir contre qui ils le faisaient. Le mépris de l’élite dirigeante envers le peuple a servi de plateforme de solidarité pour cette nouvelle droite, qui a su se présenter comme une victime au sens de la bonne tradition catholique. Une solidarité vivifiée par les critiques des médias et groupes sociaux de gauche.

Le fait que les gens ont accepté Željka Markić n’est pas le résultat d’un primitivisme, mais celui d’une recherche éperdue pour sortir des sables mouvants dans lesquels nous ont poussés depuis deux décennies les voleurs du HDZ et la coalition de la bourgeoisie raffinée.

Tout cela a fini par consolider la politique ultraconservatrice de la droite : celle de la bourgeoisie nationaliste, des puristes fascistes, des entrepreneurs rusés, des émigrants opportunistes, des parents géniteurs d’enfants à la douzaine, portant Jésus dans leur cœur et des millions à la banque – millions acquis grâce aux nombreuses affaires menées avec l’État, l’Église et diverses compagnies pharmaceutiques.

 

L’ascension de la nouvelle droite

La nouvelle droite s’est appuyée sur l’idéologie nationaliste pour récupérer ses partisans. Mais elle présente quelques nouveautés par rapport aux années 1990. Son nationalisme est lié aux valeurs traditionnelles du foyer, de la foi et de la famille, alors que dans les années 1990, il était plus sensible aux chapelets, aux kalachnikovs, au roi Tomislav et aux uniformes blancs des amiraux. Son succès vient en partie du fait qu’elle a su attirer un public conservateur non catholique et utiliser les outils de la société civile moderne.

Enfin, il est clair que le soutien financier dont elle a bénéficié a joué un rôle essentiel.

Le succès de Željka Markić est fondé sur la peur, l’amertume et une totale irrationalité. Au-delà de cette victoire au référendum, son entrée prochaine au Parlement est fort probable.

La gauche intelligente, la gauche aux racines populaires qui se bat pour l’égalité et la justice et qui serait capable d’apporter une alternative tant souhaitée n’a pas encore trouvé sa formule politique. Alors, quel mouvement prendra la forme de l’espoir, de la solidarité et de la raison ? Et quel camp choisira la majorité silencieuse des 63 % d’électeurs qui n’ont pas voté au référendum ?

 

 

Traduit par Claire Vallet

 

Source : balkans.courriers.info, le 9 décembre 2013.

Article paru à l'origine sur index.hr, le 3 décembre 2013.

 

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Journalistes, chroniqueurs et photographes

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